Dérive 2 - le rire du Klone
Chapitre XI · Sur le quai, les Pénitents avaient fait…
Sur le quai, les Pénitents avaient fait bloc autour d'Ohman. Les voyageurs, pressés d'embarquer ou de débarquer, n'avaient rien remarqué.
Quelques personnes s'approchèrent du groupe, mais trois Pénitents s'étaient écartés et se tenaient à distance des autres, rempart psychologique contre les curieux.
— Où va cette cabine ? demanda le chef du commando.
— La Réserve Animalière, répondit l'un de ceux qui soutenaient Ohman. Que fait-on de lui ?
— Nous l'emmenons. Il est mort ?
— Oui.
L'homme fit la grimace.
— Prévenez Ganoz, dites-lui où nous allons.
Il était impossible de déterminer s'il était contrarié ou satisfait que le biologiste ne puisse plus témoigner et l'accuser.
La cabine suivante arrivait. Les portes s'ouvrirent, les Pénitents entrèrent. Ils s'installèrent dans le fond, et calèrent Ohman sur une banquette. La tête appuyée contre la vitre, le biologiste semblait dormir.
La cabine se remplit lentement.
Le chef du groupe, nerveux, caressait la crosse du lance-aiguilles dissimulé sous sa tunique. Il avait à présent un cadavre sur les bras. Le cadavre d'un O, de surcroît !
Et, pour couronner le tout, il y avait un témoin!
Bien sûr, le témoignage d'un clone n'avait aucune valeur. Mais il pouvait toujours parler à un ami de la victime ou même le désigner aux hommes de main des Affranchis !
Le meurtrier d'Ohman sentit un frisson le parcourir et décida que RoyD devait mourir, pour sa propre sauvegarde.
— Excusez-moi, cette place est-elle libre ?
Un clone d'une cinquantaine d'années s'était approché et désignait la seule place vacante sur les quatre banquettes investies par les Pénitents.
— Tire-toi de là, main noire !
L'insulte suffit au clone qui comprit aussitôt à qui il avait affaire. Il regarda le groupe. Puis, sans ajouter un mot, il tourna les talons et alla se placer près de la porte.
Il voyagerait debout.
La cabine s'ébranla.
*
RoyD perdit un temps infini en sortant du ferry. Il n'avait pas de billet et dut faire la queue pour régler le prix de son voyage.
La carte de crédit prêtée par Ohman disparut dans la fente du portillon automatique. À l'autre bout de la chaîne, dans le cylindre d'Eden, le compte bancaire du biologiste enregistra un débit correspondant au prix du voyage. L'appareil cliqueta et rendit la carte.
RoyD se retrouva dans le hall. Il lui faudrait retraverser très vite, avant que la carte du biologiste ne soit plus valable. Dès que la mort d'Ohman serait connue, son compte serait bloqué et la carte confisquée par le premier appareil dans lequel RoyD l'introduirait. Plus grave encore, il laisserait sa photo dans la mémoire de l'appareil, et la police serait avertie que quelqu'un tentait d'utiliser un document dont le propriétaire était décédé ! RoyD s'arrêta un instant pour réfléchir aux différentes solutions qui s'offraient à lui.
Repartir immédiatement pour Eden ? Non. Les hommes qui les avaient attaqués risquaient de l'attendre là-bas, auquel cas il tomberait entre leurs mains. Il décida de s'en tenir à sa première idée et continua son chemin. Il fallait gagner une autre gare, et, de là seulement, rejoindre Eden pour se perdre dans une grande ville.
Dehors, un soleil éclatant brillait. L'odeur âcre de la savane prit RoyD à la gorge. Il leva la tête. Là haut, à six mille mètres, les étoiles dérivaient lentement dans un ciel d'un bleu pur. Sur la droite se découpait la vallée de l'Indus, avec ses reconstitutions fidèles de temples et de monuments remontant plus loin que la mémoire des hommes. À gauche, l'Amérique, avec ses villes fantômes et son désert aride. RoyD était donc dans la Réserve Animalière d'Afrique.
Il se hâta vers le parking, tandis que sa mémoire dévidait tout ce qu'il savait sur l'Afrique.
Trente-deux kilomètres de long, limitée à une extrémité par le Kilimandjaro, à l'autre par le massif du Hoggar. De nombreux lacs, peu de cités. Nairobi, au pied du Kilimandjaro, était un centre de tourisme important. Mais RoyD n'était pas là pour faire du tourisme.
Il choisit un véhicule, s'assura d'un coup d'œil que le témoin de charge était au maximum.
Il sortit du parking et prit la route. Il y avait des singes partout, de toutes les tailles et de toutes les races. Le singe était vraiment l'animal de l'espace.
Nairobi ne fut bientôt plus qu'un souvenir. RoyD ne se faisait cependant pas d'illusions: ses poursuivants seraient bientôt sur ses traces. Il n'y avait qu'une seule voie pour quitter la ville.
Il accéléra. S'il parvenait à maintenir son avance jusqu'au massif du Hoggar, il trouverait une piste praticable pour gagner l'Amérique. Là, il y avait plusieurs gares. Il pourrait donc regagner Eden, si la carte d'Ohman n'était pas encore invalidée. Dans le cas contraire...
Il préféra ne pas y penser et concentra son attention sur la route.
*
— Lem, que fait-on du cadavre ? demanda l'un des Pénitents.
Le chef releva la tête, comme s'il émergeait d'un songe.
— On le laisse là, dit-il. On se dépêche de sortir, et on se perd dans la foule.
Les Pénitents approuvèrent.
— Nairobi est un cul-de-sac, expliqua Lem, Le clone n'a que trois solutions: revenir par une autre cabine, se perdre en ville, ou tenter de passer en Amérique ou dans la vallée de l'Indus. De là seulement il pourra rejoindre Eden.
— Mais s'il est déjà revenu par une autre cabine, justement ? demanda l'un de ses hommes.
Lem eut un sourire camassier.
— Je ne le pense pas. Le propre du gibier traqué est de fuir droit devant lui. Et puis, il ignore si nous n'avons pas laissé quelqu'un en arrière.
Mais l'assassin d'Ohman était loin de ressentir la belle assurance qu'il affichait, En fait, il avait complètement négligé cette possibilité. Si le clone était reparti immédiatement pour Eden, ils ne le récupéreraient jamais. Il formula de muettes prières pour que le fugitíf ait réagi comme tout gibier normalement constitué.
— Nous allons foncer sur le Hoggar, dit-il enfin.
Mich et Pat, vous ferez un tour à Nairobi, à tout hasard.
Dan, tu resteras à la gare pour attendre Ganoz. Et si tu vois passer le clone, ne le rate pas, surtout !
Le nommé Dan acquiesça.
— Nous arrivons ! signala soudain Mich en désignant une ouverture qui venait de se découper dans la paroi du second cylindre.
La minuscule cabine du ferry s'y engagea, aussitôt freinée par les grappins magnétiques.
— Allons-y, dit Lem en se levant.
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