Chouette, une ride !

Agnès Abécassis · Chapitre 45 sur 45

Pages du PDF

Chouette, une ride !

11 h 57

– Bonne nuit, ma chérie. Allez, je plaisantais, tu n'es pas si vieille que ça.

– Toi si.

– Tu me donnes un bisou ?

– Un bisou, non. Une gifle, peut-être ?

– Tu peux, avec ton arthrite ?

– Bon, maintenant je te préviens, je me couche et je dors.

– Sans ta tisane du soir, permets-moi d'en douter.

– Je répète, Anouchka, je dors.

– Est-ce que tu veux que je te fredonne le générique de Questions pour un champion , pour te bercer ?

– BOUCLE-LA.

– Rohlala, d'accord. Mais fais attention, avec un caractère comme ça, tu risques de te retrouver larguée à l'hospice.

 

11 h 57

 

Je suis la première réveillée.

Il fait un temps splendide, chaud, ensoleillé quoique nuageux, et tout le monde dort encore. Le feu s'est éteint depuis belle lurette, il ne reste plus que quelques bouts de branches calcinées réduites à l'état de charbon.

Avec délectation, je frotte mes cils de mes index repliés. Je peux, j'ai fait gicler mes lentilles avant de m'endormir. C'était des jetables, mais je n'avais pas de paire de rechange dans ma petite pochette de soirée. Je suis donc officiellement aveugle pour toute la journée.

Mais quel besoin ai-je de voir, quand je peux enfin ressentir de toutes les fibres de mon corps ?

Face au soleil qui est à son zénith, je prends une grande inspiration, puis une autre, et très vite, l'air saturé d'oxygène, fleurant la terre mouillée, me donne le vertige.

Une brise fraîche caresse mes cheveux qui, bizarrement, ne bougent pas. C'est bien la première fois que je suis soulagée de ne pas avoir de miroir. J'ai beau être résistante, un choc trop violent le matin, c'est pas bon pour le cœur.

Les restes de mon maquillage taguent certainement ma peau autant qu'ils la décoraient la veille, et mes cheveux déjà courts, après une nuit à éponger un sol visqueux d'humidité, doivent me donner l'air intéressant d'une noble espagnole duXVII e siècle qui porterait sa fraise relevée autour du front.

Un plaisir des yeux que je laisse à mes condisciples le bonheur de découvrir.

Le bruit des feuilles amplifié à l'infini, le lent balancement des branches, la vie que je devine, abondante et bondissante, cachée derrière les fourrés me donnent l'impression étourdissante de respirer par tous les pores de ma peau.

Je me sens en osmose avec cette nature à laquelle je ne suis pas habituée, farouche citadine que je suis. Progressivement, je sens pointer l'envie de courir à travers les arbres, de rire, de me tambouriner les nibards en hurlant « Oyoyoooooooooyoyooooooooo ! », mais je crains d'une part de me faire mal, et d'autre part de réveiller mes camarades comateux.

C'est vrai, ils risqueraient de me gâcher mon extraordinaire tête-à-tête avec la forêt, et d'altérer, par leur simple présence, cette sensation de liberté et d'autonomie incroyable que je n'avais plus éprouvée depuis que ma mère a lâché mes mains pour que je fasse mes premiers pas vers mon père.

Dommage tout de même que je navigue à vue (ce qui n'est absolument pas le cas de le dire), l'essentiel de ce que je parviens à distinguer se résumant à de larges taches vertes, immenses et bruissantes, qui surmontent d'autres taches marron plus longues que je devine recouvertes d'écorce quand je les touche.

Je n'y peux rien, je suis si myope que je n'ai pas besoin d'être bourrée pour risquer de sauter au cou d'un inconnu, il me suffit juste d'enlever mes lunettes.

(Et je parle d'expérience.)

 

12 h 14

 

Aaaaah, je me suis bien étirée, j'ai bien respiré, c'était cool.

Maintenant, j'ai un petit creux et je m'ennuie. Sans compter que j'ai hâte qu'on se casse d'ici.

Elles se réveillent quand, les larves ?

 

13 h 05

 

Gentiment, je suis allée faire une promenade, qui a consisté essentiellement à tourner en rond autour de moi-même pour éviter de me perdre, puisque je ne vois rien.

Depuis, je suis assise, et j'attends.

Et j'ai de plus en plus la dalle.

J'hésite entre me mettre à chanter à tue-tête pour que le trio de lambineurs émerge, ou aller discrètement faire les poches du rat de la bande, afin de me composer un petit déjeuner avant de repartir.

 

13 h 07

 

Bon, je vais commencer par secouer cette grosse palourde de Clotilde, j'aviserai ensuite.

 

13 h 10

 

– Huuum… c'est agréaaable…

– Quoi, ma poulette ?

– … Aaah, c'est toi… Anouchka… ? dit Clotilde sans parvenir à ouvrir les yeux complètement. Huum… massage… cheveux… booon… honhon…

Je suis assise à côté d'une blonde qui se tortille voluptueusement comme si je lui caressais la perruque. Sauf que mes mains reposent sur mes genoux.

– Clotilde, réveille-toi.

– … Huum ?

– Ouvre un œil, au moins.

Elle s'exécute.

– Qu'est-ce que tu vois, là ? dis-je en lui montrant mes menottes.

– Mais alors qui ?…

Elle se redresse sur un coude, regarde derrière elle, et ne trouve que deux types affalés, bouche ouverte et bave coulante, dans des positions si acrobatiques que je me mords les doigts de ne pas avoir apporté mon portable, juste pour garder un souvenir visuel de quand ils étaient drôles.

– Mais qu'est-ce que…, dit-elle en se passant la main dans les cheveux.

 

13 h 15

 

Découverte de l'énorme insecte genre scarabée mutant qui lui courait sur le crâne, et concert de hurlements avec piétinement du sol et secouage de mains hystérique.

 

13 h 16

 

C'est bon, les gars sont réveillés.

 

13 h 18

 

Fin du concert de hurlements.

 

13 h 20

Brève reprise du concert de hurlements, avec cette fois stridulations d'épouvante.

À la lumière du jour, nous apparaissons aux autres tels que la nuit nous a laissés.

Basil s'est découvert allergique à une plante qui se trouve dans les parages. Par contre, vu leur multitude, il lui est impossible de savoir laquelle. Sa peau est constellée de plaques rouges évoquant les taches d'un dalmatien albinos, si épaisses que même moi, sans mes yeux, j'arrive à les distinguer. Hagard, jurant comme un charretier, il se gratte frénétiquement le visage et le cou, déclenchant sur ses épaules une pluie de petites squames blanches aériennes parfaitement répugnantes.

Réflexion faite, il peut garder son bout de sandwich, je n'ai plus tellement faim.

Jerry quant à lui s'est fait amoureusement bécoter par une araignée, qui lui a laissé, en guise de trace de rouge à lèvres, un énorme œdème violacé sur la joue.

Alors là, mon p'tit pote, tu peux toujours t'époumoner d'effroi en voyant ma coiffure, t'as pas fini de crier quand tu découvriras ta tronche.

Seules Clotilde et moi avons été épargnées, par je ne sais quel miracle, des turbulentes étreintes des minuscules habitants de la forêt.

Deux des nôtres ont déjà péri sous leurs toxines, raison de plus pour nous casser au plus vite, retrouver notre salutaire civilisation.

 

13 h 40

 

Basil, qui n'a pas besoin d'une glace pour contempler l'état de ses bras, est furieux. Il donne rageusement des coups de pied autour de lui en se lamentant sur son prochain concert qui va devoir être annulé, tout en s'excitant sur le fait qu'il ne peut pas monter sur scène dans cet état.

Alors il shoote dans des cailloux, dans des pierres, et fatalement, fatalement, ce qui devait arriver arriva… il finit par se calmer.

13 h 53

 

Tout ça, c'est bien joli, mais si on pouvait vite vite essayer de retrouver maintenant la voiture, ou même juste une route pour en arrêter une, histoire de rentrer à l'hôtel se prendre une petite douche accompagnée d'un bon brushing (dans l'ordre des priorités), suivis d'un coup de fil au room service – laissez les gars, c'est moi qui régale – pour nous faire monter un plat de lasagnes dégoulinant de mozzarella avec une bonne salade de roquette croquante, ou bien un petit gratin dauphinois, ou même juste un savoureux hamburger maison avec des frites en accompagnement, servi avec un immense verre de thé glacé surmonté d'une rondelle de citron, pour finir sur une glace à la pistache et à la fraise nappée de chocolat chaud fondu et…

– STOOOP, c'est bon, on y va, crie Jerry, aussi affamé que moi.

Nous allons récupérer nos quelques affaires éparpillées sur le sol de l'abri.

Tandis que nous nous en éloignons, je lance à mon cousin :

– Tu ne dis pas « au revoir » à ta chérie, après ce qu'elle t'a mis cette nuit ? Ayayaïïïe, comment vous vous l'êtes dôôônné… tant de luxure, ça fait peur à voir.

– Ouais, si je la chope, je lui casserais bien ses petites pattes de derrière. Celles de devant et du milieu aussi.

– Console-toi. Ça te donne un air de Rocky Balboa qui aurait juste l'œil au-dessus du coquard.

– Tu veux que je te dise de qui tu as l'air, toi ? dit-il en fixant ma coiffure sauvagement Tokio Hotel.

– D'une fille qui va t'inviter à bouffer dans un resto cinq étoiles ?

– Exactement.

C'est alors que soudain… nous le vîmes.

 

OceanofPDF.com

18

 

 

OK, là on peut s'affoler

 

La seule chose que nous ayons à craindre, c'est que le ciel nous

tombe sur la tête !

René Goscinny

 

14 h 10

 

Énorme, fulgurant, aveuglant.

Un éclair comme on aimerait n'en trouver qu'au chocolat (désolée pour cette image quelque peu obsédée par la bouffe, mais bon, quand on n'a que de la verdure à portée de dents…), un éclair spectaculaire, suivi immédiatement par un prodigieux roulement de tonnerre qui nous déchire les tympans.

Le ciel s'assombrit à une vitesse prodigieuse, et la violente bourrasque qui nous gifle semble nous demander : « Ho, les p'tits gars, où croyez-vous aller, comme ça ? »

Avec beaucoup de sang-froid, nous nous regardons Clotilde et moi en nous agrippant les mains, puis nous nous mettons à psalmodier sans hurler (c'est ici qu'on le note, le coup du sang-froid) « Oh non oh non oh non oh non oh non… » (50 fois).

À notre gauche, des arbres à perte de vue. À notre droite, des arbres à perte de vue. Derrière nous, pareil. Devant nous, devinez quoi ? La même chose !

Nous sommes entourés de tant d'arbres qu'ils nous sortent par les yeux. Et pas l'ombre du début de la trace d'un chemin pour retrouver le nôtre.

Une seule solution, retourner en courant vers notre abri de fortune.

14 h 20

 

Nous y sommes arrivées les premières… mais les garçons ne nous ont pas suivies.

Ben où ils sont passés encore, ces andouilles ?

 

14 h 25

 

Les voilà qui arrivent en s'engueulant, un déluge de pluie s'abattant sur leur tête disgracieuse.

Chacun, ruisselant et les vêtements maculés de boue, va s'affaler dans un coin opposé du renfoncement de pierre en râlant.

– Il voulait continuer à chercher sa bagnole, ce con ! J'ai dû le ramener de force, beugle Jerry.

– Mais de quoi j'me mêle ? Tout ce foin pour un petit orage de merde ? ! D'ailleurs, tiens, je ne sais même pas pourquoi je reste à discuter avec vous. Allez, cette fois je me casse et j'interdis à quiconque de me retenir. Tchao, les lopettes.

Basil s'élance, au moment précis où la foudre s'abat sur un arbre à une centaine de mètres devant nous, déclenchant un spectaculaire début d'incendie, qui à la fois prend de l'ampleur avec le vent qui l'excite, et peu à peu se résorbe sous les trombes d'eau qui l'aspergent.

Nous sommes tous figés, tétanisés par cette vison extraordinaire de la nature en furie (oui, même moi, OK j'ai peut-être pas distingué les détails, mais entre les couleurs et le bruit, je me suis fait une idée assez précise du spectacle).

Alors Basil, blanc comme un linge, se rassoit doucement, laisse sa main courir sur sa cheville et commence à geindre :

– Ah… oohhh nooooon… bordel de tendinite qui se réveille… c'est toujours comme ça, dès que le temps change… Pffff, c'est couru, elle va m'empêcher de marcher… raah, voilà, hein, voilà, vous êtes contents, je suis coincé ici, finalement.

– Ouais, ricane Jerry en contemplant ses ongles. Comme disait la grand-mère de Clotilde : « Souvent âne varie… »

 

14 h 40

 

Debout face aux éléments, les mains derrière le dos, je contemple ce que je peux à travers le rideau de pluie et le voile de ma myopie. Plisser les yeux me permet un peu d'écarter le second, mais pas beaucoup.

L'orage est le temps que je préfère, d'habitude.

Ça réveille en moi le souvenir de ma mère qui, lorsque j'étais à l'école primaire, voyant que la neige se mettait à tomber, décidait de me garder à la maison. Au lit, bien au chaud sous la couette, pendant que les flocons voletaient devant ma fenêtre, et que mes petits camarades se gelaient les miches dans la cour de récré. « Chaud, chaud, les marrons chauds », comme elle dit aujourd'hui à mes filles, qui adorent cette expression qu'elle emploie quand il lui arrive de les border. De neige qui tombe à Paris, il n'y en a quasiment plus depuis des années, purée de changement climatique oblige. Mais lorsque les éléments se déchaînent d'une autre manière, lorsqu'une tempête de pluie éclabousse violemment mes carreaux, par exemple. Lorsque gronde au loin le tonnerre, et que mon salon est illuminé par de spectaculaires flashs de lumière. J'aime compter les secondes qui séparent ces deux phénomènes, pour tenter de deviner à quelle distance le danger se situe et me faire peur en me convainquant qu'il se rapproche inexorablement.

Je frissonne alors du violent plaisir d'assister derrière mes vitres à un spectacle sur l'écran le plus géant qu'il soit possible.

Mon bonheur est complet lorsque mes filles et Aaron sont à la maison, près de moi, protégés, avec des stocks de papier toilette et des litres d'eau minérale amoncelés dans la cuisine, nous permettant de soutenir un siège. Les bourrasques peuvent faire plier les arbres, l'averse peut inonder les rues, l'orage peut se déchaîner, on ne craint rien, on a des réserves.

Au pire, si on vient à manquer de nourriture, on pourra toujours se faire livrer des pizzas.

15 h 05

 

En parlant de nourriture…

– J'ai super la dalle, là, les gars, on fait quoi ?

– Moi aussi je commence à me sentir un peu molle du genou, dit Clotilde. En plus, j'ai pratiquement rien mangé hier soir, juste deux toasts au caviar. Et comme le midi je me réservais pour le repas du soir…

– Bon, ben on n'a pas vraiment le choix, dit Jerry.

Tous les regards se tournent vers Basil, qui hausse les épaules, et nous avoue :

– OK, je m'étais pris quelques petits sandwichs apéritifs hier, sur le buffet du cocktail, mais il ne m'en reste plus. J'ai tout bouffé.

– Arrête, t'es trop crédible, dis-je avec dédain.

– Tu veux une preuve ? s'énerve le chanteur, tiens !

Il presse sa joue de ses doigts, pour mettre ses taches rouges en évidence.

– C'était pas les plantes, je suis allergique aux crustacés, voilà pourquoi j'ai cette gueule. J'ai pas vérifié, avant de les embarquer, mais certains devaient contenir de la chair de crabe ou de la pâte de crevettes…

C'est marrant, mais sur le coup, nous sommes unanimes : personne ne le plaint.

 

15 h 10

 

Clotilde répète :

– Sans déconner, je me sens vraiment un peu faiblarde, il faut absolument que j'avale quelque chose.

– Oui, je connais ça, dis-je en lui tapotant la main.

– La sensation de ne pas manger pendant plus d'une demi-journée ? J'en doute, grince, mielleuse, ma copine avec un sourire goguenard en direction de mes cuisses.

– Mais quelle chienne, celle-là… figure toi qu'une fois par an, je fais le jeûne de Yom Kippour. Eeeeh ouais, dans ta face. Et vers quinze-seize heures, c'est précisément le moment où tu sens que tu vas mourir, mais en fait, tu meurs pas.

– Et tu attaques alors de grandes balades en forêt, pour t'aérer l'estomac vide ?

– Qué balades en forêt ? L'objectif pour survivre ce jour-là, c'est zéro dépenses caloriques. Pour ça, j'ai une méthode infaillible : je reste couchée dans mon lit, sous une montagne de couvertures, et je lis, je dors, je lis, je dors, genre je fais Koh Lanta sous ma couette, les épreuves sportives en moins.

– C'est bien ce qu'il me semblait, dit-elle. Le truc c'est que, dès que l'orage va cesser, on va se remettre à marcher. Sauf que moi, je ne vais pas pouvoir.

– Tu n'as rien, dans ton sac ? Même pas un petit bonbon à la menthe qui traîne ?

– Rien… je fais super gaffe à ma ligne, tu le sais bien.

– Eeeh ! Mais dis-moi… combien crois-tu que je pourrais perdre, en vingt-quatre heures sans bouffer ? Un bon kilo, non ? Peut-être un kilo et demi, avec un peu de marche à pied ?

– Tu déconnes, là ?

Je soupire et m'affale près d'elle en tailleur, prise moi aussi d'un vertige.

Elle m'attrape par les épaules, solidaire.

– Regarde, lui dis-je en frôlant ses doigts. Ma main tremble et mon estomac crie tellement fort sa souffrance qu'il est en train de commérer avec le tien.

– Qu'est-ce qu'ils se racontent, à ton avis ?

– Je pense qu'ils s'encouragent à avoir des tripes.

Jerry vient nous rejoindre. Lourdement, il s'assoit à nos côtés et croise les jambes.

– L'orage est en train de faiblir, il n'y en a plus pour très longtemps, je pense qu'on va bientôt pouvoir repartir. Mais en attendant, je peux vous proposer quelques amuse-gueules de ma confection…

– Ah ouais ? fait Clotilde, pleine d'espoir.

Moi je ne m'émeus pas. Je connais bien mon cousin.

Évidemment, je ne suis pas déçue :

– La plupart des insectes sont comestibles. On peut les déguster frits, grillés, bouillis, ou même crus. C'est une intéressante source de protéines – idéale en cas d'activité physique – à condition de retirer leur carapace, leurs ailes et leurs pattes avant dégustation. Je vous prépare combien de brochettes ?

Clotilde se tourne vers moi :

– Redis-moi ton truc pour tenir pendant ton jeûne du kibboutz, déjà ?

– Nan mais, Jerry, arrête, y a pas des fruits ou des légumes sauvages, dans le coin ?

– Je suppose que oui, mais il faut les chercher et donc risquer de se manger un éclair entre les sinus. Maintenant, la dernière option reste de tenter d'attraper un petit animal en fabriquant un piège. Qui veut s'y coller ? Perso je passe mon tour, la vue du sang me répugne.

– Moi je ne mange que de la viande qui a été soigneusement désinfectée par mon boucher, intervient Basil, à qui personne n'a rien demandé.

Lui et Jerry me fixent.

Je m'écrie :

– Ne comptez pas sur moi ! Si un animal s'approche de moi, je l'adopte.

– OK, dit Clotilde, moi je veux bien tenter, mais je vous préviens, quoi que j'attrape, c'est moi qui garde la cuisse.

Agacée que nous soyons obligés d'en arriver à ces extrémités, je me plonge dans la contemplation du grand flou qui m'entoure, quand une petite ampoule se met à clignoter au-dessus de ma tête.

– Stoooop, dis-je, laissez tomber ! J'ai une meilleure idée ! Mais comment se fait-il que personne n'y ait pensé plus tôt ?

Tout le monde dresse l'oreille, à part Jerry qui a le regard perçant d'un joueur de tennis attendant que la balle soit suffisamment à sa hauteur pour la smasher.

Ce qui m'est complètement égal, puisque je sais que mon idée va lui clouer le bec.

– On va partir tranquillement à la recherche d'un moyen de locomotion pour rentrer, et si vraiment on a trop faim, en chemin, on n'aura qu'à chercher des nids dans les arbres qui ne sont pas trop haut… un petit trou dans l'œuf, et hop, glou-glou, à nous le milk-shake jaune ! Simple, propre, efficace. Merci qui ?

Les applaudissements fusent, sauf, bien sûr, de la part de mon cousin, ce sale casseur d'ambiance.

– Miam-miam, en l'occurrence. Comment feras-tu si l'œuf est fécondé ? Tu gobes le fœtus ? Remarque, c'est comme ça qu'on aime les déguster en Asie, avec le poussin encore dedans…

Mon cousin, je le déteste.

 

15 h 25

 

Un éclair vient déchirer les nuages gris ardoise amoncelés au-dessus de nos têtes, suivi d'un bref coup de tonnerre. La pluie commence à se calmer. C'est déjà ça.

Devant notre début de grotte, le sol n'est plus qu'un marécage fangeux surmonté d'herbes inondées, tandis qu'un peu plus loin les feuilles des arbres pleurent leur bonheur d'être lavées.

Et dire que Clotilde et moi nous apprêtions à payer une fortune pour des enveloppements de boue et des soins à base d'affusion d'eau douce, alors que pour pas un kopeck, il suffisait juste de nous perdre en forêt. Même le régime diététique est équivalent : la famine.

Ça, pour rentrer détoxifiées, on va rentrer détoxifiées (si on parvient à rentrer).

Et pourtant, c'est tellement différent. Qu'est-ce qu'une eau pour se détendre s'il n'y a pas de bulles dedans ? Que sont des enveloppements de glaise s'ils ne sont pas suivis d'un enveloppement dans un peignoir chaud et moelleux ? Hein ? Eh ben rien de plus que de la gadoue et du pipi de nuage.

Ça suffit, maintenant, j'ai bien profité de ces fausses vacances. Je veux rentrer chez moi !

Je veux pouvoir me plaindre parce que j'ai oublié d'acheter Voici , pas parce que je risque de me faire dévorer par les loups ! Je veux pouvoir me lamenter que je souffre à travailler sans voir personne, alors qu'en réalité je suis allergique aux collègues de bureau.

C'est mon droit le plus absolu de rouspéter pour tout et pour rien, sinon à quoi ça sert d'être parisienne ?

Je le reconnais, j'ai râlé parce que j'en avais marre de me faire photographier n'importe où, n'importe quand, même avec de la teinture sur la tête. Mais je me sens aujourd'hui si pleine d'amour pour mon métier que j'accepterais même de me laisser shooter dans le lieu le plus déprimant au monde : une cabine d'essayage. C'est dire.

– Tu imagines, soupire Clotilde, si on avait ta chienne avec nous ? Comment elle aurait trop pu nous aider à retrouver notre chemin…

– Ma chérie, tu te goures. Ma chienne est l'incarnation vivante de Rantanplan. Elle aurait juste flippé sa race de se faire mouiller par l'averse, et serait tranquillement allée faire pipi sur le seul endroit sec qu'elle aurait trouvé : celui où on dort.

J'attrape ma pochette en satin, et cherche machinalement dedans, pour la vingtième fois, si mes lunettes ne s'y trouvent pas. Mais je réalise que ce n'est pas la seule chose que j'ai dû abandonner, pour ne pas surcharger mon micro-sac de soirée.

– Ho ! Ma pilule, j'y pense… elle est restée dans mon sac, à l'hôtel, du coup je n'ai pas pu la prendre. Raaah, c'est un coup à me pourrir mon cycle, ça.

– Pourquoi ? demande Basil en ricanant. T'as peur de te faire violer par un fennec ? Ne crains rien, ta coupe te protège.

Je m'avance vers lui et le scanne des pieds à la tête de mon regard le plus dégoulinant de dédain, puis je lâche :

– Quand on possède une chevelure qui masque son début de calvitie comme les trois poils repliés sur le crâne de Valéry Giscard d'Estaing lui donnent l'air d'Amanda Lear, on évite de prononcer le mot « coupe ».

J'ai touché un point sensible semble-t-il, car il se décompose et marmonne :

– Alors là, pour ce que tu viens de dire, considère-toi comme définitivement bannie de mes concerts.

– Tes concerts ? Mais, Basil… je n'avais jamais entendu parler de toi avant de te rencontrer !

Il ne me répond pas, croise les bras, ulcéré, et se met à bouder ostensiblement, ses plaques rouges scintillantes sur sa peau plus pâle que jamais.

Ignorant la fielleuse tension ambiante, provoquée par le surcroît de bile de nos estomacs vides, Clotilde attrape une poignée de petits cailloux, et se met à les jeter lentement en direction d'une flaque d'eau qui s'est formée devant l'abri.

– Je suis sûre, murmure-elle les yeux dans le vague, qu'un jour on pourra communiquer avec les animaux.

J'allonge mes jambes près d'elle et observe mes pieds crasseux aux orteils maculés de boue humide.

– T'es dure, quand même. Appelle les « les garçons », sinon ils vont se vexer.

Elle me lance un regard si inexplicablement habité que je me retiens de lui taper doucement sur le front en faisant « toc, toc, y a quelqu'un ? »

– Je suis sérieuse, Anouchka. Quand on a un animal domestique, et je le constate avec mon chat, c'est une évidence. On comprend que les bêtes ne sont pas « bêtes »…

– Ça dépend. Laisse-moi te présenter Chochana.

– Tiens, pourquoi ne l'utiliserais-tu pas dans un de tes romans ? As-tu entendu parler de ces singes à qui on a enseigné la langue des signes, qui parviennent ainsi à raconter des événements de leur vie ? Et ces perroquets, dont on a estimé les capacités intellectuelles à celles d'un petit d'homme de cinq ans ? Sans compter ces milliers d'histoires surprenantes sur nos compagnons domestiques, révélant des aptitudes émotionnelles quasi humaines.

Je lui donne un coup d'épaule fraternel.

– Qu'est-ce qui se passe ? Une brusque bouffée de repentir au souvenir de la grosse bestiole sur ta tête que tu as écrabouillée à coups de talon ?

– Quoi, le truc immonde à six pattes ? Beurkbeurkbeurk. Non, faut pas déconner quand même, il y a des limites au monde animal.

Elle replace une mèche de ses cheveux blonds derrière son oreille. Puis, du bout de l'index, elle se met à tracer de petits dessins dans la terre meuble.

– Et les plantes, hein ? demande-t-elle sans s'adresser à personne en particulier. Les plantes ? Vous allez me dire que c'est par hasard que l'oignon à cette capacité à faire pleurer celui qui le coupe ?

Jerry m'adresse un signe de tête affligé, tout en vissant discrètement son doigt contre sa tempe :

– Et le flageolet ingéré, dit-il, dans une ultime tentative de survie, se débat dans nos intestins, provoquant de petites explosions malodorantes que l'on appelle plus communément des pets… c'est cela oui… bon, Anouchka, à ton avis ? Insolation avant l'orage, ou refroidissement avec surproduction de mucus ayant noyé le cerveau ?

– Je dirais, mon cher collègue… contamination par une bactérie ayant infusé dans l'eau de tes chaussures. Il fallait s'y attendre.

Il émet un petit « tss, tss » réprobateur.

– Ça ne s'appelle pas une bactérie, ma chère collègue, ça s'appelle un arôme, et c'est tout sauf toxique.

– La preuve que non. À ce sujet, il va de soi que la manière dont nous avons survécu sans rivière à proximité est un secret absolu qui devra rester enfoui au plus profond de notre mémoire, et ne jamais être révélé à quiconque.

– Sinon ?

– Sinon je pleure.

 

15 h 35

 

Clotilde se redresse brusquement.

Elle ramène ses cheveux mi-longs en arrière, et se frotte les mains.

Ses ongles sont sans doute noirs, mais sous le vernis carmin qui les recouvre, on ne voit rien.

– J'ai une idée ! Et si, en attendant que l'orage se termine, on se faisait une soirée pyjama sans pyjamas ? Ça fait tellement longtemps que je n'en ai plus faite…

Jerry, qui avait commencé à sombrer dans la léthargie, sursaute en entendant ça, et annonce :

– Juste une minute. Je prends une branche, je me crève les yeux, et vous pourrez commencer à vous déshabiller.

Un mouvement dans la petite caverne.

C'est Basil qui s'approche :

– Huum… sans pyjama ? Intéressant…

– Sans pyjama, et sans lourdingue, précise ma copine.

Basil s'éloigne.

Je secoue la tête, même si mes cheveux restent immobiles :

– Soirée pyjama ? Mais qué pyjama ? Je passe mes journées en pyjama, à la maison. Le pyjama, c'est devenu mon uniforme, alors le soir, je n'ai qu'une envie, c'est d'enfiler des fringues pas confortables du tout pour sortir avec mes copines. Et en plus, on n'est même pas le soir !

Clotilde exulte :

– Je prends ça pour un oui !

 

OceanofPDF.com

19

 

 

Bon, SOS, quoi, à la fin

 

Il est très difficile de faire entrer une femme dans sa quarantième

année.

Et plus difficile encore de l'en faire sortir.

André Roussin

 

15 h 37

 

– Si je dois les subir, je préfère encore savoir à quelles souffrances je dois m'attendre. C'est quoi, concrètement, une soirée pyjama ? demande Jerry, toujours curieux dès qu'il s'agit d'intégrer une nouvelle information, quand bien même elle ne lui servira plus jamais de sa vie, comme ici.

Une nuée d'oiseaux indéterminés (je distingue à peine que quelque chose bouge dans le ciel, faut pas m'en demander plus) prend son envol brusquement, sans doute dérangés par un animal sur le point de les surprendre. Avec un peu de chance et un éclair bien placé, on aura peut-être droit à du poulet rôti, pour le goûter.

Clotilde (ravie). – Alors le concept est le suivant : on se réunit à plusieurs dans l'appartement d'une copine, on se fout toutes en pyjama pour être à égalité au niveau du look, et là, on se lâche, régression totale, free style !

Jerry (levant un sourcil). – J'ai peur de comprendre. Qu'entends-tu par « on se lâche, régression totale, free style » ?

Clotilde. – Ça varie. On se passe les tubes de notre adolescence en dansant dessus comme si nos parents nous avaient donné la permission de vingt-deux heures, on fait des tentatives de maquillage et de coiffures avant-gardistes, on fout en l'air notre régime en nous goinfrant de bonbecs et de gâteaux…

Moi (en soupirant). – Ça, c'est mon moment préféré.

Clotilde. – … et puis on fait des jeux débiles, genre action ou vérité, par exemple, ou bien on se tire les cartes pour deviner notre avenir. Bref, on met au placard nos habits de mères, d'épouses, ou de femmes actives…

Moi (en soupirant encore). – Ou les trois à la fois.

Clotilde. – … pour nous accorder le droit d'être futiles et irresponsables juste le temps d'une soirée, avant de nous endormir d'épuisement dans le salon aux premières lueurs de l'aube. On a déjà le coup des coiffures avant-gardistes…

Moi. – Tu m'étonnes.

Clotilde. – … Pour la musique, on peut chanter…

Basil (dans son coin). – Non merci, pitié.

Clotilde. – … Et on a déjà passé la nuit tous ensemble.

Jerry. – Donc en fait, c'est un truc que font les filles entre elles ?

Clotilde. – Oui, mais…

Jerry (soulagé). – Ah ! Trop dommage, je ne peux pas jouer avec vous : j'ai un pénis.

Clotilde. – Oui, mais…

Jerry. – Quand bien même je le planquerais entre mes cuisses, il reste un autre organe qui me disqualifie d'office : j'ai aussi un cerveau. Vraiment, je regrette du fond du cœur, mais ça sera sans moi.

 

15 h 40

 

Ma blonde amie s'approche de lui à quatre pattes, et le fixe droit dans les yeux, d'un air qui ne souffre pas de réplique.

Clotilde. – Action ou vérité ?

Sa voix est très proche du ton autoritaire qu'utilise la mère de Jerry, mais elle ne l'a pas fait exprès.

Jerry. – Pardon ? Je viens de te dire que…

Clotilde. – Attention, si tu refuses de répondre, tu as un gage.

Jerry. – Ah. C'est une soirée pyjama obligatoire ? Genre comme au bagne, on m'impose la tunique rayée d'office ?

Moi (répondant à sa place). – Il choisit vérité.

Coincé avec nous sans possibilité de fuir, il finit par capituler.

Jerry. – Misère…

Clotilde tape dans ses mains de contentement, attrape une de ses boucles emmêlées, la tortille en réfléchissant, lâche sa nouvelle dreadlock et dit :

– OK. Aaaalors… Quelle est la pire chose qu'on t'ait dite à propos de ton physique ?

– Et sinon, à quel moment c'est supposé être drôle ?

– Ça l'est pour nous. Réponds, homme à lunettes.

Jerry se gratte le menton, sur lequel une légère ombre blonde de deux jours commence à apparaître.

– Si j'ai bien compris le principe qui prévaut dans votre jeu de femelles souffreteuses en manque de glucose, c'est que si je réponds à votre question pourrie, j'ai le droit de vous en poser une après ?

– Exactement, dit Clotilde.

– À chacune ?

Je réponds en regardant ma copine, qui acquiesce de bonne humeur.

– Eh bien… oui.

– Ça me va, opine-t-il en échangeant un drôle de regard avec Basil, adossé à l'autre bout de l'abri en pierre. Donc la pire chose que l'on m'ait dite à propos de mon physique c'est : « Tu as l'air de Rocky Balboa, qui aurait juste l'œil au-dessus de son coquard. »

– C'est tout ? je demande.

– C'est déjà beaucoup, me répond-il avec un large sourire ironique. Donc, maintenant : à moi.

Il se frotte les mains de satisfaction perfide, en émettant un petit rire genre « huhuhuuu… ! », qui se veut machiavélique, mais qui ressemble en réalité aux gloussements d'un évadé de La Cage aux folles .

– Alors on commence : Anouchka, action ou vérité ?

Pas si vite. Je connais mon cousin, je sais qu'il n'hésitera pas une seconde à me demander de faire un truc ignoble si je choisis « action », genre m'ordonner d'aller déterrer un ver de terre pour m'en flageller la paupière, faire la chandelle allongée sur un tapis de boue, ou l'embrasser sur la joue (là où il y a du pus).

– Véritééééé !

Son sourire s'élargit.

C'est étonnant.

– J'aime ton courage. Bien, alors, Anouchka, ma question, celle à laquelle tu dois répondre en disant la stricte vérité, est : es-tu attirée sexuellement par Basil ?

Réjoui, il croise ses mains derrière son crâne et s'adosse contre le mur de pierre, ses deux nez (le violet et le rose) pointés vers moi, attendant ma réponse.

Oh l'ordure.

Je tire sur mon oreille, signe évident de gêne (normalement je tire sur mes cheveux, mais leurs bouts sont si haut qu'ils me sont actuellement difficiles d'accès), sous les regards scrutateurs de Clotilde et de Basil, qui s'est approché discrètement et a cessé de se gratter (signe que sa curiosité le démange davantage que son éruption).

Moi (outrée). – Mais enfin… non, certainement pas ! T'es malade, ou quoi ? Je suis folle amoureuse d'Aaron, mon mari je te le rappelle, sale morpion.

Jerry (secouant l'index). – Tut-tut, ne laisse pas ton inconscient s'exprimer par cette image indigne de la femme fidèle que tu prétends être. J'ai bien remarqué les petits regards que tu lui lançais ce matin…

Alors là, je suis partagée entre l'envie de le baffer pour qu'il taise ses inepties, et l'envie de le baffer juste pour le plaisir. Je crois que je vais le baffer pour les deux raisons, ça fera d'une claque deux coups.

Moi (sidérée). – Pardon ? Quels regards ? Je bigle tellement que je pourrais aller taper la discut avec un arbre en croyant que c'est toi. Note que ce serait peut-être la seule fois où nous aurions une conversation intéressante.

Jerry. – Tu digresses.

Moi. – Car tu m'agresses.

Jerry. – Tu progresses…

Moi. – Et tu stress ?

Jerry. – Je suis en liesse !

Moi. – Face de fesse.

Clotilde s'interpose :

– Stoop, c'est bon, arrêtez vos gentillesses, on laisse tomber, vous avez gagné, ce jeu est nul. De toute façon, il n'y a plus d'éclairs, je crois qu'on va pouvoir y aller.

 

15 h 51

 

Effectivement, l'orage a cessé. Mais Jerry n'a pas dit son dernier mot. Tel le génie dont on aurait frotté la lampe pour rigoler, il refuse de retourner dans sa cafetière tant que l'on n'aura pas honoré notre promesse d'une seconde réponse.

Alors, tranquillement, il s'approche de Clotilde, la surmonte de ses six centimètres de différence, et lui demande :

– Action ou vérité ?

Je chuchote à l'oreille de ma copine :

– Prends action, qu'on se débarrasse. Il va te demander de faire un tour sur toi-même à cloche-pied, il va faire « honk honk honk » avec son gros rire d'orang-outang, et on pourra partir.

Mais Clotilde se sent trop faible pour faire un tour sur elle-même à cloche-pied.

Alors elle choisit « vérité ».

Elle n'aurait pas dû, et elle va immédiatement comprendre à quel point.

Jerry (qui réajuste ses lunettes pour mieux profiter du spectacle). – Clotilde, je me demandais, tu as quel âge, en réalité ?

Ses yeux étonnés clignent plusieurs fois, très vite, et je m'approche d'elle pour ne pas qu'elle nous fasse un malaise. Ou qu'elle nous fasse une simulation de malaise.

– Eh bien… j'ai trente-cinq ans, dit-elle d'une voix blanche.

– Si tu mens, tu as un gage. Et sache que j'ai beaucoup d'imagination.

– J'ai… trente-cinq ans et demi.

– C'est ta réponse ?

Cette fois, je m'énerve.

– Bon, ho, Jerry, tu nous gonfles les gonades, avec ton insistance douteuse.

Il se recule, et époussette nonchalamment sa veste si sale que son geste est comiquement inutile.

– Hier, je ne dormais pas.

– Mais… quelle espèce de sale petit fouineur ! je m'exclame, outrée, en me tournant vers Clotilde.

Dont les yeux sont baignés de larmes.

Les miens s'écarquillent.

– Heeu… ma poulette… je…

Elle nous tourne brusquement le dos, les bras serrés autour d'elle, et prend une grande inspiration, le nez au vent.

Basil, aux premières loges, cueille un brin d'herbe détrempé, le met dans sa bouche, et le mastique en observant la jeune femme d'un regard aussi vide que désormais totalement marron. Et dire que parfois, on confond le vide et le mystère…

J'avise mon cousin comme si je venais subitement de le découvrir, et commence à lui mettre de petites calbotes sur la tête :

– Mais ça t'amuse de battre chaque jour ton record de médiocrité ? C'est pas possible ! Tu te dopes, ou quoi ?

– Aïe… aïïïe… mais aïïe-euh ! couine-t-il en les évitant. Ça va, c'est pas de ma faute si elle est complexée !

– Non, par contre c'est ta faute si tu es con !

Clotilde retient ma main, alors que je m'apprêtais à lui mettre la claquouille suprême.

 

15 h 54

 

– Je suis fatiguée, me dit-elle. Viens, on s'en va.

– Je ne bougerai pas d'ici tant que cet abruti ne t'aura pas fait des excuses.

– Tchao ! crie Jerry qui se dirige vers l'entrée de l'abri en recoiffant ses cheveux courts.

– JERRY BERDUGO ! Un pas de plus et je te JURE que je… je…

– Tu ? dit-il en se retournant.

– JE NE SAIS PAS QUOI MAIS JE TE JURE QUE CE SERA TERRIBLE ! je hurle, les dents serrées en agitant les poings.

Lentement, il se passe la main sur le visage en poussant un profond soupir.

Décidément, on ne s'aime vraiment bien que quand on se voit peu.

Derrière lui, Basil glousse bêtement.

Ce type fait définitivement partie des hommes beaux tant qu'ils n'ont pas ouvert la bouche.

– Je n'ai aucune excuse à lui faire, car je n'ai proféré aucune insulte, s'insurge Jerry.

– Si !

Il soupire de nouveau, secoue la tête, et s'adresse à Clotilde :

– Désolé si ton âge te pose un problème, mais… (Il hausse les épaules.) Eh ben quoi ? On vit dans une société où l'espérance de vie est telle qu'atteindre les soixante-dix balais n'a plus rien d'exceptionnel. Alors tu as le choix entre passer les quarante prochaines années à vivre frustrée, ou bien t'assumer, être bien dans ta peau, ne pas te soucier des imbéciles, et profiter de tout ce que l'existence t'a apporté d'expérience et de maturité à fond les narines.

Clotilde est décontenancée par le ton impératif qu'a employé Jerry.

Moi aussi, d'ailleurs. Qui aurait pu penser que sommeillait un tel caractère sous sa carapace d'amorphe ?

Ma copine triture nerveusement son bracelet, les yeux baissés.

Il s'approche d'elle, tandis qu'elle lui répond :

– Mon âge ne me pose pas de problème. C'est juste un rappel du temps qui passe, et de tous les rêves que je n'ai pas accomplis encore, l'annonce que les marques qui rayent mon visage vont aller en s'amplifiant…

Jerry prend maintenant un air concentré, repousse ses lunettes contre l'arête de son nez, en joignant les paumes de ses mains.

– Si on considère, dit-il comme s'il s'apprêtait à résoudre un problème de logique mathématique, les rides comme les cicatrices de ton vécu, peut-être que ton souci n'est pas de commencer à en avoir, mais de regretter ce que tu as vécu ?

– Non, je ne crois pas, je ne regrette pas grand-chose…

– Alors pourquoi ça te travaille dans ce cas ? Si tu as des rêves, tu n'as qu'à te réincarner dans ta propre vie, tout changer, tout recommencer, absolument rien ne t'en empêche. Pourquoi avoir besoin de ressembler à quelqu'un de lisse, qui n'a encore rien connu ?

Elle s'offusque, sidérée qu'il ne comprenne pas de lui-même.

– Mais parce qu'il le faut ! La société nous l'impose, tu ne peux pas aller à contre-courant, c'est débile. C'est l'époque qui veut ça, tu DOIS paraître jeune, pour ne pas te faire distancer dans tous les domaines, en amour, au boulot…

Jerry éclate de rire.

– Tu connais la mode ?

– Un peu, minus, c'est mon métier, j'te f'rais dire. Je suis styliste.

– Donc tu connais bien ce truc mercantile et futile qui impose aux autres comment s'habiller, en dépit même de leur morphologie. C'est facile, ça change toutes les saisons. Hier, la couleur verte était honnie ? – sauf ton respect, hein, Clotilde. Aujourd'hui c'est LA couleur à porter absolument sur tes robes et tes chaussures. Hier, les jeans étaient exclusivement taille haute ? Aujourd'hui tu as l'air d'un plouc si tu portes autre chose qu'un taille basse, même si ton corps n'est pas fait pour et que ton bourrelet ventral dépasse. Porter des strings il y a trente ans, c'était être lubrique. Ne pas en porter aujourd'hui, c'est être has been .

– Tu portes des strings, Jerry ? je demande, stupéfaite.

– Ne m'interrompt pas, petite sotte. Tout ça ne date pas d'aujourd'hui : les femmes subissent ça depuis des lustres. Un certain siècle tu es considérée comme un thon si tu n'as pas des hanches larges et des petits seins, un autre siècle tu es regardée comme une vilaine si tu n'as pas la taille fine et de gros lolos, dans un certain pays tu es un monstre si tu as de grands pieds, alors tu dois te les faire bander parce que les moignons, c'est plus mignon, dans un autre pays tu es affreuse si ton cou possède une taille standard, alors il te faut l'allonger avec des colliers en métal, même si ça fait mal. Tu as la peau mate ? Inadéquate ! L'époque est au cachet d'aspirine, il faut te farder de poudre blanche pour avoir l'air classe. Tu manques de mélanine ? Tant pis rouquine ! L'époque est au cuivré, il faut que tu te brûles pour avoir l'air bonnasse. Aujourd'hui, au lieu d'être évoluées et de s'être libérées de ces critères esthétiques déformants qui leur étaient imposés, les gonzesses se mutilent de leur plein gré à coups de bistouri, pour se faire faire une tronche qui ressemble à un masque en carton inexpressif.

Clotilde croise les bras, sur la défensive.

– J'ai rarement entendu une argumentation aussi débile.

Mais Jerry est lancé, et dans ces cas-là, il est aussi difficile de l'arrêter qu'une locomotive lancée à toute vapeur à quelques mètres de laquelle on tendrait un panneau « stop ».

– Ah oui ? Tu verras, demain : vieillissement de la population oblige, les rides redeviendront tendance par la grâce d'un créateur un peu moins con que les autres. Parce que ça arrivera forcément, la mode est cyclique, c'est comme ça que ça marche. Hier on respectait les aînés, aujourd'hui on valorise les jeunes, demain on redécouvrira les vieux. Il suffira juste de ne plus parler de « rides », mais de les renommer d'une façon plus glamour, comme « les sillons de l'expérience », « les lignes de vie », « les stigmates de la connaissance », « les traits aimés », ou que sais-je…

Je l'interromps :

– Jerry. « Les stigmates de la connaissance » ? Tu ne te fous pas un peu de notre gueule, là ?

– Les rides de la personne que tu aimes, proclame-t-il le doigt levé, sont comme les cicatrices sur un doudou : même avec sa tronche toute rapiécée, on a tellement de souvenirs avec lui qu'on n'en voudrait pas un neuf !

– Par pitié, dis-je en soupirant, tu es vraiment obligé de nous parler sans arrêt de ta mère ?

Clotilde, les yeux parfaitement secs maintenant, attrape sa veste en s'énervant.

– Désolée mec, mais je continue de trouver ton raisonnement à côté de la plaque.

– Ah oui ? fait Jerry.

– OUI !

Je secoue mes mains devant leurs visages rouges, pour attirer leur attention.

– Pause ! Vous m'attendez une seconde ? J'ai besoin d'aller faire pipi, je reviens et on se casse. Ne partez pas sans moi, hein ?

 

16 h 05

 

Il ne pleut plus, les nuages se sont éparpillés, et le soleil darde ses rayons dans un ciel à nouveau limpide. Je file à toutes jambes, en prenant garde toutefois de ne pas me vautrer sur le sol glissant et gorgé d'eau. Mes pieds nus s'enfoncent directement dans la terre humide. C'est une sensation étrange, à la fois répugnante et voluptueuse. Ce n'est pas pire que de fouler le sable d'une plage, c'est juste plus froid et plus crade.

Devant moi se trouvent des arbres par centaines, et une végétation si touffue entre de gros rochers que je n'ai que l'embarras du choix pour décider quel bosquet aura l'honneur et le privilège de me voir m'accroupir derrière.

Quand j'y pense, me dis-je en soulevant ma jupe, c'est vrai qu'il y a des trucs où il n'a pas tort, cet abruti de Jerry. OK, il flippe moins de la ptôse de ses nichons ou de ses bajoues, essentiellement parce qu'il n'a pas de nichons. Mais n'empêche, ai-je tant la nostalgie que ça de ces années de promiscuité où je partageais la chambre de mon frère, où je devais rendre des comptes à mes parents, où j'enchaînais les jobs pourris sans vraiment savoir ce que j'allais faire de ma vie, où j'étais en tel apprentissage de moi-même, que je ne mesurais ni mes forces, ni mes faiblesses…

La réponse est : non.

Clotilde a raison sur un point : l'âge véritable, c'est celui qu'on a dans la tête.

Et dans la mienne, j'ai trente ans pour longtemps.

Tant pis si je me fringue parfois comme une gamine, si j'emploie les expressions de mon adolescence en croyant qu'elles sont encore tendance, ou si j'aime danser toute seule sur la musique qu'écoutent mes filles. L'important est juste que je sois en accord avec mon tempérament.

OK, je ne peux pas empêcher mon corps de vieillir. Mais qui m'oblige à me comporter comme une vieille ?

 

16 h 07

 

À part ça, et je le dis sans exagération aucune, si on n'est pas rentrés d'ici ce soir, je m'en fous, je bouffe une cuisse de Jerry. Après tout, il… (je percute) IL… OH PURÉE DE BORDEL DE MERDE.

 

16 h 08

Voilà, finito el pipito. Vite, courir.

 

16 h 09

 

Attends, c'est bien par là que je suis arrivée ?

 

16 h 10

 

Huum… j'ai un doute. Par là, alors ?

 

16 h 11

 

Oh nan-nan-nan-nan-nan. C'est l'attaque de la mouise géante, là : j'ai pas été dressée à distinguer quoi que ce soit juste avec mon odorat. Toute cette végétation se ressemble tellement… Calme-toi, ma fille. Tu vas compter jusqu'à trois, et ensuite tu paniques.

Un, deux…

 

16 h 12

 

Tr…

Une main se pose sur mon épaule.

– AAAH, Basil, qu'est-ce que tu fais là ? ?

– Je te cherchais.

– Ho ?

– Oui, je voulais te dire…

– Le chemin. Dis-moi d'abord où est le chemin pour revenir aux autres, et je t'écoute pour le reste.

Il a une drôle de voix, Basil.

Il a aussi une drôle d'attitude. Je le sens comme énervé.

– Anouchka, prononce-t-il sans bouger alors que je le tire par la manche. Je n'ai pas beaucoup apprécié ce que tu as dit tout à l'heure, à propos de mes cheveux.

– Tes chev… non, mais on s'en fout, de tes cheveux ! Vite, il faut rentrer tout de suite !

Sa main agrippe mon poignet et le serre.

– Non, pas tout de suite.

 

OceanofPDF.com

20

 

 

Ho ?

 

J'ai passé une excellente soirée…

Mais ce n'était pas celle-ci.

Groucho Marx

Houlala, celui-là il va me gonfler, je le sens.

Je donnerais mon assiette de saucisses pour une paire de lentilles (de contact), parce que être dépendante d'un chieur pareil, c'est au-dessus de mes forces.

– Vas-y, crache vite ce que tu veux me dire, il faut qu'on retourne voir les autres sans perdre une minute.

– Anouchka, je crois que tu ne réalises pas ce qui est en train de se passer, là.

– Si. Tu strangules mon bras.

– Pardon, dit-il en me lâchant.

Il s'éclaircit la gorge, et emploie un ton professoral pour m'adresser les remontrances qu'il estime nécessaires.

– Je t'ai sauvé la vie dans la piscine, tu pourrais au moins te montrer un peu plus reconnaissante. Et puis nous avons passé la nuit ensemble, ce n'est pas rien…

– Hein ?

– … je suis parti à votre recherche, dans la nuit glaciale, et je vous ai retrouvés, tes amis et toi, lorsque vous vous êtes perdus en forêt, j'ai aussi permis que vous échappiez à l'hypothermie en faisant du feu avec mon briquet…

– Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d'alu.

– Tu le nies ?

– Eh bien c'est une vision, comment dire, extrêmement personnelle de la réalité.

Il cueille une large feuille dentelée et la porte à son nez pour en respirer le parfum mouillé.

– C'est en tout cas celle que je donnerai aux journalistes pour raconter notre escapade.

– Ah ? Eh bien vas-y.

– Sauf si…

– Non, non, vas-y, ça ne me dérange pas. Ça me fera de la pub.

Impossible de retenir l'éclat de rire qui monte et fait vibrer mes joues de l'intérieur, devant la tête que fait ce pauvre petit Basil tout décontenancé.

Mais très vite, il se reprend.

– Écoute, Anouchka. Je vais jouer cartes sur table avec toi. Ma carrière musicale s'essouffle, mes titres sont téléchargés gratuitement, je n'arrive plus à m'en sortir… Or, il se trouve que j'ai toujours rêvé d'écrire un roman.

Et allez.

À tous les coups, il va me demander des conseils, voire des idées.

Peut-être aussi de préfacer le livre qu'il imagine rédiger.

Ou alors… nooon, il n'aurait quand même pas l'hystérie de croire que je pourrais accepter d'écrire un livre à quatre mains avec lui, tout de même ?

– Je sais ce que tu penses ! s'exclame-t-il. Tu te dis que parce que je viens d'un groupe, je ne vais pas être pris au sérieux. Mais rassure-toi, par souci de légitimité, je comptais utiliser mon véritable nom : Bernard Pichon.

– B… Bernard Pich… ?

– J'ai juste besoin d'un nègre, c'est tout. Le prix n'est pas un problème. J'utilise bien une autre voix pour chanter les refrains sur mes CD.

 

16 h 30

 

Eh ben vous savez quoi ? J'ai dit oui. Une opportunité pareille, ça ne se refuse pas : celle de pouvoir montrer, en direct et sans trucages, ce que c'est qu'une raconteuse d'histoires, quand elle n'écrit pas. Pour le rassurer, j'ai donc été la Louis Armstrong du pipeau.

Du coup, nous avons rejoint l'abri de pierre en marchant vite, et mes mollets me lancent comme si j'avais fait un footing dans cinquante centimètres d'eau.

Arrivés sur place, nous ne pouvons que constater l'évidence : la cavité est vide.

Oh non, c'est pas vrai…

Affolée, je me précipite à leur recherche, Bernard-Basil sur mes pas. Vite, vite avant qu'il ne soit trop tard…

Après quelques foulées, je baisse les yeux, et soudain, je pousse un hurlement en me tenant les joues.

– Oh mon Dieu ! Cette salive, toute cette salive, partout !

Derrière un énorme buisson d'une plante dont j'ignore le nom, se trouve le corps de Clotilde, à cheval sur celui de Jerry, en train d'écoper avec sa langue la bouche dégoulinante de mon cousin. Ses mains à lui, perdues dans le décolleté de son dos à elle, fouillent avidement ses vertèbres, à la recherche, j'imagine, de l'endroit qui n'en contient plus.

– ESPÈCE DE SALE PETIT FUMIER ! Alors comme ça, nous n'avons jamais été perdus, tu as toujours su où nous étions ? !

– Hu ? couine Clotilde, sans lâcher la lèvre inférieure de sa victime.

– … e… é… ou… e… i… é…, n'articule pas Jerry. Ce qui signifie sans doute une banalité du style « je vais tout t'expliquer ».

 

19 heures

Jerry a avoué.

Fou d'astronomie depuis des années, il était parfaitement capable de se repérer à partir de la position des étoiles le soir où nous nous sommes perdus, et de nous ramener dans la direction de la voiture.

Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ?

Envie de rigoler ? Envie de s'évader de la vie virtuelle qui rythme son quotidien lorsqu'il ne shampouine pas ? Envie de s'offrir une petite récré en compagnie d'une jolie blonde ?

Je ne le saurai jamais, vu que j'ai juré que la prochaine fois que je lui adresserai la parole, les comètes auront des dents. Ou lui n'en aura plus.

Et m'est avis que sa mère ne le saura pas non plus, car cette petite canaille de femme s'est trouvé un nouveau centre d'intérêt qui focalise désormais toute son attention.

La nuit où son fiston s'est « perdu », elle l'a passée entre les bras d'un vieil ami revu à la réception du mariage de Charlotte, qui lui a rappelé qu'elle avait un corps, et combien il pouvait encore exulter.

D'où je l'ai su ? De tata Muguette.

C'est elle qui nous l'a appris quand elle nous a retrouvés, après être partie à notre recherche alertée par Aaron, inquiet de ne pas parvenir à me joindre par téléphone. (Finalement, le marquage par bague n'a pas été vain !)

Au début, elle nous a raconté qu'elle nous avait localisés grâce à sa parfaite connaissance du terrain, ayant été dans la Résistance pendant la guerre. Puis, comme on s'extasiait en la félicitant, elle nous a insultés d'avoir cru qu'elle aurait pu être dans la Résistance, vu son âge, et nous a expliqué tout simplement avoir aperçu la voiture de Basil, qui était garée à quelques mètres de notre abri, lui-même juste situé derrière un talus.

Ce qui signifie que le soir où nous avons beaucoup marché, en réalité nous n'avions fait que tourner en rond. Comme des… sots.

Muguette n'a cessé de se moquer du peu de débrouillardise de la jeunesse actuelle, et Basil a été très impressionné par la façon qu'elle a eue de nous ramener d'un coup de volant assuré jusqu'à l'hôtel. On peut même dire que sa façon de nous prendre en charge avec vigueur l'a en quelque sorte subjugué. Spontanément, sur le chemin, il lui a confié ses problèmes d'orientation dans l'espace. Elle lui a promis de l'aider à les résoudre.

La dernière fois que nous les avons vus, Muguette lui mettait une petite tape sur les fesses.

Et puis, quelques jours plus tard, juste avant de repartir pour la capitale, Clotilde et moi avons appris qu'un type s'était fait arrêter.

L'homme, dont l'activité principale était d'officier dans des soirées branchées en tant que disc-jockey option « human beatbox » (c'est un type qui fait l'homme-orchestre avec sa bouche, et imite des instruments de percussion en faisant « toum ! toum ! tougoudag ! tcha-tcha ! » très près du micro, quoi), s'incrustait pour manger gratos dans tous les mariages de la région.

Comme « human beatbox » c'est un métier au nom quelque peu repérable, il se faisait passer pour un médecin, gagne-pain un tantinet plus honorable et surtout plus passe-partout.

Et pour éviter qu'un invité hypocondriaque ne lui parle de ses problèmes de cholestérol ou de diabète, il précisait sa spécialité : « légiste ».

Tour à tour se faisant appeler Casimir, Oscar ou Gédéon, l'homme était recherché depuis des mois pour avoir craché sur des passantes après les avoir abordées.

Volonté de nuire ou simple malformation dentaire ? Ce sera à l'enquête de le déterminer.

Mais honnêtement, je n'ai jamais été aussi contente de ma vie de rentrer chez moi.

 

OceanofPDF.com

21

 

Même pas peur !

 

Conduire dans Paris, c'est une question de vocabulaire.

Michel Audiard

Bonjour, rues bruyantes ! Bonjour, gens qui font la gueule ! Bonjour, restaurants trop chers ! Bonjour, pigeons gris et marron ! Bonjour, météo tarée ! Bonjour, voisins méfiants ! Bonjour, vendeuses râleuses ! Bonjour, gaz d'échappement puants !

Je vous aime ! Vous m'avez tellement manqué !

Si je ne me retenais pas, j'embrasserais presque le trottoir parisien que je foule en ce moment.

Tout est dans le « presque », hein, y a pas écrit « motocrotte » non plus sur mon front.

Aaaah, n'empêche, ce petit intermède sylvestre m'a fait un bien fou.

Ça va faire des semaines que je suis rentrée, et je continue encore d'en ressentir les bienfaits, couplés à ceux de l'hôtel sublime où nous nous sommes échouées comme convenu, Clotilde et moi, les derniers jours de nos vacances.

Ça m'a fait du bien d'abord parce que ça m'a donné le thème de mon prochain thriller : un groupe d'amis part camper en forêt, se retrouve aux prises avec un groupe de rapaces affamés dont les gènes ont été modifiés, leur donnant les yeux bleus, après qu'ils ont bu une eau contaminée par des champignons.

J'ai même déjà le titre : Chouettes hybrides .

Ensuite parce que mine de rien, me couper du monde m'a permis de faire le point avec moi-même, de prendre du recul, de me recentrer sur mes vraies priorités, sur ce qui compte réellement. Tamiser le superflu à la grille du danger pour ne garder que l'essentiel.

En quoi une petite ride empêche-t-elle de vivre ? L'âge n'est pas une maladie, au contraire, c'est la récompense d'être parvenus à exister.

Lorsque je suis revenue à l'hôtel, après avoir passé plus d'une heure au téléphone avec Aaron, mon mari chéri, à lui assurer dans toutes les langues et les dialectes possibles que oui, j'allais bien, et que non, ce n'était pas la peine qu'il prenne le premier avion pour me rejoindre, je me suis placée devant la glace de la salle de bains.

Et j'ai cherché, longtemps, avant de retrouver ces petites rides qui m'ont paradoxalement renvoyée à ce jour, lorsque j'étais ado, où, après avoir repéré un énorme bouton naissant au coin de mon nez, j'avais passé l'après-midi avec ma main cachant le plus naturellement possible ma figure (j'avais ainsi l'air d'une ado qui renifle perpétuellement sa paume. Plus discret, tu meurs). Le soir, quand j'avais osé me regarder à nouveau dans le miroir, il m'avait fallu plusieurs secondes avant de localiser ce chtar qui m'avait tant complexée.

Alors, dans cette salle de bains carrelée et immaculée, après avoir mis la douche en position « décrassage jusqu'à la moelle » et m'être débarrassée d'un kilo et demi de boue et de poussière, drapée dans une serviette au moelleux divin, j'ai compris.

La bougie en plus sur le gâteau n'est pas un problème. Le laisser-aller général, quel que soit son âge, si.

Ces kilos que je n'assume pas, cette coiffure qui ne me plaît pas, ces fringues que je ne choisis pas, ce cafard que je ne combats pas.

Rien de grave, rien de moche, rien d'irréversible.

Par contre, l'accumulation de toutes mes expériences est une richesse inestimable.

Pas sûr que j'aurais réagi avec autant de flegme dans la même situation, si j'avais été plus jeune.

Quand je repense à la fille vulnérable, dépendante, naïve et immature que j'étais à vingt ans, j'ai effectivement la certitude de m'être réincarnée dans ma propre vie depuis, en devenant cette femme tellement aguerrie, tellement mieux armée.

En fait, chaque âge à ses avantages et ses inconvénients.

Aucun ne cumule que les mauvais côtés, aucun ne cumule que les bons. Ils se répartissent équitablement tout au long de l'existence. L'important est de savoir savourer chaque époque de sa vie à sa juste valeur.

Ainsi, depuis cette aventure, je peux accepter beaucoup plus sereinement les réflexions de ce genre :

Chloé. – Mamaaaan, t'as pas vu mon cahier de SVT, steuplé ?

Moi (relevant la tête de mon clavier). – SVT, c'est quoi déjà, c'est la même chose que EMT ?

Chloé. – Heeu… c'est quoi, EMT ?

Moi (me creusant les neurones pour y balancer ce souvenir et l'oublier ensuite). – La matière la plus chiante que j'avais au collège. Éducation manuelle technique.

Chloé. – Ah ? Mais non, ça c'est techno. SVT, c'est science et vie de la terre.

Moi (agacée). – Ouais, bon, ils ne peuvent pas dire « biologie », comme tout le monde ?

Chloé (délicieuse enfant). – Qu'est-ce que tu crois ? On n'est plus à l'époque des tabliers et des plumiers !

Noémie passe, avec sous le bras un exemplaire d'une bande dessinée que j'adorais quand j'avais son âge. Chloé, elle, s'est mise à piquer les romans qui se trouvent dans ma bibliothèque. Du coup, je lui conseille mes préférés, elle les découvre de son œil neuf, et je les redécouvre à travers elle. Comme je le faisais avant elle dans la bibliothèque de mes parents. C'est émouvant.

Chloé. – Au fait, maman, je voulais te dire, bientôt je rentre en cinquième et, à partir de maintenant, je voudrais que tu ne m'achètes plus que des jeans slim.

Moi (gloups). – Eh bien… pas de problème ! Après tout, c'est de ton âge.

Chloé (qui a perçu le « gloups » que je croyais pourtant avoir masqué). – Eh oui, il va falloir t'y faire ! Tes enfants grandissent, on change de génération !

Moi (avec un sourire). – Oooh non, je n'ai pas besoin de m'y faire. Et tu sais pourquoi ?

Chloé. – Non ?

Moi. – Parce que quel que soit votre âge, ta sœur et toi resterez toujours mes minuscules bébés que j'ai sortis de mon ventre…

Chloé (qui s'éloigne). – Oh nooon, c'est reparti… Noémie, attention, elle arriiiiive !

Moi (les poursuivant pour leur faire un bisou). – … et que j'ai allaités pendant des mois, même que ça m'a flingué la poitrine, hein, alors donnez-moi des bisous, bande d'ingrates !

Ce soir-là, Clotilde m'a téléphoné pour m'inviter à la soirée qu'elle organisait pour son anniversaire.

C'est bien la première fois, depuis que je la connais, qu'elle le fête.

D'ailleurs, je n'avais jamais réellement pu déterminer son jour de naissance. Elle m'avait juste dit : « Je suis Sagittaire ascendant Balance, avec la Lune en Verseau et le Soleil en Bélier. Démerde-toi avec ça pour trouver. »

Oui, je me suis démerdée : je n'ai pas cherché. Pas de date, pas de cadeau.

Mais cette fois-ci, du coup, je vais lui en faire un magnifique.

Si c'était moi qui avais dû écrire l'histoire que nous avons vécue, déjà, je nous aurais fait errer une semaine dans la forêt. Une semaine sans bouffer, vu comment on a failli mourir de famine au bout de vingt-quatre heures, je crois que ça aurait été comique !

Et puis j'aurais sans doute ajouté à l'intensité dramatique du récit en faisant en sorte, par exemple, que le personnage de Clotilde ingère une plante toxique, aux prétendues propriété anti-âge, et qu'il nous faille à tout prix sortir de là pour la sauver.

Genre course contre la montre.

Bien sûr, elle aurait été guérie (ça va, hein, c'est ma copine, elle ne m'a rien fait), et aurait ainsi pu comprendre la valeur de la vie.

Finalement, elle n'a pas eu besoin de ça.

Sa liaison avec Jerry (qui dure encore… ces gens sont fous !) lui a procuré une stabilité émotionnelle suffisante pour ne plus jamais ressentir le besoin de mentir sur son âge.

Ils s'apportent beaucoup, elle et lui.

Elle lui apprend à s'habiller, il lui fait des brushings gratos, et entre deux parties de jeux vidéo, eh bien… ils s'aiment, tout simplement.

Ce qui m'amène à la question suivante :

Qu'est-ce que je vais bien pouvoir offrir à une vieille bique qui fête ses quarante-trois ans ?

 

OceanofPDF.com

Épilogue

 

Ah ! Ah !

 

On récompense des écrivains parfois pour leur œuvre. Pourquoi

n'en punit-on jamais ?

Jules Romain

Ah, au fait !

Je ne vous ai pas raconté ?

Quand je suis rentrée, après mon escapade de plusieurs jours, des centaines d'e-mails m'attendaient (non, pas des spams, de vrais e-mails !)

Beaucoup semblaient particulièrement excités, si on en croyait les mentions incrustées entre les points d'exclamation dans la case « objet ».

Avant même de les ouvrir, un mail d'Elsa, mon éditrice, a retenu mon attention.

Il disait en titre « Regarde vite, tu vas adorer !!! », et contenait juste cette phrase sibylline et un peu exaltée : « Surpriiiiise !!!!! Hahaha !!! », avec en dessous un lien vers Dailymotion.

Intriguée, j'ai cliqué.

Une vidéo s'est lancée.

C'était Cassandra Keller, invitée sur le plateau d'une grande émission de divertissement en direct, pour présenter son livre. (La saleté. Moi j'ai dû attendre mon troisième bouquin, avant d'être invitée à ce genre de talk-show…)

Elle prenait sa pose habituelle, perchée sur des stilettos, ses longs cheveux blonds lissés répandus sur ses épaules, le menton appuyé sur le poing, l'air fatiguée d'être belle, et répondait avec une petite touche de mépris aux questions du présentateur.

Dans le public, un Herbert Martin satisfait louchait sur les jambes de sa pouliche en hochant la tête à chacun des mots qu'elle prononçait.

« Oui, mes chiffres de vente vous semblent peut-être extravagants pour un premier roman, mais de toute façon, pour moi, c'était clair : je visais le succès ou rien… »

« Oui, je reconnais que le degré de violence de certaines scènes peut paraître surprenant, sorti de l'imagination d'une si jeune tête, mais c'est mal connaître la jeunesse actuelle élevée aux films gore et aux jeux vidéo agressifs. Que voulez-vous, moi je n'ai pas grandi en regardant Thierry la Fronde ou Les 400 coups de Virginie … »

« Ah non, ça, non, j'en ai assez qu'on me compare à la Davidson. Et puis il faut évoluer, elle commence à être dépassée : soyons clairs, Anouchka Davidson c'est Anouchka Davidson, et Cassandra Keller c'est Cassandra Keller… »

Woaw.

Pour l'instant, elle me donne juste une sérieuse envie de la mettre en charpie dans mon prochain roman. Mais sinon, je ne vois pas pourquoi tout le monde s'excite autour de sa prestation.

Et puis soudain, il s'est produit un truc totalement inattendu.

Une femme s'est levée dans le public en criant :

– MAINTENANT ÇA SUFFIT, HEIN !

Son visage ne m'était pas inconnu.

Qui était cette femme ?

Elle brandissait un livre en cherchant maladroitement à descendre de l'estrade où elle était assise, perchée au milieu d'autres gens. Des types de la sécurité sont venus discrètement tenter de l'évacuer, mais elle se débattait en vociférant :

– Pardon, hein ! J'ai des choses à dire, vous n'avez pas le droit de m'en empêcher, et vous allez m'écouter ! Vous allez m'ééééécouuuteeer !!!

Alors, comme l'émission était en direct et que la petite dame semblait ingérable mais pas déséquilibrée, l'animateur se l'est joué genre « mec cool que rien ne déstabilise », et lui a dit :

– Mais oui, madame, tout le monde a droit à la parole, ah-ah, venez donc sur le plateau nous dire ce qui vous tient tant à cœur…

Et les mecs de la sécurité l'ont lâchée.

La mamie, très digne sous ses cheveux blancs, a lissé sa jupe à fleurs et, toujours cramponnée à son livre, est venue s'installer sur un des tabourets placés autour de la table où étaient réunis les invités.

Cassandra a levé les yeux au ciel. En soupirant, elle a murmuré à l'animateur un truc qui ressemblait à « il est hors de question que cette femme empiète sur mon temps de parole… ».

L'animateur lui a fait un signe de tête. Puis, avec une pointe de condescendance et un clin d'œil au public (du genre « régalez-vous, les gars, on va se marrer ! »), il s'est adressé à la septuagénaire.

L'animateur (faussement amical). – Aaaalors, ma petite dame, que souhaitiez-vous nous dire de si important ?

La mamie (tête haute, sourcil levé). – Je voulais vous dire que Cassandra Keller est un imposteur. Ce n'est pas elle qui a écrit son livre.

Cassandra (blême). – Quoi ? Mais ça va pas ? Elle est folle, cette vieille !…

L'animateur (qui ne s'attendait pas à ça). – Heeu, calmez-vous, Cassandra, reprenez-vous… Madame, ces accusations sont extrêmement graves, vous savez.

La mamie (triomphante, agitant son livre à bout de bras). – AH ! Mais j'ai apporté une preuve, qu'est-ce que vous croyez ! La voici : il s'agit de l'œuvre d'un illustre inconnu, Edgar Dreams, qui a écrit Le Cauchemar de l'ombre mortelle , publié en 1954 aux États-Unis, jamais traduit. Ma nièce fait sa thèse sur les auteurs américains oubliés de cette époque. C'est elle qui a levé le lièvre. Qu'est-ce que vous dites de ça, mon p'tit gars ? !

L'animateur (excité, sachant qu'il tient peut-être un scoop à faire péter l'audimat). – Je dois reconnaître que les titres des deux ouvrages sont assez similaires, puisque le vôtre, Cassandra, s'appelle L'Ombre du cauchemar mortel , mais ça ne signifie pas forcément que…

Cassandra (bouillonnant de rage). – Ne l'écoutez pas. Cette vieille folle raconte absolument n'importe quoi.

La mamie (se tourne vers elle, agacée). – Que les choses soient claires, pisseuse. Tu m'appelles encore une seule fois « vieille folle », et je te fous mon poing dans la gueule tellement fort, que tes dents de sagesse vont te servir de boucles d'oreilles.

Rires, et tonnerre d'applaudissements dans le public.

L'animateur (qui prend le livre de la mamie, celui de Cassandra, et les passe à une chanteuse québécoise assise près de lui). – Vous qui parlez aussi bien l'anglais que le français, voudriez-vous nous dire si vous trouvez une quelconque similitude entre ces deux ouvrages ?

La chanteuse (qui parcourt, un peu gênée, la première page de chaque bouquin). – Ah oui, tiens, c'est marrant… j'avoue que c'est exactement le même texte.

Cassandra cherche autour d'elle, dépitée, le soutien de gens qui commencent à la huer, et aperçoit Herbert, assis au premier rang, se lever discrètement pour s'éclipser.

Elle bondit et se met à hurler, hors d'elle, en le pointant du doigt.

Cassandra (hystérique). – HERBERT !!! Tout ça c'est de ta faute ! !!! Tu m'as menti, tu m'as dit que c'était toi qui l'avais écrit, tu m'avais juré qu'il n'y avait aucun risque !!!

Herbert (obligé de faire volte-face). – Calme-toi ma colombe, on nous regarde… écoute…

Cassandra (attrapant son verre d'eau, et le lui jetant à la figure). – AARRRGGG !!!! Quand je PENSE que je t'ai laissé me toucher, espèce d'immonde cloporte chauve !!!

Jouissance extrême de l'animateur, qui contemple ses invités de l'air étonné, innocent et modeste de celui qui découvre qu'il n'a pas fait exprès d'offrir à sa chaîne son meilleur score du trimestre.

Après de multiples plans sur la scène en cours, retour caméra sur la mamie, qui s'explique.

La mamie (outrée du comportement des jeunes d'aujourd'hui). – C'est vrai, quoi. Moi, vous savez, j'aime beaucoup Anouchka Davidson. C'est une personne charmante, j'ai lu tous ses livres. Ce que cette fille a dit sur elle n'était vraiment pas très gentil.

Voilà !

Je savais bien que je l'avais déjà vue quelque part !

Cette femme est venue me voir en dédicaces. Ouiii, maintenant, je m'en souviens !

Alors là, si on m'avait dit un jour qu'une fan me ferait une telle publicité…

Tout compte fait, pour mon prochain roman, je vais peut-être laisser tomber l'idée des chouettes mutantes.

Je pensais plutôt à un livre qui s'appellerait La Vengeance d'une brune …

… ça vous tente ?

 

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com

Vous avez terminé Chouette, une ride !

Agnès Abécassis

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.