Cybermenace et lune de miel (Les enquêtes de Lexi Carmichael) (French Edition)

Chapitre trente-sept

 

À mon grand soulagement, Slash avait les mêmes inquiétudes que moi sur les coordonnées du camp au Gabon. Heureusement pour moi, il avait une longueur d’avance et il avait déjà pris le chemin que j’allais proposer. J’étais tellement heureuse que nous soyons sur la même longueur d’onde que je pris un moment pour reprendre mes esprits.

Puis nous nous mîmes au travail, martelant nos informations techniques, et échangeâmes nos idées à toute allure, jusqu’à ce que nous ayons mis en place un plan solide.

Il était hyper risqué, mais pourrait fonctionner.

En fin de compte, je regrettais que nous n’ayons pas trois semaines de plus pour tester et retester notre théorie. Malheureusement, nous n’avions pas assez de temps pour perfectionner notre stratégie, mais plus nous la bossions, et plus elle me plaisait.

Slash aussi.

Nous soumîmes notre plan à Woodward, Gray et aux marines, leur donnâmes le maximum de détails possible, et comptions sur eux pour étoffer le reste. Je m’attendais à ce qu’il y ait plus de réticence, mais il ne nous fallut pas aussi longtemps que je le pensais pour embarquer tout le monde. La réalité était, comme nous l’avions découvert, que même s’ils avaient véritablement compris ce dont nous parlions, personne n’avait de meilleur choix à proposer. Ils devaient simplement nous faire confiance. Comme ils ne connaissaient pas aussi bien que nous la structure de Pruxrat, ils ne pouvaient pas pleinement comprendre les cyber subtilités du plan que nous avions élaboré.

Je me sentis momentanément grisée quand je compris que Slash et moi étions en première ligne d’un nouveau style de guerre qui mêlait les cyber opérations, les opérations secrètes et les forces militaires traditionnelles. Code Man eut été fier.

Nous avons eu juste le temps pour un briefing des services secrets mis à jour, un coup d’œil à l’imagerie satellite que nous venions de recevoir et une autre tentative des meilleures fashionistas militaires pour me faire entrer dans la toute dernière version militaire d’un gilet pare-balles, coiffée du casque de combat Kevlar, ultra tendance.

Comme toujours, essayer de nouvelles fringues m’épuisa et je passai donc une bonne nuit de sommeil, sans araignées ni renards, avant ma partie initiale d’exécution du plan. Je devais être reposée et au mieux de ma forme si je voulais avoir la moindre chance de le mener à bien.

Voler en hélicoptère ne me réjouissait guère, mais cela me semblait moins dangereux que de sauter d’un avion, alors je pris sur moi.

Les rotors de l’hélicoptère faisaient un bruit sourd quand Hands, Wills, Hulk et moi montâmes dedans avec les membres de l’équipe Bravo. Je n’entendais rien à cause du bruit. Je trouvai que les battements rapides des rotors reflétaient bien les palpitations de mon cœur, dues au stress. Je me collai le plus loin possible au fond de l’hélicoptère. Pour une raison mystérieuse, même s’il y avait des portes, les marines les laissèrent grandes ouvertes. J’attendais que quelqu’un les ferme, mais comme des chiens à la fenêtre d’une voiture, les marines ne cessaient de se pencher pour voir ce qu’il y avait à des centaines de mètres en contrebas. Le fait qu’ils puissent tomber à tout moment ne semblait pas les déranger.

L’hélicoptère tomba anormalement en avant quand nous passâmes du vol vertical au vol en avant, et le marine de l’équipe Bravo devant moi faillit recevoir mon petit déjeuner dans sa nuque.

Je déglutis et fermai les yeux. Bien vite, les quartiers à l’étroit, le bruit sourd et rythmique des rotors et le fait de fermer les yeux raccourcirent considérablement le voyage et, contre toute attente, je m’endormis.

Quand nous approchâmes du porte-avions, Hands me réveilla d’un coup de coude.

— Debout, Keys ! Tu sais, tu prends les habitudes d’une vraie marine. Tu dors à poings fermés en partant dans la bataille, et corps-à-corps avec un tas de mecs XXL.

— En fait, je crois que c’est un mécanisme de défense. Si je dors ou si je suis inconsciente, je ne sais pas ce qu’il se passe autour de moi.

Il rit.

— Bon, garde les yeux ouverts, on va bientôt arriver.

J’ouvris les yeux quand nous atterrîmes sur le porte-avions. J’imaginais – enfin j’espérais sincèrement – que ce serait la dernière fois que je devrais faire ce genre de chose et la curiosité l’emporta donc sur la nausée.

La mer était quelque peu agitée quand nous approchâmes, et le pont du porte-avions tanguait légèrement sur plusieurs mètres quand nous atterrîmes. Le mouvement de tangage à l’envers recommença, ralentissant notre mouvement en avant pour se remettre à la verticale. Cela me rappelait combien je préférais les plaisirs simples de conduire ma Miata par rapport aux autres moyens de transport que je venais d’expérimenter ces derniers temps.

Mais j’étais fière quand je réussis à ne pas hurler « On va s’écraser » au dernier moment.

Quand l’équipage coupa le moteur, je me rappelai sombrement que je me rapprochai d’un pas d’Elvis. Je pouvais y arriver. Tout ce que j’avais à faire, c’était garder mon sang-froid.

Les marines descendirent de l’hélicoptère d’un bond. Hands tendit la main pour m’aider. Je sautai à moitié et tombai à moitié dans ses bras. Il me fit passer sous les rotors qui ralentissaient en direction de deux hommes qui se tenaient à côté d’une porte ouverte. Je titubai légèrement sur le pont roulant, pas habituée au tangage du bateau, et essayai de ne pas me souvenir de ce qui s’était passé la dernière fois que j’étais sur l’eau, ce qui impliquait une refamiliarisation avec les parties de mon déjeuner qu’il valait mieux oublier.

Nous suivîmes l’un des hommes. Il m’ouvrit la porte et j’entrai dans la salle de conférence remplie de trucs bizarres, comme de grosses cloches, des plaques en bois d’emblèmes de l’armée américaine, et une maquette immense d’un vieux porte-avions derrière le siège au bout de la table.

Une carte était étalée sur la table. Les trois hommes déjà assis se mirent aussitôt au garde-à-vous quand nous entrâmes.

— Repos, dit l’homme derrière moi.

J’enlevai mon casque et me retournai. Il avait des cheveux courts et grisonnants et des yeux noisette qui brillaient. Il me tendit une main.

— Ravi de vous rencontrer, m’dame. Je suis l’amiral Grimble et voici le capitaine Quick.

Le capitaine surgit derrière l’amiral.

Je leur serrai la main à tous les deux. L’amiral me désigna un siège et prit celui à côté de moi. Le capitaine s’assit de l’autre côté et les marines se pressèrent les uns contre les autres et s’adossèrent contre le mur.

Mon estomac fit des embardées quand il y eut un roulis qui passa visiblement inaperçu pour tous les autres dans la pièce. Je remarquai la poubelle grise de la Navy dans le coin. Il y avait de fortes chances que je devienne vite intime avec elle.

— Bienvenue à bord, mesdames et messieurs, lança l’amiral. Le capitaine et moi avons été briefés sur cette mission et l’aide que l’on nous a demandé d’offrir. Pendant que nous refaisions le plein de l’hélico pour la prochaine étape, j’ai été mis au courant des tout derniers renseignements secrets. Ce n’est pas grand-chose, mais nous avons bien un drone Predator en poste pour la vidéo. D’après la première vidéo du Predator, il semble qu’il n’y ait aucune activité sur le site ou le long de votre itinéraire de voyage prévu. Cela dit, les analystes des renseignements recommandent toutefois que vous évitiez les routes le plus possible. Nous aurons des unités de sauvetage en mer disponibles pour extraction si nécessaire et elles repositionnent un autre Predator. Ainsi nous pouvons avoir une seule unité qui offre une reconnaissance en temps réel et une aide aérienne limitée, et l’autre pour surveiller les autres pistes d’arrivée. Le capitaine Quick vient d’entrer en contact avec l’armée kényane qui a confirmé que deux Land Rover dont le plein a été fait sont en place et attendent notre arrivée. Qui est le chef d’équipe ?

Hands avança d’un pas.

— Moi, monsieur.

En désignant un marin juste derrière la porte, l’amiral dit :

— Le premier maître Watson vous accompagnera là où vous pourrez décharger et vérifier votre matériel. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, demandez-le-lui. Je lui ai donné pour ordre de vous donner tout ce que vous souhaitez.

— Bien, monsieur.

J’aurais voulu que le premier maître Watson me demande ce que je voulais. Parce que là, tout ce que je souhaitais, c’était être chez moi, pelotonnée sur mon canapé, en peignoir douillet et en chaussons, avec tous mes amis et ma famille, sains et saufs. J’avais beau essayer de jouer les grosses dures, je voulais aussi me rapprocher de deux pas de cette poubelle.

L’amiral me sourit.

— Bonne chance, mademoiselle Carmichael. Je crois comprendre que vous portez beaucoup sur vos épaules.

Je déglutis.

— C’est clair. Pas de pression.

Il gloussa et me tapota l’épaule.

— Bon, je peux vous assurer que si vous deviez risquer votre peau avec qui que ce soit, ce groupe de crapules professionnelles est précisément celui que je choisirais. Les rapports que l’on m’a faits sur vous sont des plus impressionnants. Il semblerait que vous alliez parfaitement dans cette équipe. Je suis sûr et certain que nous sommes entre de bonnes mains.

— Merci, monsieur. J’apprécie le vote de confiance.

Une fois que les marines et l’amiral furent partis, je fis rapidement le tour de la table pour aller m’asseoir à côté de mon nouveau meilleur ami, M. Poubelle. Je regardai fixement la carte en me demandant ce qu’Elvis faisait… s’il était encore en vie. Savait-il que je venais ? Si j’avais été à sa place, je n’aurais pas voulu qu’il vienne me chercher. Il l’aurait tout de même fait. Mais je craignais que malgré tous les cerceaux à travers lesquels j’avais sauté, je ne puisse pas le sauver.

Quelques minutes plus tard, j’eus le temps d’aller aux toilettes, où je gardai un œil attentif sur le vrai jumeau de M. Poubelle. Mais comme je suis la femme d’un seul homme, je le laissai avec son amour à sens unique. Je ne parvenais pas à le croire, mais j’avais hâte de monter dans l’hélicoptère et de descendre du bateau.

Sans que je m’en rende compte, nous remontâmes dans l’hélicoptère, direction mon pire cauchemar. Mon estomac bouillonna quand nous décollâmes, mais je crois que je m’y habituais un peu. Soit ça, soit mon ventre prévoyait de me quitter pour quelqu’un d’autre et était trop occupé à m’écrire un mail de démission pour se rendre compte que nous volions de nouveau. Imaginer que j’étais assise devant mon ordinateur à manger des cornflakes et à jouer à un jeu de fantasy en ligne m’aida un peu. Mais je me souvins ensuite qu’Elvis et Xavier ne seraient pas là pour jouer avec moi et, d’un seul coup, cette alternative ne me parut plus aussi séduisante.

J’ouvris les yeux et Hands me fit un signe du pouce. Je ne comprenais pas pourquoi il était aussi enjoué de se mettre dans une situation où les chances qu’il s’en sorte vivant étaient considérablement inférieures à zéro. Il me vint à l’esprit, à cet instant, qu’en dépit du danger, il adorait son travail, le danger de la mission et tout et tout. Non, il se nourrissait de cela. Je me dis que c’était la même chose que ce que je ressentais quand je commençais un hack. Il devait probablement ressentir la même poussée d’adrénaline. Chacun son truc, j’imagine.

Il nous fallut une demi-heure de bateau avant que quelqu’un, avec son plus bel accent de marin ancien, crie « Terre ! Terre en vue ! » à la radio. Nous avions beau être très à l’étroit, chaque marine sortit soigneusement son matériel, inspecta tout très minutieusement et retourna à sa place. Le procédé fut le même pour chacun d’entre eux et ils ne dirent pas un mot. Ils étaient très réfléchis et minutieux – rien n’était laissé au hasard. Je me demandais si je devais sortir mon ordinateur portable, mon téléphone portable, ma lampe de poche et mon stylo-bille pour qu’ils sachent que moi aussi, j’étais prête.

Une fois que nous eûmes traversé la côte, nous nous inclinâmes vers le sud, direction l’intérieur des terres, le point de rendez-vous. Le sol en contrebas abritait quelques arbres éparpillés, des étendues de rochers ouvertes, des fourrés jaune vert, et un tas de broussailles basses. Cela me rappelait le Texas sans les cactus et avec bien plus de buissons. Le pilote contourna l’endroit où les véhicules nous attendaient et nous déposa au milieu d’une clairière.

Les gars étaient déjà en action avant même que l’hélicoptère n’atterrisse et en descendirent sans peine. Je fus la dernière à sortir. Cette fois, Hulk m’aida. Quand nous rassemblâmes nos affaires et quand Hands partit pour discuter avec nos contacts, je regardai l’hélicoptère décoller au milieu d’un nuage de sable et de poussière.

Comment étais-je si rapidement passée de la fille qui aimait les mots croisés et les jeux vidéo à celle-ci, habillée en tenue de combat et accompagnée par des commandos de marine dans une mission au Kenya ? Purée, je n’avais même pas été obligée de montrer mon passeport !

Dans un soupir, je suivis Hulk et les autres jusqu’aux Land Rover, garées à une cinquantaine de mètres de là où nous avions atterri. Quelques Kényans étaient déjà là et donnaient les clés à Hands et à un type de Bravo. Alors que Hulk me faisait signe de me dépêcher, des membres de chaque équipe passaient les véhicules au peigne fin. Ils inspectaient les véhicules avec le même intérêt et la même intensité qu’ils l’avaient fait sur leur équipement en vol. Clairement, quand la mission et leur vie en dépendaient, les marines ne laissaient rien au hasard.

Quand je les rejoignis, Hands désigna la Land Rover noire.

— Banquette arrière, côté passager.

— Et mon sac à dos ?

Je constatai qu’aucun marine n’avait mis leurs affaires dans le coffre spacieux.

— Mets-le sur tes genoux.

Je m’exécutai et les autres types finirent l’inspection du véhicule. Wills était au volant, Hands assis à côté de lui, et Hulk et moi étions serrés à l’arrière.

Ce n’était pas confortable, d’autant plus que Hands avait entièrement déplié le siège pour se laisser la place de se servir de son arme. Hulk était tellement écrabouillé que ses genoux remontaient sur sa poitrine et sa tête était collée au plafond. Soixante-cinq kilomètres comme cela me semblait une éternité.

Wills avait coincé son sac à dos et ses affaires sur ses genoux. Comment il arriverait à conduire me dépassait totalement.

Hands se retourna dans le siège avant et me regarda d’un air grave.

— Alors, prête, Keys ? Début de mission !

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