Dérive 2 - le rire du Klone
« Mais moi je t'aime
Et tu ne m'entends pas
Mais moi je t'aime,
Et tu ne me vois pas. »
(Mais moi je t'aime, paroles
Roy Ghurdal, musique Sharon Caelan.
— Il semblerait que le texte
de cette chanson soit dû
en fait au clone de Ghurdal —)
CHAPITRE XV
Sharon sortit de sous la douche. Pour la quatrième ou cinquième fois. Elle ne savait plus exactement. L'air pulsé sécha rapidement son corps.
Puis elle; regagna le salon, résistant à l'envie de se laver encore.
— Ohman ! murrnura-t-elle soudain. Il faut prévenir Ohman.
Elle enfila une blouse ample et composa le numéro du biologiste sur le clavier du télévid.
Alors que la sonnerie retentissait dejà, Sharon se ravisa et raccrocha. Elle traversa la grande pièce et débrancha la fermeture des portes.
La rue était déserte. La nuit tombait, les gens étaient déjà rentrés chez eux pour diner. Ils ne ressortiraient que plus tard, pour se rendre à l'Arène ou au cinéma.
Plusieurs véhicules étaient stationnés le long du trottoir vides Elle emprunta le premier qui se présentait et démarra
Ohman n'habitait pas très loin, elle y serait vite. Elle alluma les phares pour signaler sa présence plutôt que par nécessite. Les rues «étaient bien éclairées, et les réverbères avaient pris le relais des immenses miroirs plans qui s'inclinaient doucement, haut dans lespace,renvoyant les rayons du soleil vers l'infini pour laisser Eden s'endormir.
Soudain, une lumière brilla dans son rétroviseur.
Sharon la remarqua sans lui prêter une réelle attention.
Elle roulait à toute allure et prit un virage sans ralentir.
L'autre voiture était toujours là, constata-t-elle avec un frisson d' appréhension Elle ne pouvait pas accélérer davantage, étant déjà au maximum. Il lui sembla que les phares grossissaient dans le retroviseur. Elle bifurqua à nouveau, l'autre véhicule l'imita.
La peur la saisit. Qui la suivait ? Ses agresseurs ?
Avaient ils l'intention de mettre leurs menaces a exécution ?
Maintenant, elle conduisait vraiment dangereusement, prenant des risques énormes pour tenter de semer ses poursuivants. Enfin, la voiture se gara le long d'un trottoir. Sharon soupira de soulagement, mais s'empressa néanmoms de se perdre dans un dédale de ruelles qu'elle connaissait parfaitement.
Elle parvint chez Ohman sans encombre. Préférant toutefois prendre quelques précautions, elle ese rangea assez loin de la maison, coupa le moteur et scruta la rue obscure.
Très vite, elle repéra l'homme dissimulé dans l'ombre d'un arbre. Son visage accrochait parfois la lueur d'un réverbère et formait alors une tache pâle dans la nuit.
Il semblait surveiller la demeure du biologiste.
À nouveau, l'angoisse submergea la jeune femme. Ce ne pouvait pas être une coïncidence. L'homme l'avait également remarquée. Elle le savait. Il regardait dans sa direction, immobile, cherchant à déterminer s'il était découvert ou non.
Apparemment, il était seul.
Si elle demarrait très vite, elle réussirait sans doute à s'échapper.
Elle appellerait Ohman par télévid et le préviendrait. Mais peut-être Ohman n'était-il pas là ! Sa maison était étrangement silencieuse, et aucune lumière ne brillait aux fenêtres.
L'homme dans l'ombre bougea légèrement. Il avait les mains noires. Aussitôt un déclic joua dans l'esprit de la jeune femme, et elle le reconnut. C'était TiborD.
Élle soupira de soulagement, descendit de voiture.
Le clone la regarda s'avancer. Il était tendu, comme prêt à s'enfuir.
— C'est moi, dit-elle. Que fais-tu là ?,
Il sortit de son refuge, et apparut en pleine lumière. '
Les traits tirés, il semblait soucieux et vaguement mal à l'aise.
— Je... Ohman m'a conduit chez un de ses amis, mais
— Je préfère demeurer avec vous. Je … Je ne veux pas que vous m'écartiez !Vous pouvez avoir besoin de moi. Sinon Je me sens inutile, J'ai l'impression d'être un poids .mort
— Ne restons pas là
Il la suivit en grimaçant. Losrqu'il avait quitté la maison de son hôte, il pensait retrouver Ohman et le persuader de le remettre très vite en contact avec RoyD Ghurdal. À présent qu'il etait là, il doutait de ses chances de réussite. Il craignait de tout compromettre par son initiative, et si la jeune femme n'était pas arrivée, il serait sans doute reparti comme il était venu, sans même sonner à la porte.
Sharon traversa la pelouse à pas pressés. TiborD remarqua soudain qu'elle était mal coiffée. Ce n'était pas son habitude. Il ne la connaissait pas encore très bien et se faisait d'elle une idée légèrement faussée par tout ce qu il avait vu à la tri D. Toujours superbe, la jeune femme ne semblait pas du genre à se laisser aller.
Ce détail, joint à la méfiance que manifestait la jeune femme depuis son arrivée, éveilla la curiosité du clone.
Il comprit que quelque chose s'était passé pendant qu'il avait été séparé du reste du groupe. Quelque chose de grave.
La porte identifia la voix de Sharon et s'ouvrit.
Ils entrèrent, après que la jeune femme eut jeté un coup d'œil dans la rue pour s'assurer une dernière fois qu'elle n'avait pas été suivie.
Sharon alluma la lumière. Le salon était vide, en ordre
— RoyD ? appela-t-elle. Ohman ?
Personne ne répondit. Elle passa dans la chambre d'amis. Vide également.
Elle s'engagea dans l'escalier menant à l'étage, TiborD sur ses talons.
— Ohman ? RoyD ?
Toujours pas de réponse. La jeune femme et le clone s'étaient rapprochés l'un de l'autre. Insidieusement, l'inquíétude les gagnait.
La chanteuse ouvrit toutes les portes, inspecta chaque pièce. Tout était en ordre.
Ils redescendirent au rez-de-chaussée. Sharon s'approcha du télévid et enfonça la touche marquée « messages ». Posant sa main à plat sur la plaque d'identification, elle attendit quelques instants.
L'écran s'alluma, OhmanD apparut. Il avait l'air bouleversé.
— Sharon, dit-il, j'enregistre ce message à tout hasard. Je viens d'appeler chez toi, mais tu ne répondais pas. J'y ai laissé aussi un message, en espérant que l'un des deux au moins te parvíendraít. Ohman est mort. Il a été assassiné. La police vient de m'appeler, je dois aller. au central immédiatement.
— Ohman! s'écria la jeune femme. Et RoyD ?
Comme s'il avait pu entendre la question, le clone précisait :
— RoyD est introuvable. Il était certainement avec Ohman quand celui-ci a été tué. On l'a retrouvé dans le ferry pour l'Afrique. RoyD est peut-être dans la réserve actuellement. Je n'ai aucune nouvelle de lui.
On ne sait pas encore qui a abattu Ohman, mais ça ne présage rien de bon pour RoyD. Quand on commence à tuer les O...
Le clone avait du mal à parler. Manifesternent, la mort de son O l'avait durement éprouvé..
— J'espère que la police me relâchera, au moins le temps que je règle les affaires d'Ohman. De toute façon, je n'en ai plus pour longtemps. Je ne connais rien à la biologie, et je ne tiendrais pas cinq minutes dans l'Arène. Reste ici si tu veux, ou bien rejoins-moi au central. Non, finalement il vaut mieux ne pas venir. Tu ne pourras rien pour moi. Reste en dehors de tout ça, si possible.
OhmanD eut un sourire crispé, et l'écran s'éteignit.
Sharon demeura un long moment pétrifiée, comme si elle n'avait pas compris le sens du message.
TiborD contemplait le plafond. Trop de nouveaux éléments se bousculaient dans son crâne. Il n'avait retenu qu'une chose : Ghurdal avait disparu.
Sharon gardait le silence. RoyD était certainement quelque part en Afrique. Mais où ? Et surtout, était-il encore vivant ?
— Qui a pu faire ça ? murmura-t›elle.
Mais elle pensait déjà connaître la réponse. Les deux hommes qui l'avaient agressée n'étaient certainement pas seuls. Le Mouvement pour l'Emancipation semblait se heurter à present ã une véritable organisation, prête à tout pour empêcher les clones d'acceder à l'égalité.
TiborD, lui, ne voyait pas qui avait pu tuer Ohman. Il songea bien sûr à DoganD, mais celui-ci était un clone.
Bien que flic, il ne se permettrait pas de tuer un O. Non, il n'aurait jamais pris un tel risque. Mais alors, qui était coupable ? Et qu'était devenu RoyD ? S'il était mort lui aussi, TiborD n'avait plus aucune chance. Fiévreusement, il formula de muettes prières pour que le clone soit toujours en vie. Mais il n'avait pas grand espoir.
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CHAPITRE XVI
Ganoz traversa l'immense bureau et s'immobilisa devant Manuel RISSI
— Nous le tenons dit-il.
Le Grand Maître des Pénitents posa sur lui son regard noir et sans chaleur
— Enfin !'
Il se leva, fit quelques pas jusqu à la fenêtre les mains dans le dos Un épais silence enveloppa les deux hommes
Et Ohman Deviler ? demanda RISSI au bout d'un moment.
— Mort. Lem la tué alors qu'il tentait de fuir avec RoyD par le ferry.
— Rissi eut une moue ennuyée.
— Gênant murmura t il .Mais les voies du Seigneur sont impénétrables. Il etait écrit que cet homme devait mourir aujourd hui. Le clone ?
— Il est à Manau sous bonne garde ainsi que vous l'aviez ordonné.
Le Grand Maitre leva les mains au ciel.
— Enfin, Seigneur, vous m'avez entendu. Vous avez daigné exaucer mes prières. En nous livrant le clone et en mettant fin aux jours de l'homme responsable du trafic de chair humaine vous nous montrez que notre but est juste et doit être poursuivi. Merci Seigneur !
— Que votre volonté soit faite ! Amen !
—Amen ! Répéta Ganoz, intrigué.
Il avait capturé le clone mais ne savait toujours pas pourquoi Les incantations du Maître confirmaient ses soupçons. Rissi avait mis au point un plan dans lequel le clone jouait un grand rôle.
— Nous touchons au but ! dit-il d'un air entendu.
— Oui !
Rissi avait le regard fixe et les mâchoires tétanisées. Il était en pleine crise mystique. .
— Bientôt, s'enflamma-t-il soudain, l'humanité comprendra son erreur ! Elle chassera la Bête et courbera l'échine pour recevoir le châtiment divin ! Et nous serons les instruments de la colère du Seigneur !
Le Grand Maître des Pénitents rejeta la tête en arrière.
— Gloire à toi, Seigneur, et que périsse l'humanité puisque tel est ton désir !
— Amen ! approuva fermement Ganoz.
L'intervention parut ramener Rissi sur terre.
— Ganoz !
— Oui, Maître ?
— Appelez Kermarian.
— Pardon ?
— Chez lui. Dites-lui que vous avez capturé GhurdalD.
— J'avoue ne plus comprendre !
— Dites-lui que vous êtes prêt à le lui livrer sous certaines conditions.
Ganoz écarquilla les yeux, stupéfait.
— S'il vous demande de quelles conditions il s'agit, répondez que vous les lui communiquerez lors d'un entretien en tête à tête. Laissez simplement entendre que vous souhaitez quitter les Pénitents, mais que vous aimeriez ne pas vous retrouver sans ressources. Fixez-lui un rendez-vous à Manau. Au 57 de la rue Armstrong.
Ganoz réfléchit rapidement. Ghurdal était retenu prisonnier au 45 de la même rue. Ce n'était certainement pas par hasard que Rissi voulait réunir les deux hommes tout près de là.
Le Grand Maître se tourna vers lui. Une flamme sombre brûlait dans son regard.
— Alors ? lança-t-il. Qu'attendez-vous ?
Son lieutenant eut un sourire gêné. Il se trouvait pris dans un imbroglio dont il ne tirait pas toutes les ficelles, et cela ne lui plaisait guère.
— Et s'il refuse le rendez-vous ? s'enquit-il.
— Dites-lui que GhurdalD revient de chez les Infras. Cela devrait le décider.
— Les Infras ?
À nouveau, Ganoz était intéressé.Infras...Il devinait derrière ce simple mot une puissance capable d'ébranler la dernière société humaine. Mais Rissi ne semblait pas encore disposé à lui révéler ce secret.
— Ça suffira, trancha le Grand Maître. Laissez-lui entendre que le clone est prêt à parler et qu'il a intérêt à le récupérer au plus vite, car vous ignorez pendant combien de temps vous pourrez lui imposer le silence. Soyez gentiment menaçant. Vous voyez le genre ?
Ganoz voyait très bien.
Il voyait aussi que Rissi avait enfin pris la décision qu'il retardait depuis des années. Un tic agitait la joue du Grand Maître. Jamais il n'avait autant ressemblé à un oiseau de proie.
Ganoz frissonna. L'heure de vérité venait de sonner pour l'humanité.
— Eh bien ? s'impatienta Rissi. Vous appelez ?
Ganoz hésita. Puis, captant une lueur mauvaise dans les yeux du Grand Maître, il se décida. En temps normal, Rissi n'était déjà pas spécialement drôle, mais lorsqu'il se prenait pour la main droite de Dieu, il devenait franchement invivable.
— Je réfléchissais, expliqua-t-il. Je ne tiens pas à commettre d'impair lorsque je lui parlerai.
Il contourna le bureau et se pencha sur le télévid.
— N'oubliez pas le brouilleur ! lui lança Rissi sans bouger de sa place, d'où il serait invisible pour leur correspondant.
Il n'y avait pas de danger que Ganoz oublie. Il était conscient de jouer un rôle important dans la crise qui se préparait. Il ne savait pas encore ce que tout cela donnerait, mais moins il y aurait de monde au courant, mieux cela vaudrait.
Il enfonça la touche du brouilleur et composa son numéro. De longues secondes s'égrenèrent, puis l'écran se mit à clignoter, et une inscription apparut : « Si vous désirez laisser un message, votre cor... »
Ganoz coupa.
— Il n'est pas là. J'appeIle le Palais ?
— Surtout pas !
Le Grand Maître fixa sur lui un regard soupçonneux.
— Vous rappellerez plus tard, dit-il.
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