Bons baisers de New York
Chapitre 13
— Merde !
Furieuse, je lève la tête vers le pommeau de douche qui, en guise de riposte, laisse encore échapper quelques gouttes. Mes cheveux sont pleins de shampoing et la mousse coule le long de mon cou sur ma poitrine. C’est vraiment le pire moment pour que l’eau s’arrête.
Je tape sur le pommeau en espérant qu’un dernier filet me libère de ma tête savonneuse. Un gargouillement retentit. Emplie d’espoir, je lève la tête. Il sort en effet quelque chose, mais ce n’est pas un liquide transparent. Une substance brunâtre m’éclabousse. Je crie d’effroi et de frustration avant de fermer le robinet au plus vite.
Je hume l’eau sale et pousse un soupir de soulagement. C’est inodore, ce qui signifie que, par chance, je ne viens pas de recevoir sur la tête le contenu des intestins des habitants de mon immeuble.
Je suis tout de même agacée. Je voulais tant me nettoyer de tout ce que j’ai accumulé dans la journée. J’en ai vraiment marre de croire voir Fedde à chaque coin de rue.
Je m’entoure rapidement d’une serviette, cours vers la cuisine et ouvre le robinet. Là aussi, l’eau claire se transforme en quelques secondes en un liquide couleur rouille. Jurant intérieurement, je réfléchis aux possibilités qui s’offrent à moi, et j’en conclus que je n’ai pas trop le choix.
— Hé ! Bluebird ! Qu’est-ce qui t’arrive ? demande Rudy en s’appuyant nonchalamment contre le montant de sa porte.
Il me contemple d’un air amusé et ajoute :
— Tu as une drôle d’allure !
— Merci, dis-je, vexée.
— Tu comprends bien ce que je veux dire. D’habitude quand je te croise, tu es mieux vêtue. Bien que… la fois où tu étais devant ma porte en pyjama…
Ses yeux glissent de mon visage vers la serviette qui couvre soigneusement mes seins et mes fesses. Mal à l’aise, je me dandine d’un pied sur l’autre et resserre le bout de tissu autour de moi.
C’était une mauvaise idée ! D’un autre côté, Rudy est la seule personne que je connaisse dans l’immeuble. Et je n’ai pas trouvé mieux comme solution pour résoudre mon problème, et pour cesser d’avoir l’air d’une touffe de cheveux sortie de la bonde d’une douche.
Faisant abstraction de son allusion à mon pyjama Disney, je demande :
— Tu as de l’eau courante claire ?
Il me regarde, étonné.
— Jusqu’à il y a quelques secondes, j’en avais. Pourquoi ?
— Chez moi, on dirait que mes tuyaux sont alimentés par quelqu’un qui a mangé trop épicé.
— En effet, ça ne donne pas envie de se laver les cheveux, admet-il en souriant.
J’acquiesce, heureuse qu’il me comprenne. Je lui lance un regard empli d’espoir.
Rudy laisse s’installer un silence qui ne présage rien de bon avant de déclarer en hésitant :
— Bon, ben… en principe, tu peux utiliser ma…
Je l’interromps aussitôt.
— Ah, oui ! Volontiers ! Merci !
Il sourit de mon empressement et fait un pas de côté.
— La salle de bains se trouve…
— T’inquiète, je connais. Elle est au même endroit que chez moi, crié-je par-dessus mon épaule en filant vers la salle d’eau pour me refaire une beauté.
Dans d’autres circonstances, j’aurais soumis l’appartement de Rudy à une inspection minutieuse, mais à présent, je suis pressée d’enlever l’eau sale qui colle mes cheveux.
Lorsque j’ai enfin rincé ma tignasse et enfilé ma tenue de nuit – j’ai eu la sagesse d’apporter un long tee-shirt et une robe de chambre au lieu de mon pyjama Disney –, je balaie la salle d’eau du regard. Elle est propre. Aucun poil de rasage dégoûtant ne traîne dans le lavabo. La lunette des toilettes est correctement abaissée. Même si ça peut aussi être le résultat d’un repas pimenté.
Peu après, j’entre dans le salon où Rudy est en train de regarder une série télé sur un canapé noir à deux places. Un grand écran plat est fixé au mur. Quatre guitares, aussi bien des électriques que des acoustiques, se trouvent dans un coin de la pièce. Je découvre aussi une platine et une grande collection de vinyles. Parmi eux, je reconnais la pochette de l’album « The Dark Side of the Moon » de Pink Floyd.
L’intérieur de l’appartement de Rudy est minimaliste : le strict nécessaire, rien de plus, rien de moins. Il n’y a ni coussins sur la banquette, ni bougies sur la table basse pour égayer l’ensemble. Je suppose qu’à l’approche des fêtes de fin d’année, il n’installera pas d’arbre de Noël, ce qui donnerait pourtant un air plus joyeux à la pièce. Il n’a pas beaucoup d’affaires mais son appartement semble bien mieux entretenu que le mien. Les murs sont impeccablement peints et le sol est recouvert de parquet au lieu d’une vieille moquette.
— Merci pour la douche, dis-je.
Rudy me dévisage. Il déglutit lorsque ses yeux s’arrêtent un peu trop longtemps sur mes jambes nues – heureusement, je me suis épilée hier. Je serre davantage la ceinture de ma robe de chambre.
Il arrache son regard de mes jambes et me fixe avec un sourire provocateur. L’air se remplit d’une étrange tension, que je romps en tournant la tête vers la télévision.
Curieuse, je demande :
— Tu regardes quoi ?
— La Casa de Papel.
— La Casa comment ?
— Tu ne connais pas La Casa de Papel ? s’exclame Rudy.
— Eh bien, je…
— Assois-toi ! dit-il d’un ton résolu en désignant la place à côté de lui sur le canapé.
Il attrape la télécommande et ajoute :
— C’est pas possible !
— Mais je…
— Crois-moi, c’est génial. J’ai décidé de regarder de nouveau la série parce qu’il y aura bientôt une nouvelle saison. Je viens de mettre le premier épisode, donc c’est le moment ou jamais de raccrocher les wagons.
Qui aurait cru qu’un jour Rudy m’inviterait à une soirée cinéma chez lui, et qu’en plus j’envisagerais sérieusement d’accepter son offre ?
Par acquit de conscience, je l’interroge :
— Tu en es sûr ?
— Sinon je ne te l’aurais pas demandé ! répond-il en roulant des yeux.
C’est vrai. Rudy ne me semble pas le genre de personne à faire ce type de proposition par pure courtoisie.
Quand, après une courte hésitation, je m’installe à côté de lui, il me demande :
— Envie de pop-corn ?
Je bâille sur le canapé mais je refuse de me laisser gagner par le sommeil. C’est trop passionnant ! Je me rends compte que, de temps en temps, Rudy m’observe du coin de l’œil. Lorsque nos regards se croisent, il me sourit d’un air de dire : « Je te l’avais bien dit, non ? »
Nous sommes chacun appuyés contre un accoudoir, de façon à pouvoir allonger nos jambes sur la banquette. Au moment où je change de position et que ma jambe frôle la sienne, une légère décharge électrique parcourt mon corps. Sans doute parce que le tissu de ma robe de chambre est synthétique et que l’air s’assèche à cause du froid qui s’intensifie. Je jette un coup d’œil furtif à Rudy pour vérifier s’il l’a senti aussi, mais il reste de marbre. Il range une mèche de cheveux derrière son oreille. Sa boucle d’oreille en argent scintille dans la lumière de la télévision. Sans sourciller, il continue à fixer l’écran.
Depuis une demi-heure environ, j’ai un truc coincé quelque part entre les molaires, mais l’idée de farfouiller dans ma bouche avec mon doigt ne me tente pas vraiment. Ce serait fort peu charmant.
Lors du générique de fin du quatrième épisode, Rudy se tourne vers moi. Il semble étudier mon visage et fronce les sourcils lorsque ses yeux s’arrêtent sur mes cheveux.
— Ils sont bouclés ? demande-t-il.
Gênée, je me passe la main dans ma chevelure. Comme je viens de les laver, ils ont séché à l’air libre et ont leur apparence naturelle : de grosses boucles blondes qui partent dans tous les sens, comme si je jouais avec des explosifs pendant mon temps libre.
— En réalité, oui, dis-je le plus nonchalamment possible. Mais je les lisse toujours, ça fait moins désordonné, non ?
Cette dernière remarque s’apparente à une question, mais en fait, c’est une décision que j’ai prise un jour où je devais me rendre à un entretien d’embauche. Depuis, je ne les coiffe plus jamais autrement.
Rudy penche légèrement la tête, puis son regard se déplace vers mes lèvres.
— Ce n’est pas nécessaire, car ça te va bien, constate-t-il.
Je rougis et demande, étonnée :
— C’était un compliment ?
Un coin de sa bouche se relève.
— Peut-être, répond-il.
Puis il désigne vite la télévision.
— Tu veux voir un autre épisode ? demande-t-il, visiblement ravi que j’aime sa série préférée.
— Oui, mais… Quelle heure est-il ?
Rudy consulte son portable.
— Une heure et demie.
Je me lève d’un bond.
— Merde, merde, merde ! Mon réveil sonne dans cinq heures !
— Ah, alors, il vaut mieux que tu partes.
Un instant, je crois lire de la déception dans ses yeux. Mais si jamais tel est le cas, il se reprend vite.
Tandis que nous nous dirigeons vers la porte d’entrée où Rudy ouvre plusieurs verrous, je lui demande :
— Et toi, tu ne travailles pas demain ? Je veux dire, tu chantes très bien, mais…
— Merci, dit-il en riant. Mais tu as raison : je gagne un peu d’argent en donnant des concerts chez nos voisins, mais ça ne suffit pas pour payer toutes mes factures. Je travaille aussi comme barista dans un café en face de Central Park.
— Oh ?
Je le regarde d’un air étonné, car ça non plus, ce n’était pas la réponse à laquelle je m’attendais.
— Alors toi aussi, tu prends le métro tous les jours ?
— Oui, comment irais-je au boulot sinon ? demande-t-il en roulant des yeux.
— Eh bien, tu aurais pu avoir une grosse bagnole de service, dis-je avec un petit sourire mielleux.
Rudy, qui vient d’ouvrir la dernière serrure, me lance un regard hésitant, mais ne fait pas de commentaire.
Curieuse, je demande :
— Pourquoi as-tu autant de verrous sur ta porte ?
Rudy jette un œil dans le couloir vide.
— Il y a des types peu recommandables dans cet immeuble. Mary, qui habite quelques portes plus loin, m’a confié l’autre jour qu’un gars accusé de trafic d’organes est venu s’installer ici.
— De trafic d’organes ?
Ma voix monte de plusieurs octaves.
— Accusé, insiste Rudy. Pas condamné. Ça fait une grosse différence. D’après moi, il a même été acquitté.
— Mais quand même ! Il n’y a pas de fumée sans feu !
— Je pense que ce n’est peut-être pas si grave que ça. Je fais confiance à la justice.
Perplexe, je m’exclame :
— À la justice américaine ?
— Dans ce genre de cas, oui, confirme Rudy en riant. Mais si on poursuivait cette discussion une autre fois ? Il me semblait que tu devais te lever bientôt.
L’expression de mon visage s’adoucit.
— Une autre fois ?
— Oui. Ou tu n’as pas envie de connaître la fin de La Casa de Papel ?
— Euh, si. Bien sûr.
— Parfait. Bonne nuit, Bluebird.
Sur ces mots, il me met gentiment à la porte…
J’entre dans mon appartement et ferme tous les verrous possibles et imaginables.
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