Chouette, une ride !

Agnès Abécassis · Chapitre 15 sur 45

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Chouette, une ride !

14 heures

– Tu as lu mon dernier livre ? Je te l'ai envoyé.

– Pas encore, j'en reçois tellement… mais bientôt, il est placé en haut de ma pile.

C'est ça, mon œil.

Les écrivains ne lisent pas vraiment les livres de leurs confrères : ils les parcourent pour les surveiller, les comparer, les piller ou se rassurer. Et pourtant, chacun continue d'espérer susciter l'admiration d'un collègue plus en vue, lequel préférera se passer la langue à la râpe à fromage plutôt que de distiller à un autre les compliments qui lui sont dus à lui.

Entre tous ces salamalecs, je tente de grignoter un morceau.

Même pas le temps de finir ma bouchée qu'on nous signale que la navette nous attend pour repartir. Boah, allez, c'est pas grave, on est bien, on discute, on ira à pied.

 

14 heures

 

Arrivée quelques mètres plus loin, sous le chapiteau où se déroule le salon du livre.

Les planches nous attendent, sur lesquelles nous allons, mesdames et messieurs, donner en spectacle nos viiiirrrrevoltantes signatures.

 

14 h 15

 

Voici venu le meilleur moment, celui où je me mets en mode « je me la pète » au maximum.

Lunettes de soleil sur le nez (quelle que soit la saison), je me fraye un chemin à travers la foule, qui s'écarte respectueusement avec, ici et là, quelques « Ooh, regarde ! C'est Anouchka Davidson ! » qui fusent parmi les plus impressionnables.

Si l'on considère que l'écrivain le plus célèbre sera toujours moins exposé médiatiquement que le plus obscur des participants d'un show de téléréalité, on mesure mieux le bonheur narcissique de ces quelques instants de crânage.

Empruntant la démarche de Tony Manero dans La Fièvre du samedi soir , je salue le libraire débordé, qui m'accueille chaleureusement et me conduit à ma place, sur le stand.

Et là, c'est le Loto.

Soit je suis assise à côté d'un écrivain sympathique, soit pas.

Depuis le temps que je publie des livres, je l'avoue, j'ai tout eu.

• Le vrai bouffi du melon qui répond à peine à ton « bonjour », et qui t'ignore ensuite tout le reste de la journée, pauvre caca de mouche que tu es comparée à lui (qui a eu son heure de gloire il y a trente ans et qui s'y croit encore).

• L'auteur adorable, avec laquelle tu t'entends si bien que tu la reverras après que le salon sera terminé.

• Le chanteur célèbre qui fait la gueule parce que les gens le prennent en photo ou lui demandent de pousser la chansonnette, mais n'achètent pas l'autobiographie qu'il a mis tout son cœur à dicter.

• Le comédien prestigieux qui fait une brève apparition, gribouillant quelques pages de garde très vite à la chaîne (en regardant ailleurs), avant de s'éclipser profiter des charmes de la région et te laissant, le reste de la journée, jouer les répondeurs humains pour son public déconfit, qui s'adresse à toi car les livres retraçant sa carrière sont placés à côté des tiens : « Oui, il est venu signer, non, je ne sais pas s'il reviendra. » (400 fois.)

• La VRP de ses propres ouvrages, qui ne s'assoit jamais et alpague le chaland en te ruinant les oreilles, tendant son bouquin pour le lui adjuger avec la classe d'une marchande de poisson qui écoule son stock à la criée.

• La fourbe qui déplace ses livres centimètre par centimètre pour déborder sur ton espace.

• Le ridicule au cheveu fou, drapé dans son écharpe façon « poète maudit éclusant son absinthe au Café de Flore », tellement imbu de lui-même qu'il alterne de multiples caprices aboyés sèchement parce qu'il a lu quelque part que Maria Carey faisait pareil dans sa loge. N'hésitant pas à frapper du poing sur la table pendant que tu écris, ou à menacer d'un ton théâtral de quitter les lieux si le libraire, traité comme un chien, ne lui apporte pas un coussin à placer sous ses fesses dans la seconde.