Chouette, une ride !

Agnès Abécassis · Chapitre 11 sur 45

Pages du PDF

Chouette, une ride !

6 - Attention, écrivains marchands

6

 

 

Attention, écrivains marchands

 

Si les écrivains étaient des hommes d'affaires efficaces, ils

auraient trop de bon sens pour être écrivains.

Irvin Cobb

Les salons du livre de province offrent aux maisons d'édition un terrain agréable pour y sortir leurs écrivains domestiques, qui s'y dégourdiront les pattes avec entrain, frétillant à l'idée de cette promenade bucolique après être si longtemps restés enfermés en appartement.

Accessoirement, le parallèle avec une joyeuse colonie de vacances s'impose : la cohue excitée lorsqu'on grimpe dans le train qui nous est réservé, notre complète prise en charge depuis la cantoche jusqu'au dodo, les activités proposées (aux participations obligatoires), et puis surtout, les retrouvailles entre copains.

Seul bémol : la fatigue qui confine à l'épuisement, car le rythme équivaut à un mois de récré tonitruante concentré en quarante-huit heures. Ou comment passer de « ne voir personne pendant des semaines » à « voir 100 000 personnes en deux jours ».

Or précisément, il se trouve que ce week-end, j'ai un de ces salons.

Je compte sur ce petit intermède pour me changer les idées, même si je reste lucide et ne me fais aucune illusion. Je risque de rentrer plus lessivée que jamais, mais c'est un sacrifice que je me dois d'accomplir de temps en temps, pour toi, public.

(Franck Dubosc, sors de mon corps !)

 

6 heures

Levée sans bruit, je fonce me préparer et surtout remplir mon sac dans la salle à manger. Je n'ai aucun problème à le faire à la dernière minute, car j'ai élaboré une liste très précise à cet effet, qui me permet de ne rien oublier.

En fait, je fais des listes pratiquement pour tout. Avec, méthodiquement en face de chaque action, une case à cocher. Cette sensation de tout maîtriser est furieusement rassurante.

Ou pathologique, je ne sais pas.

Placardées sur le frigo (qui ressemble, à force, à un annuaire vertical), j'ai une liste pour les choses à ne pas oublier avant un départ en vacances (depuis « confier les plantes vertes » à « mettre les billets dans le sac », en passant par « adresses pour cartes postales » ou « me raser les jambes la veille »), les administrations à contacter pour prévenir d'un déménagement (même si je n'ai déménagé que deux fois dans ma vie), une liste de schémas de canapés à confectionner avant un dîner (celle-là date du temps où je cuisinais), une liste des numéros de portables à composer par les petites en cas d'urgence (genre si je m'évanouis et qu'elles sont seules à la maison), etc.

Aaron se fiche de moi avec mon obsession de tout contrôler. Pour lui, un départ à l'étranger, par exemple, s'organise de la façon suivante : des billets de train réservés la veille, une valise, cinq caleçons, cinq tee-shirts, deux jeans et basta.

Alors, quand il se retrouve à mille kilomètres de chez lui, sans chaussettes de rechange, ni lunettes de soleil, ni maillot, ni crème solaire, ni guide de la région, il en rigole moins, de mes listes. Surtout quand je lui tends ses affaires oubliées, que j'ai glissées subrepticement dans mon sac à moi, telle une magicienne les sortant de mon chapeau, en me gardant SURTOUT d'avoir le triomphe modeste (et puis quoi encore ?).

Aujourd'hui, un chronomètre activé dans la tête, je me douche, brosse mes dents, place mes yeux (mes lentilles), me maquille, sous le regard ensommeillé du mari, qui propose gentiment de m'aider.

– Avec plaisir. Tiens, j'ai fait une lessive, hier, et j'ai lavé mon soutien-gorge spécial salon, le seul dans lequel je me sente super à l'aise. Mais il n'est pas sec, tu peux me le finir au sèche-cheveux ?