Bons baisers de New York

Iris Visser · Chapitre 8 sur 35

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Bons baisers de New York

Chapitre 7

 

 

Le lendemain matin, je me réveille reposée. Pour la première fois depuis que je suis à New York, ma nuit n’a été perturbée ni par du tapage nocturne ni par une vessie surchargée. En sortant du lit, je me rends compte que je ne connais toujours pas le nom de mon voisin. Si je devais le deviner, j’opterais pour Chip. Ou Chad. Ou tout autre nom correspondant à un homme qui me ferait préférer un appartement en bordure de l’aéroport de Schiphol à celui que j’occupe actuellement. Même si ce nom est uniquement basé sur son comportement. En me fiant à son physique, je choisirais quelque chose du genre Keith ou Kurt, ou tout autre nom qui sied à quelqu’un qui joue de la guitare électrique comme un dieu du rock et à qui on envoie des slips en dentelle lors d’un concert.

Je n’ai toujours pas fait de courses. Les matins précédents, j’ai vécu sur mes réserves de bagels sans gluten au fromage fondu, achetés sur un stand dans la rue. J’habite à New York depuis peu mais j’ai déjà compris qu’ici, les gens ont une crainte immodérée du gluten. Je suis sûre que dans cette ville, on pourrait braquer une banque avec une simple baguette.

Comme nous nous rendons aujourd’hui chez Lockhart & Cahill pour leur exposer nos idées et pour nous enquérir de leurs souhaits, je sors de mon placard une tenue qui en jette : une robe moulante bleu marine et des talons hauts. Je relève mes cheveux blonds en un joli chignon. Lorsque, peu après, je m’examine dans le miroir, je suis satisfaite du résultat. Heureusement, il me faut moins de correcteur pour cacher les cernes sombres sous mes yeux. J’applique un peu de mascara puis me hâte vers la station de métro.

Avant de passer le tourniquet, je vais vite acheter un bagel, que j’enfourne en marchant d’un bon pas tout en consultant ma montre. Plus que six minutes avant le départ de mon métro. Le suivant part cinq minutes après, mais ici, arriver au bureau ne serait-ce que quelques minutes trop tard est mal vu.

Comme une habituée, je me dirige au milieu de la foule vers le portillon en avalant mon petit-déjeuner. Je suis douée par nature : d’une main, je passe mon ticket dans la fente, et de l’autre je fais défiler les messages entrants sur mon portable. Le bagel coincé entre les dents, je me hâte sur mes talons qui cliquettent sur le sol vers la rame de métro. Je maîtrise même parfaitement le mouvement fluide du poignet, nécessaire pour regarder l’heure toutes les dix secondes. Yep ! En moi se niche une vraie New-Yorkaise ! J’ai le rythme, j’ai le bagel et…

Merde !

… J’ai du fromage fondu sur ma robe !

Frustrée, je fixe le donut qui, en réalité, n’en est pas un et qui, en glissant sur ma robe, a atterri par terre.

Des gens me lancent des regards courroucés parce que je bloque le passage.

— Excusez-moi, dis-je en me penchant pour ramasser le bagel que je jette dans la poubelle la plus proche.

Puis j’inspecte ma robe et hésite entre arriver en retard ou me présenter dans une tenue maculée.

Je décide finalement que je réussirai sûrement à nettoyer la tache au bureau avec une serviette en papier et un peu de savon. En attendant, j’enlève le plus possible de fromage fondu de ma robe et je me lèche les doigts avant d’entrer dans le métro.

— Tu as des montées de lait ? demande Mariana aux toilettes en jetant un regard suspicieux sur ma robe.

Le bagel est tombé sur un de mes seins, et un voile blanchâtre macule l’étoffe.

— Je croyais que tu n’avais pas d’enfants, poursuit-elle.

— Euh, excuse-moi, comment ?

Je la regarde d’un air ébahi.

— Des montées de lait, répète Mariana en indiquant ma poitrine. Ça m’arrivait régulièrement après mon accouchement, un véritable enfer ! J’étais obligée de porter des coussinets spéciaux dans mon soutien-gorge pour éviter de ressembler à une fabrique de lait ambulante.

Torturée, elle scrute son reflet dans le miroir, l’air aussi fatigué que de coutume.

— Même si je dois avouer que j’ai toujours cette sensation, avec les tirages de lait et tout ça…, ajoute-t-elle.

Un instant, la franchise de Mariana me laisse sans voix. Puis j’éclate de rire et je lui confie :

— J’ai laissé tomber un bagel sur ma robe.

Je tente d’enlever la tache tant bien que mal. Ça ne marche pas. Les grosses traînées de fromage ont disparu, mais il reste ce voile blanc sur mon décolleté.

— Ouille ! N’as-tu pas un rendez-vous cet après-midi chez Lockhart & Cahill ? demande Mariana, compatissante.

— Si.

Je frotte tellement fort que le tissu peluche.

Mince !

— Alors si j’étais toi, j’irais me changer, déclare-t-elle en secouant la tête. Sinon, ça ne ferait pas bonne impression.

— Je sais, dis-je en me massant le front d’un geste de dépit. Mais je n’ai pas le temps. Je dois encore revoir la présentation avec Patricia et ajouter ma suggestion à sa liste de musiciens.

Pensive, Mariana contemple son blazer. Puis elle l’enlève et me le tend.

— Je te le prête, déclare-t-elle. Et si tu le boutonnes, personne ne verra les taches.

En me voyant hésiter, Mariana m’encourage d’un hochement de tête.

Alors, je demande :

— Tu en es sûre ?

— Évidemment ! Sinon, je ne te l’aurais pas proposé, répond-elle en roulant des yeux.

Je prends la veste et l’enfile. Elle est un peu trop large, car ma poitrine est nettement moins grosse que celle de Mariana. Malgré tout, l’ensemble a belle allure.

— Merci, dis-je, soulagée. Et si un jour je peux te rendre la pareille, n’hésite…

— Allez, ce n’est rien, minimise-t-elle son geste. Mais si un jour j’ai besoin d’une nounou, je saurai où te trouver !

Lorsqu’elle me voit blêmir – je m’y connais presque autant en enfants qu’en méthodes d’accouplement des grillons – elle éclate de rire.

— C’était une blague, Emma. Il n’y a aucune contrepartie, me rassure-t-elle en secouant la tête.

En désignant le mur, elle ajoute :

— Je vais retourner à ma place avant que la Duchesse me fasse des remontrances parce que son café est en retard. Sans sa dose habituelle de caféine, elle est encore plus irascible que de coutume. À tout à l’heure ! lance-t-elle en disparaissant rapidement par la porte.

Après son départ, je termine de peaufiner mon maquillage.

Les bureaux de Lockhart & Cahill sont encore plus imposants que ceux de Make a Mark Events. Je me familiarise peu à peu avec cet énorme bâtiment, qui se trouve en face de l’hôtel de ville de New York. Même s’il est plus petit que la tour qui pointe parfois au-dessus des nuages, il n’en est pas moins impressionnant.

Aux Pays-Bas, j’avais des clients relativement importants, mais New York offre de nouvelles perspectives. Tout y est plus grand : les immeubles, les portions de nourriture… OK, mon appartement est une exception, mais n’empêche que dans cette nouvelle ville, certaines choses sont saisissantes.

— Tu viens ? demande Patricia en se dirigeant vers la porte d’entrée.

Impatiente, elle me jette un regard glacial et assène :

— On ne peut vraiment pas se permettre d’arriver en retard.

Je consulte ma montre : nous avons trente minutes d’avance ! Malgré tout, je la suis sans faire de commentaire. Nous pénétrons dans un hall tellement vaste que je suis sûre que si je poussais un cri, il y aurait de l’écho.

Au milieu se dresse un long comptoir derrière lequel se tiennent plusieurs hôtesses. Sur la droite se trouve un escalier. Dans le mur derrière l’escalier, je découvre une multitude d’ascenseurs luxueux. Il nous est impossible d’avancer : le passage vers les bureaux est bloqué par des portiques de verre qui ne laissent passer que les détenteurs de cartes magnétiques.

Quand nous avons décliné notre identité à la réception, un homme vient nous chercher. Il a l’allure typique de l’employé d’un cabinet d’avocats : costume impeccable, cravate et raie sur le côté. Bref, tout à fait mon genre.

Il se présente comme étant Lewis Jones et nous précède dans l’ascenseur qui nous mène au dernier étage du bâtiment. J’ai l’impression d’avoir atterri dans une série judiciaire de Netflix. L’espace est empli du brouhaha de gens qui vont et viennent dans tous les sens. Au milieu se trouvent des bureaux où des employés tentent de voir le bout d’énormes piles de dossiers. Certains d’entre eux semblent à deux doigts d’éclater en sanglots.

— Ce sont des assistants juridiques, nous explique Lewis en désignant les employés les plus jeunes. Et voici ma place.

Il nous indique une chaise vide à côté d’un homme blond qui se frotte le visage d’un air dépité.

— Yo, Sebastian ! Tu viens ? Les dames pour la fête de Noël sont là.

Tandis que Sebastian se lève, Lewis se tourne de nouveau vers nous.

— On fait partie du comité des fêtes, commence-t-il. L’essentiel est organisé par le département des ressources humaines, mais nous, on représente le personnel dans la prise des décisions. C’est l’événement le plus important de l’année. Les gens s’en réjouissent longtemps à l’avance, vous avez donc une tâche gratifiante.

Sebastian contourne le bureau et se poste à côté de Lewis. Son visage m’est vaguement familier. Je plisse mes paupières et tente de me rappeler où je l’ai déjà vu. Ces derniers jours ont été tellement riches en nouvelles impressions, et j’ai fait la connaissance de tant de nouvelles personnes, qu’il n’est pas étonnant que je ne le situe pas tout de suite.

En me voyant le dévisager, Sebastian me tend la main, pensant sans doute que je m’attends à des présentations.

— Sebastian Miller. Enchanté, dit-il.

Je glisse ma main dans la sienne et la garde quelques secondes de trop.

Je réponds en hésitant :

— Emma Maes…

J’ajoute aussitôt :

— On ne s’est pas déjà vus quelque part ?

Sebastian me lance un sourire en coin, laissant apparaître une fossette.

— Eh bien, commence Lewis avant que Sebastian ait le temps de réagir. C’est marrant, mais un jour, il a joué le rôle d’un cadavre dans la série Les Experts : Manhattan. C’est peut-être là que vous l’avez vu ? ricane-t-il en tapant sur l’épaule de Sebastian. Et il était tellement fier ! Ça figure toujours sur ton CV, non ?

Sebastian adresse un regard noir à son collègue avant d’admettre :

— Ça remonte à la période où je croyais qu’être acteur était le moyen rêvé d’obtenir la gloire et la richesse. Heureusement, j’ai vite compris qu’il n’en était rien.

Lewis éclate de rire avant de se raviser.

— Je dois reconnaître que ta prestation à Broadway est ma préférée. C’était comment encore, cette chanson ? Tu te rappelles, avec ce petit pas de danse ? demande-t-il, en imitant de façon magistrale un mime qui appuie les mains contre une vitre imaginaire.

Sebastian roule des yeux.

— Il faudrait peut-être que tu te montres un peu plus professionnel, Lewis, déclare-t-il avec un hochement de tête en direction de Patricia et de moi. On n’est pas tout seuls.

À mon tour de pouffer.

J’interviens rapidement :

— Oh, ne vous gênez pas pour moi. J’ai l’habitude.

— Tant mieux ! s’exclame Lewis. Ici, tous les employés ne sont pas aussi amicaux que nous, mais nous nous connaissons depuis nos années étudiantes. Et si on allait dans la salle de réunion ? demande-t-il en désignant l’un des bureaux. Comme ça, on pourra vous exposer nos plans.

Sebastian me sourit de nouveau tandis que je me demande toujours d’où je le connais. Le bar à café ? Le kiosque à bagels ? Tout à coup, ça me revient : c’est lui qui m’est venu en aide dans le métro alors que je me battais avec le distributeur automatique, provoquant une queue phénoménale derrière moi.

Affolée, je fixe l’arrière de sa tête blonde, heureuse qu’il ne m’ait pas reconnue. Ce n’est pas l’un de ces moments que je prendrais plaisir à raconter à mes petits-enfants, à quatre-vingts ans, dans une maison de retraite, devant une tasse de thé avec des biscuits.

Patricia et moi suivons les hommes dans une pièce où se trouve une longue table de bois entourée de luxueuses chaises en cuir. Un pupitre sur lequel on peut brancher un ordinateur portable est posé devant un grand écran, fixé au mur.

— On doit attendre Jocelyne et Stephan des ressources humaines, explique Sebastian en tambourinant avec son stylo sur la table. Vous êtes un peu en avance, mais on apprécie votre enthousiasme ! déclare-t-il en nous lançant un clin d’œil.

Puis les deux hommes échangent un regard entendu. Je les observe à tour de rôle. Sentant les yeux bleus de Sebastian posés sur moi, je me dandine nerveusement sur mes talons hauts. Je le trouve super attirant, avec sa coupe de cheveux impeccable et ses vêtements stylés. Cela ne m’étonnerait pas de découvrir des chaussures cirées à ses pieds lorsque je jetterai tout à l’heure un coup d’œil sous la table en catimini. Elles seront probablement couleur cognac – c’est ce qui va le mieux avec un costume bleu marine et Sebastian a l’air d’être quelqu’un au fait de la mode.

Au moment où Stephan et Jocelyne nous rejoignent, j’ai déjà branché le portable sur l’écran et mis le PowerPoint en veille. Mais lorsque je m’apprête à prendre la parole, Patricia me devance :

— Bien. Nous avons trouvé plusieurs endroits qui pourraient vous intéresser.

Interloquée, je la vois s’approprier la tâche qui m’incombe sans m’avoir demandé mon avis. Ce n’est pas ce dont on était convenues. C’est moi qui devais faire la présentation, et elle sait que je ne vais pas l’interrompre car cela ferait mauvaise impression.

Le quatuor ne se rend compte de rien et écoute attentivement Patricia, qui énumère les locaux encore disponibles et qui expose les idées que nous avons eues pour la décoration et la restauration. Quand elle arrive au moment où nous allons montrer des diapositives des groupes possibles et faire entendre des extraits de leurs titres, elle avale une gorgée de café. L’occasion pour moi de reprendre les choses en main.

Un nouveau sujet, donc un changement dans la présentation, me semble-t-il. Alors que je fais écouter quelques extraits, Patricia me jette un regard courroucé. Heureusement, elle ne fait pas de commentaire.

Lorsque j’arrive enfin à une chanson d’Ed de Vries, je vois Sebastian se redresser sur sa chaise. Il bouge – en apparence inconsciemment – au rythme de la musique. Lewis aussi acquiesce de la tête.

— Ça sonne bien. Qui est-ce ? demande Jocelyne, intéressée.

Je réponds fièrement :

— Il s’appelle Ed de Vries. C’est un artiste néerlandais. Il a gagné un concours de chant aux Pays-Bas.

— Hum, Ed the Freeze, répète Jocelyne avec son accent new-yorkais. C’est celui que je préfère.

Elle interroge les hommes du regard et demande :

— Et vous ?

Ils hochent la tête. Je suis enchantée. Par contre, Patricia semble loin d’être ravie et elle croise les bras. Mais cela m’est égal, vu le tour pendable qu’elle vient de me jouer.

— OK. Top, dit Sebastian. Cet après-midi, nous vous indiquerons la salle que nous préférons. Comme ça, vous pourrez la réserver.

Puis il se lève et nous lance un large sourire.

— On retourne travailler. J’ai encore beaucoup de boulot pour cette affaire pro Deo pour Cahill, ajoute-t-il en s’adressant plutôt à lui-même qu’à nous.

Je lui souhaite bonne chance. Puis Patricia et moi quittons la salle de réunion.

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