Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 31 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 30

 

 

Les mains sur les hanches, je regarde la façade du squat dans lequel j’ai vécu ces quatre derniers mois. À côté de moi se trouve une boîte avec les décorations de Noël que j’ai achetées : guirlandes lumineuses, chapelets de perles, boules de Noël et anges en verre soufflé.

Je pénètre dans le bâtiment avec détermination. Il est temps de le rendre un peu plus habitable. Et puis, quand je rentre chez moi, j’aime qu’il y ait autant de décorations à l’intérieur qu’à l’extérieur. À cette période de l’année, dans mon immeuble à Amsterdam, il y avait toujours un sapin dans l’entrée et des guirlandes scintillantes le long des rampes d’escalier. J’adorais rentrer à la maison.

Dans le hall, je commence par chercher une prise pour brancher les guirlandes lumineuses. Quand je l’ai enfin trouvée, j’hésite. Elle a l’air de dater du temps où l’électricité a été inventée.

Haussant les épaules, je pose mon fil électrique devant et entoure les barreaux de l’escalier avec les guirlandes. Je suspends une boule de Noël à chaque planche qui dépasse. Je continue ainsi jusqu’au dernier étage. Je colle avec du ruban adhésif une guirlande scintillante sur ma porte encrassée, puis après un moment d’hésitation, j’en colle également une sur celle de Rudy.

Voilà. Il sort avec moi, donc il ferait mieux de s’habituer aux décorations de Noël. Si nous devons un jour habiter ensemble, une guirlande sur la porte est le moins auquel il puisse s’attendre.

Un peu plus loin, j’entends des charnières grincer. Des petits yeux noirs m’observent par l’entrebâillement d’une porte. Agnès, la vieille dame qui m’avait invectivée quelque temps auparavant parce que je parlais mal, et qui m’avait ordonné d’attraper sa serpillière à poils blancs échappée, m’examine avec attention. La serpillière en question ronronne dans ses bras et une légère aversion brille dans ses gros iris jaunes. Le soir n’est pas encore tombé, cependant Agnès porte sa robe de chambre rose ourlée de plumes qui lui arrive aux chevilles. Elle a aux lèvres un long porte-cigarettes de couleur foncée et rejette de la fumée.

— Qui vous a donné l’autorisation ? grince-t-elle en caressant le museau de Gertrude. Tout le monde n’apprécie pas d’être aveuglé par ce genre de kitsch.

Ébahie, je la regarde. Avais-je besoin d’une autorisation ? L’immeuble n’est même pas équipé d’un détecteur d’incendie en état de marche, et je devrais demander l’autorisation du propriétaire pour accrocher quelques décorations ? Je ne connais même pas le nom du propriétaire.

— Euh… monsieur Claus…, dis-je finalement.

Les yeux de Gertrude, qui étaient jusqu’alors fermés, s’écarquillent. Il ne fait aucun doute qu’elle n’est pas sous le charme de ma créativité et de mes mensonges peu crédibles.

Mais Agnès hoche la tête d’un air approbateur et déclare :

— Je suis heureuse d’apprendre que vous prenez vos responsabilités.

— Merci.

Il est clair qu’elle ne connaît pas le nom du propriétaire. Je m’apprête à redescendre pour brancher les prises quand la voix d’Agnès me retient.

— Votre petit ami est en route vers le succès, hein ?

Je lève la tête et vois qu’elle me fixe. Je n’ai aucune idée de comment elle peut être au courant. Je croyais qu’elle ne quittait jamais son appartement. Juste de temps en temps pour remettre des colocataires innocents à leur place.

— Euh… oui, en effet.

— J’ai appris que son groupe passe ce soir dans le talk-show Good Night with Jerry. Vous devez être fière.

Ses petits yeux noirs glissent sur mon visage pendant qu’elle triture une touffe de poils de Gertrude. Le chat émet un miaulement de protestation, mais supporte le geste sans soumettre sa propriétaire à la force de ses griffes acérées cachées dans leurs coussinets.

— Je le suis, dis-je avec un aimable sourire et en tentant de nouveau de descendre les escaliers.

— Eh bien, profitez-en tant que ça dure.

Ma main se raidit sur la rambarde décorée. Elle a mis le doigt sur un avenir incertain auquel je ne veux pas penser. Car que se passerait-il si Rudy devenait réellement célèbre ? Si toute la gent féminine possédant des ovaires en état de marche se jetait à ses pieds ? S’il devait enregistrer un clip, avec un mannequin de Victoria’s Secret à moitié nue pendue à son cou en lui murmurant des obscénités à l’oreille ? Et si elle lui proposait de l’admirer sans ses vêtements de travail ?

Il ne faut pas que je morde à l’hameçon. Il ne faut pas…

Je me retourne.

— Que voulez-vous dire ?

Merde.

Agnès me lance un regard triomphant, heureuse d’avoir visé juste. Il est clair qu’elle est impatiente de m’abreuver d’informations intéressantes.

— Eh bien, la célébrité change les gens. Certains se tournent vers la drogue, d’autres deviennent tout simplement arrogants et se considèrent trop bien pour ceux qui ont partagé leur vie d’avant. Les hommes sont subjugués par toutes les femmes superbes qui se jettent à leurs pieds…

Ses doigts caressent de plus en plus vite la toison de Gertrude, qui lèche sa main avec sa langue rose.

J’inspire à fond. Voilà. C’est ce dont j’avais peur. La graine d’inquiétude que j’avais profondément enterrée commence lentement à germer. Je sens une légère oppression.

Les mâchoires serrées, je demande :

— Et d’où tenez-vous toute cette sagesse ?

— C’est gentil de me le demander.

Elle examine ses longs ongles en s’appuyant contre la porte.

— J’ai eu une aventure avec Mick Jagger.

Je cligne des yeux, stupéfaite.

— Vous… euh… quoi ?

— Oui, avant qu’il connaisse la gloire. Il m’a larguée subitement. Enfin, pas subitement. Il m’a d’abord trompée plusieurs fois, bien sûr. Il m’a laissée avec un cœur brisé pendant qu’il se détruisait le cerveau à coups d’héroïne. En fait, c’est une histoire triste, hein ?

Elle brille de fierté, heureuse d’avoir pu partager avec quelqu’un cette histoire croustillante.

Je ne sais pas trop si je dois la croire. Mick Jagger. D’un autre côté, pourquoi pas ? D’un point de vue statistique, il est fort possible que je tombe sur l’une de ses partenaires de lit.

— Enfin, c’est peut-être bon d’y réfléchir, dit-elle en retournant dans sa tanière enfumée.

C’est un miracle que la fourrure de Gertrude ne soit pas jaunie par la nicotine.

— Oh, et ne mettez rien sur ma porte, avertit-elle en pointant sa cigarette dans ma direction. Bonne soirée !

Elle disparaît dans son appartement dans le doux bruissement de l’ourlet duveteux de sa robe de chambre.

Les jambes lourdes comme du plomb, je descends les escaliers et branche les prises à chaque étage. Les lumières colorées qui se reflètent dans les boules de Noël brillantes ne m’enchantent plus. Je suis trop préoccupée par ce qu’Agnès a dit.

La célébrité change les gens.

Mais pas Rudy… Si ?

Revenue au rez-de-chaussée, je branche la dernière prise. Mes idées sont ailleurs, mais quand j’entends des crépitements, j’examine ce qui s’est transformé en arme redoutable. Des étincelles jaillissent, suivies d’un bruit de moteur qui s’arrête, puis la lumière s’éteint.

Après un bref silence, j’entends à l’étage des portes claquer et des colocataires jurer avant de proférer des malédictions à mon encontre.

Le visage dans les mains, je gémis :

— Merde !

Ce soir-là, je me retrouve avec Mariana et Marcel dans le bar où New Dawn donnait ses concerts jusqu’à présent. Le propriétaire a suspendu un grand écran pour que tout le monde puisse admirer le héros local pendant son interview avec Jerry. C’est comme la Coupe du monde de football, mais sans tee-shirts bleu-blanc-rouge et avec un public principalement féminin.

Kate, l’ex-copine de Rudy que j’ai rencontrée à la fête d’Halloween, est là aussi. Elle me lance de temps à autre un regard jaloux et chuchote à l’oreille de son amie, qui m’examine avec curiosité.

Je me demande combien de filles présentes ont couché avec Rudy. Si je dois en croire Lauren et son « tu étais pire que Joey » adressé à Rudy, elles sont probablement nombreuses.

Je me mords la lèvre et secoue la tête dans une tentative de chasser ces pensées désagréables. La seule raison pour laquelle je me ronge les sangs, c’est l’histoire stupide d’Agnès. Rudy n’a rien fait pour que je doute de lui. Rien du tout.

— Un verre de vin ? Tu as l’air d’en avoir besoin.

Marcel me donne une tape réconfortante sur le bras.

— C’est mignon que tu sois tendue avant l’interview de ton petit copain. Tu es sûrement plus nerveuse que lui.

— Je ne suis pas nerveuse, marmonné-je en arrachant convulsivement les petites peaux autour de mes ongles. Et oui, je veux bien.

Mariana tape avec enthousiasme sur ma cuisse et se balance. Elle a remonté ses cheveux noirs brillants en un chignon décoiffé et porte du rouge à lèvres vermillon.

— C’est incroyable ! Qui aurait pu penser, il y a quelques mois, que tu séduirais ton voisin canon et qu’en plus il deviendrait une rockstar ? Ton année à l’étranger a pris un tournant inattendu, hein ?

J’acquiesce et me tourne vers l’énorme écran qui est branché sur la télévision et où passe une publicité pour un cabinet d’avocats. Une chose à laquelle je dois encore m’habituer. Le système juridique est ici complètement différent d’en Hollande !

Au moment où Marcel revient avec les boissons, le générique de Good Night with Jerry démarre, après quoi le présentateur souhaite la bienvenue aux téléspectateurs. Jerry est un homme d’une cinquantaine d’années, qui camoufle soigneusement sa calvitie naissante grâce à quelques mèches de cheveux blonds clairsemées. Il a de profondes pattes d’oies au coin des yeux et un rire jovial.

— J’accueille ce soir des invités exceptionnels, déclare-t-il en regardant dans la caméra comme si elle était tenue par sa fille de quatre ans à qui on a promis une sortie à Disneyland. Je veux parler du groupe le plus chaud bouillant de ces dernières semaines, qui chille en ce moment même sur mon canapé. Puis-je vous demander d’applaudir le groupe New Dawn ?

La caméra dézoome et on entend un public invisible applaudir à tout rompre.

Mon cœur bondit quand je vois Rudy assis entre Ian et Lauren. Joey est à côté de Lauren. Il a posé sa main sur son genou dans un geste qui se veut rassurant, mais je ne suis pas dupe. Depuis Thanksgiving, il ne peut plus s’empêcher de la tripoter, ce qui irrite Rudy au plus haut point – « Ce n’est pas parce que j’ai dit que c’était OK que j’ai envie d’assister à tous vos ébats ! » s’était-il écrié après une répétition quand Joey avait enfoncé sa langue dans la gorge de Lauren.

Rudy affiche son plus beau sourire. Il remercie le public d’un signe de tête. Il est allé chez le coiffeur spécialement pour l’interview. Ses cheveux sont à présent un peu plus courts, mais comme d’habitude, il a son look mi-stylé, mi-nonchalant. Il porte un costume noir à coupe ample, avec en dessous un tee-shirt blanc à col V. Ce n’est pas le genre de costume que l’on mettrait pour aller au bureau, mais ça correspond à l’image artistique que lui – ou ses producteurs – ont décidé de renvoyer.

Lorsque le public a terminé d’applaudir, Jerry prend la relève. Il plante ses yeux bleu délavé dans l’objectif et remet ses fiches en ordre.

— Laissez-moi vous donner un bref résumé. Le chanteur de ce groupe, Rudy Hugues, fait le buzz depuis plusieurs semaines sur presque tous les médias en ligne. Les maisons de disques n’ont pas perdu une minute pour proposer un contrat à ce nouveau talent de New York City. C’était après cette vidéo.

La salle disparaît, laissant place à un écran sur lequel Rudy chante « Bluebird » le soir du duel des groupes. L’image tremble un peu car la vidéo a été enregistrée avec un portable. Rudy a tout d’abord les yeux fermés, puis il les ouvre et fixe un point spécifique à l’arrière de la salle vers l’endroit d’où je le regardais, le cœur battant.

Sa voix rauque remplit le bar tandis que ses doigts caressent les cordes de sa guitare. J’ai de nouveau la chair de poule et un frisson me parcourt. Là où la première fois – quand il l’avait chanté pour moi – j’avais eu du mal à respirer, ma poitrine se gonfle à présent de tendresse et d’affection. C’est un geste si beau et si émouvant.

Lorsque la vidéo est terminée, le groupe revient à l’image. Rudy sourit poliment à son hôte, qui l’inonde de compliments.

— C’était vraiment excellent, et je suis sérieux ! déclare Jerry d’un ton qui laisse envisager qu’à la fin de l’émission, il va lui demander de dédicacer sa fesse gauche.

— Merci, répond Rudy aimablement en remuant sur son siège.

— Ça ressemble à une chanson d’amour, constate Jerry.

Ses yeux brillants de convoitise, il est en quête d’informations juteuses.

— Avez-vous composé cette chanson pour quelqu’un de spécial dans votre vie ?

Rudy se mordille la lèvre, et détourne un instant les yeux vers quelque chose ou quelqu’un hors du champ de la caméra. Une expression hésitante s’affiche sur son visage, puis il secoue la tête.

J’en reste bouche bée. Il a secoué la tête !

Ma poitrine se soulève à toute vitesse. Avec de grands yeux, je fixe l’écran sur lequel Jerry contemple Rudy avec incrédulité.

— Non ? demande-t-il, étonné.

Rudy secoue pour la deuxième fois la tête.

— Non, je suis célibataire, répond-il d’une voix ferme.

— Emma ?

À ma gauche, j’entends la voix douce de Marcel.

— Ça va ? Tu étais au courant ?

Je me tourne vers lui.

— Au courant qu’il était célibataire ? Eh bien, non. La dernière fois que j’ai vérifié, il était en couple.

Le nœud qui s’est formé dans mon estomac se serre de plus en plus et je fixe l’écran, perplexe. Une vague d’incertitude m’inonde. Nous sommes ensemble, non ? Nous n’avons jamais officialisé, mais lorsqu’il m’a présentée à ses parents comme sa petite amie, je pensais que c’était le cas. Oui, nous sommes en couple. Il ne peut pas en être autrement.

Jerry jette un regard abasourdi à Rudy, qui tente de contrôler le muscle qui tremble au coin de sa mâchoire en posant la main dessus.

— En êtes-vous sûr ? demande-t-il en fronçant les sourcils.

Lorsque Rudy acquiesce, Jerry tape sur l’écran d’une tablette qui est posée sur son bureau et une photo apparaît sur le grand écran derrière lui.

Je recrache le vin que je viens de boire dans mon verre. C’est un agrandissement d’une photo de Rudy et moi. Chaussés de patins, nous glissons sur la glace, main dans la main, au Rockefeller Center. Mes joues roses et le nez rouge de Rudy montrent bien que la température est en dessous de zéro. De la neige est collée à nos écharpes et à nos bonnets. Nos visages sont rayonnants. L’énorme sapin de Noël resplendit en arrière-plan.

Le silence envahit le bar. Des gens m’observent avec curiosité, se demandant ce que cache cette photo romantique.

— Alors qui est-ce ? demande Jerry d’un ton calculateur.

Rudy serre les mâchoires et fixe l’écran. Un éclair de tendresse passe dans ses yeux pendant les quelques secondes, à peine trop longues, au cours desquelles il regarde la photo. Il tourne ensuite la tête en direction de la personne qui se trouve hors champ et hausse nonchalamment les épaules.

— C’est simplement une amie, répond-il finalement. Je ne suis pas très doué pour le patinage et je voulais apprendre. Elle m’a donné des cours.

Du coin de l’œil, je vois Kate penser : « Qu’est-ce que je t’avais dit ? »

Je croise les mains sur mes genoux. Marcel et Mariana me demandent si je vais bien et si je veux sortir un moment, mais je secoue la tête et me tourne de nouveau vers l’écran.

La célébrité change les gens.

Les paroles d’Agnès me reviennent. Rudy n’est pas encore vraiment connu et son comportement a déjà changé. Je ne veux même pas savoir ce que cela présage pour l’avenir.

Je ne comprends pas. Comment peut-il agir comme si je n’existais pas ? Veut-il laisser toutes les options ouvertes ? Laisser entrevoir à ses futures groupies une nuit torride avec lui ?

Je suis blessée. Blessée et en colère. Je regarde de nouveau l’écran. Lauren raconte que Rudy et elle jouent de la musique depuis toujours. Même si au début, c’étaient des sons à vous arracher les tympans.

Mes doigts se crispent autour de mon verre vide, si fort que mes jointures blanchissent. Furieuse, je fixe l’écran. S’il pense que ses affirmations ne me touchent pas, il se trompe. Je refuse d’être une fois de plus le secret de quelqu’un.

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