Bons baisers de New York
Chapitre 31
Le chauffage est en panne. Ma couette autour des épaules, je regarde Friends sur le canapé, un paquet de chocolats Hershey’s Kisses sur les genoux. J’aimerais bien comprendre l’immense popularité de cette série mais je ne parviens pas à me concentrer. Je pense constamment à l’interview plus tôt dans la soirée. Mes yeux brûlent toujours à cause de l’énorme crise de larmes qui s’est déclenchée une fois ma porte d’entrée refermée. Dieu merci, j’ai pu me retenir de pleurer sous l’œil vigilant des personnes présentes dans le bar. Elles aussi pensaient que Rudy et moi formions un couple. Le fait que nous nous soyons rapprochés en y prenant des verres ensemble est un euphémisme.
Aurait-il peut-être une petite amie à l’autre bout des États-Unis ? Une petite amie qui ne doit pas savoir qu’il entretient une relation amoureuse à New York ?
Non, ce n’est pas le genre de Rudy. Il ne m’aurait jamais présenté à ses parents si c’était le cas. Fedde ne l’avait pas fait non plus.
Aurait-il honte de moi ? Je ne suis pas mécontente de mon physique, mais je ne ressemble pas non plus à un mannequin de Victoria’s Secret. J’enfourne de nouveau un chocolat, les yeux rivés sur l’écran, sans même voir les images. Que font les mannequins quand elles ont un chagrin d’amour ? Vider un paquet d’Hershey’s Kisses constituerait sûrement le coup de grâce pour leur carrière. D’un autre côté, combien de mannequins se font larguer ? Pas beaucoup, vraisemblablement.
Comme ce serait agréable de ne jamais se faire larguer ! D’être avec un homme qui serait fier que je sois sa petite amie…
Un léger coup frappé contre ma porte interrompt le fil de mes pensées. Je sursaute. La couette glisse un peu de ma tête et de l’air froid se répand dans ma tente improvisée.
— Emma ?
Rudy m’appelle prudemment à travers la porte.
— Emma, veux-tu me laisser entrer, s’il te plaît ?
J’ai envie de lui jeter tous les chocolats restants au visage, mais ce serait dommage.
— Emma ? répète-t-il.
Je croise les bras avec colère et l’ignore. Je n’ai pas envie de parler avec lui, l’andouille. Il finira bien par partir. Je tire à nouveau la couette par-dessus ma tête, mais mes Hershey’s Kisses tombent sur le sol.
Merde. Il ne manquait plus que ça.
— Emma, je t’entends, dit Rudy d’un ton frustré. Veux-tu me laisser t’expliquer ? Ce n’est pas ce que tu penses.
Sa dernière phrase me fait hésiter.
Ce n’est pas ce que je pense ?
J’aimerais beaucoup que ce soit un malentendu, et qu’après ses explications nous puissions reprendre là où nous en étions restés. Qu’il n’ait pas honte de moi et que cela ne le gêne pas d’être vu avec moi.
— S’il te plaît ?
Sa voix est à présent légèrement désespérée.
Je soupire et rabats ma couette avant d’enfiler mes pantoufles, qui sont posées à côté du canapé. Bon sang, quel froid ! J’ai besoin d’un moment pour ouvrir toutes les serrures – que j’ai installées par crainte de Kidney Karl et des autres types louches qui habitent l’immeuble – et j’ouvre la porte.
Rudy se tient devant moi, des mèches rebelles sortant de son bonnet. Il n’a pas retiré son écharpe et de la neige est collée à son manteau. Il a l’air un instant soulagé, mais une expression inquiète se peint rapidement sur son visage.
— Merde, tu as pleuré ?
— Non, mon visage est toujours rouge et gonflé. Tu n’avais pas remarqué ? dis-je d’un ton sarcastique en retournant sur le canapé.
Rudy retire son bonnet et entre dans la pièce. Son regard fait l’aller-retour entre la télévision et les chocolats éparpillés sur le sol.
— Je croyais que tu n’aimais pas les sitcoms ?
Il fait un signe en direction de Friends qui passe sur l’écran.
Je grommelle :
— Non, j’ai horreur de ça.
Rudy se recroqueville un peu en percevant mon ton cassant. Le silence envahit la pièce, et je n’ai aucune envie de le combler en parlant de flocons de neige ou d’une chaudière en panne. Rudy se tord les mains et me lance un regard implorant.
— Je suis désolé, Emma, murmure-t-il. Je ne voulais pas te blesser.
— Alors pourquoi tu l’as fait ?
Je ne ressens aucune pitié. Même quand Jerry lui a mis notre photo sous le nez, il a nié que nous étions en couple.
Rudy se mord la lèvre et déglutit.
Je poursuis en hochant la tête :
— Agnès m’avait prévenue.
Rudy, toujours l’air contrit, m’interroge :
— Agnès ? De quoi t’a-t-elle prévenue ?
— Que la célébrité change les gens. Elle m’a raconté qu’elle avait eu une aventure avec Mick Jagger et…
Rudy se met à rire.
— Et tu l’as crue ? demande-t-il, abasourdi. Emma, cette femme est complètement folle. La semaine dernière, elle a déclaré avoir eu un bébé d’amour avec Leonardo DiCaprio, et la semaine précédente, elle racontait par le détail sa nuit torride avec Brad Pitt. Donc ne crois pas ce qu’elle dit, s’il te plaît.
Je cligne des yeux. Ça semble en effet plus crédible que le fait qu’Agnès ait partagé son lit avec l’une des plus grandes rockstars du monde. Même si ça expliquerait ses hanches arthritiques.
— Alors pourquoi l’as-tu nié ?
Je ne comprends toujours pas.
Rudy pousse un profond soupir, il a totalement perdu son assurance habituelle.
— J’aurais dû t’en parler plus tôt pour que ce soit moins brutal, dit-il, mais je n’arrêtais pas de reporter. Je ne m’attendais pas à ce que Jerry me pose ces questions, et encore moins à ce qu’il montre cette photo de nous deux.
— Qu’est-ce que tu aurais dû me dire ?
Ma voix tremble légèrement. Je déteste cette sensation. Où cette conversation mène-t-elle ?
Rudy baisse les yeux puis me regarde de nouveau.
— Ma productrice m’a indiqué que d’un point de vue marketing, il valait mieux que je dise que je suis célibataire, tout au moins pendant les six premiers mois, explique-t-il.
— Quoi ?
Mon cœur bat la chamade. C’est moins grave que s’il avait une famille quelque part, à qui il devait taire ce qu’il fabrique à New York, mais le résultat est le même.
— Tu veux rompre ?
Ma voix reste bloquée, et je sens les larmes que j’avais réussi à retenir me monter aux yeux.
— Non ! s’écrie Rudy, choqué. Non, bien sûr que non ! Je ne veux pas te perdre !
Il secoue la tête, avance d’un pas et balaie une boucle de mon visage.
Je relâche ma respiration, que j’avais sans le vouloir retenue. Mais l’explication que Rudy vient de me donner pour le fait d’avoir nié être en couple ne me convient pas pour autant.
— J’ai dit à Sheila, ma productrice, que je ne voulais pas le faire. Elle a donc proposé un compromis : que je n’apparaisse pas en public avec toi, de sorte que personne ne puisse prendre de photo. Elle a dit que pour un groupe avec un chanteur, il était plus astucieux que les fans potentielles pensent qu’il est disponible, explique-t-il. Pendant six mois. Elle pense que nous aurons besoin d’environ ce délai pour percer.
Ses yeux s’illuminent à cette idée.
Pour ma part, je sens mon estomac se nouer. Je baisse les yeux. Je dois donc rester six mois à l’arrière-plan. Nous ne pouvons plus aller patiner ou prendre un verre ensemble. Ses futurs fans doivent croire qu’il est célibataire. Il sera l’objet direct de leurs fantasmes pas si innocents que ça, qui sembleront à portée de main, sans un obstacle d’un mètre soixante-trois entre eux et lui. Notre liaison doit rester secrète.
Je demande doucement :
— Donc il ne faut pas qu’on nous voie ensemble ?
— Temporairement, ajoute Rudy rapidement en voyant le doute dans mes yeux. Ça passera vite. Tu verras.
— Et s’il vous faut plus de six mois ?
Mes yeux se remplissent de larmes. Rudy hésite.
— C’est une estimation, poursuit-il. Mais ça pourrait aussi durer un an. Emma… S’il te plaît…, murmure-t-il en m’implorant du regard.
Le silence s’installe entre nous. Nous nous fixons. Je pense à Fedde, aux promesses qu’il m’a faites. Plus qu’un mois… et tout sera terminé, puis je te présenterai à mes parents… Plus qu’un mois, et je serai tout à toi, seulement à toi.
Rudy se rend compte du moment précis où je prends ma décision. Ses yeux se remplissent de larmes. Il secoue la tête comme s’il pouvait me faire changer d’avis.
Je suis tendue comme un arc. Mes oreilles bourdonnent.
— Non, dis-je résolument. Non, je refuse d’être une fois de plus le secret de quelqu’un.
Rudy déglutit avec difficulté. Une larme coule sur sa joue. Sa respiration s’accélère et un sanglot sort de sa gorge. Puis il a l’air de comprendre ce que je viens de dire. Il fronce les sourcils.
— Que veux-tu dire par « une fois de plus » ? demande-t-il, perplexe.
Je baisse les yeux. Mes joues s’empourprent. Chaque fois que j’y pense, je revois une version de moi-même dont je ne suis pas fière. Les yeux rivés au sol, je pousse un soupir tremblant et essuie les larmes de mes joues. Je ne veux pas voir l’expression de son visage quand je vais le lui raconter.
— J’ai eu une aventure avec un homme marié, marmonné-je si doucement que j’espère qu’il n’a pas entendu.
Je le regarde tout de même furtivement et vois qu’il me fixe avec incrédulité.
— Quoi ? laisse-t-il échapper, consterné. Toi ? Ça ne te ressemble pas.
J’explique :
— Au début, je ne le savais pas. Je n’aurais jamais entamé une liaison avec un homme qui était déjà pris. Je l’ai rencontré au supermarché, il est passé à côté de moi alors que je n’arrivais pas à attraper un paquet de riz. Il m’a aidée, nous avons engagé la conversation et… une étincelle a jailli. De fil en aiguille, je suis tombée follement amoureuse de lui.
Les mâchoires de Rudy se crispent au moment de cet aveu. Il croise les bras.
— À un moment donné, je l’ai vu dans la rue alors qu’il était avec une autre femme. Je me suis approchée pour lui dire bonjour, mais il est resté très distant. La femme – sa femme – me regardait d’un air un peu bizarre, comme si elle se demandait ce que je lui voulais, donc je suis partie. Je ne comprenais pas pourquoi il avait été aussi froid.
Je hausse les épaules. La consternation de Rudy a laissé la place à la compassion.
— Plus tard, il m’a envoyé un message pour me dire qu’il voulait me parler et qu’il allait tout m’expliquer. Il m’a dit qu’il était très amoureux de moi, que sa femme et lui étaient en plein divorce et que, tant que tout n’était pas réglé, il préférait qu’on ne nous voie pas ensemble.
J’inspire profondément et essuie mes dernières larmes du bout de ma manche.
— J’aurais dû savoir qu’il mentait. Je l’avais vu en ville avec sa femme et ils avaient l’air très heureux ensemble. Bon sang ! J’aurais dû le savoir. Mais j’ai mis de côté toute pensée rationnelle parce que je ne voulais pas le perdre. C’est ainsi que je suis devenue son vilain petit secret. J’étais amoureuse, et j’acceptais toutes les excuses qu’il utilisait pour prolonger notre aventure. Il y avait des problèmes avec la vente de la maison, sa femme refusait de signer les papiers… Tout y passait. Et je gobais tout.
Pensant au peu de respect que j’avais pour moi-même à cette époque, je donne un coup de pied dans un chocolat égaré.
— Finalement, je les ai vus ensemble à la plage, joyeux et étroitement enlacés, pendant qu’ils débouchaient une bouteille de vin. C’est là que j’ai compris qu’il n’était pas question de divorce. Que c’était un coureur invétéré, qui me mentait et mentait à sa femme. J’ai rompu et c’est ainsi que ça s’est terminé.
Rudy me regarde avec des yeux tristes.
— Emma, tu sais que la situation est différente, non ? Ce qu’il t’a fait est répugnant, mais je… je…
Il se mord la lèvre, la respiration tremblante.
Je l’interromps doucement :
— C’est au-dessus de mes forces, Rudy. Je ne veux pas revivre ça. Je ne veux pas d’une relation qui ne va pas plus loin que les quatre murs de nos appartements. Je suis désolée, mais si c’est ça la condition, alors c’est terminé.
J’essaie d’avoir une voix ferme, d’ignorer le tremblement de mes mains et d’avaler la boule qui s’est formée dans ma gorge. J’espère quelque part qu’il va me dire qu’il va refuser cette clause. Que Sheila peut aller se faire voir. Qu’il n’en veut pas non plus, et qu’il est suffisamment talentueux pour ne pas avoir besoin de ce genre de coups de pub.
Mais il reste muet. Les émotions fusent dans ses beaux yeux. Surtout du chagrin et de la déception.
— Je suis vraiment désolée, murmure-t-il.
Il reste immobile devant moi, comme s’il espérait qu’à mon tour je change d’avis.
Je voudrais tant pouvoir jeter mes principes par-dessus bord et lui dire que je vais tenir le coup pendant six mois. Que pour l’instant, dormir le soir entre ses bras me suffit. Que je ne veux pas le perdre.
Mais je garde les lèvres serrées. Il y a un an, je lui aurais dit tout ça, mais plus maintenant. Maintenant, je sais ce que je vaux, et c’est plus que ce que m’offre Rudy.
OceanofPDF.com