Dérive 2 - le rire du Klone
« Pourquoi transporter des animaux dans
l'espace ? Nous pouvons faire voyager des
embryons dans le ventre de femelles porteuses
— les lapines ont de très bonnes dispositions
pour cela — et les implanter à nouveau dans une
femelle de l'espèce concernée, une fois dans
l'espace. Avec une seule femelle de chaque
espèce physiquement transportée, c'est un véri-
table zoo et des troupeaux entiers que nous
pourrons offrir aux futurs habitants de l'Ile. »
(John Latimer, responsable
« loisirs, culture, détente »
du projet Ile Spatiale)
CHAPITRE XII
En principe, les touristes ne sont jamais pressés.
RoyD s'en rendit compte. Les autres véhicules roulaient lentement, ralentissaient souvent pour que les occupants ne perdent pas une miette du paysage. Qu'un troupeau passe en bordure de la route, et c'était aussitôt l'embouteillage.
RoyD jouait de l'avertisseur, louvoyait entre les voitures, frôlant l'accident à chaque instant.
Ses poursuivants n'eurent pas ce problème. Sortis les premiers du ferry, ils se ruèrent au parking et s'emparèrent de plusieurs véhicules. Ils démarraient déjà alors que le premier touriste quittait à peine le hall de la gare.
Très loin devant eux, les monts Hoggar émergeaient lentement de la brume matinale Lem sourit. Le décalage horaire entre les deux cylindres spécialement étudié pour accentuer l'impression de dépaysement allait les servir, le fugitif ne pourrait pas profiter de la nuit.
Ils roulèrent tout d'abord d'une façon relativement normale, en slalomant entre les véhicules occupés par les touristes. Puis leur chef comprit qu à ce petit jeu, le clone risquart fort de les semer. Ecrasant l'avertisseur, il fonça tout droit aussitôt imité par les voitures qui le suivaient.
La route s'ouvrit devant eux comme par miracle.
Très vite les Pénitents rattrapèrent leur retard.
RoyD jeta un coup d'œil dans son rétroviseur. Il lui semblait, depuis quelques instants entendre un concert de klaxons derrière lui
Il comprit immédiatement ce qui se passait.
Il aperçut une bifurcation, à une centaine de mètres devant lui, un chemin qui s'enfonçait dans une forêt Il s'y engagea sans ralentir.
La voiture cahotait affreusement sur le sentier defoncé Cramponné au volant, RoyD ne freina pas pour autant C'était sa peau qu'il jouait à présent.
Les roues soulevaient un épais nuage de poussière qui devait se voir de loin. Ses poursuivants n'auraient aucune peine à le repérer. Mais, s'il était resté sur la route, ils auraient de toute façon fini par le rattraper.
Soudain, un nid de poule fit basculer la voiture, et le clone se cogna durement la tête contre le montant de la portière. Il lui sembla qu'il saignait, mais il n'avait pas le temps de vérifier.
La végétation l'enveloppa d'un coup, comme les pans d'un manteau jeté sur lui. Il se retrouva brusquement dans la pénombre, comme s'il avait pénétré dans un tunnel. Il roula pendant quelques dizaines de mètres encore, déboucha dans une clairière. La piste s'arrêtait là.
RoyD abandonna son véhicule et s'enfonça dans le lacis de lianes et de plantes géantes.
Au bout de quelques mètres, íl ne distinguait déjà plus l'endroit où il avait laissé sa voiture. Il avançait avec prudence, se dirigeant de préférence vers les buissons les plus touffus.
Il se demanda s'il y avait des serpents si près de Nairobi. Sans doute, pensa-t-il. L'Afrique n'était jamais qu'une vallée de trente kilomètres de long, et il fallait bien que la jungle commence quelque part.
Instinctivement, il rentra la tête dans les épaules.
Déjà, il avait ralenti sa progression. Les serpents vivaient-ils dans les arbres ou sur le sol ? Mieux valait regarder où il posait les pieds.
Un bruit de moteurs lui parvint. Il devait y avoir plusieurs véhicules, pour qu'il l'entende aussi nettement. Des portières claquèrent. Quelques ordres brefs résonnèrent.
Cette fois, la partie était sérieusement engagée.
Il se dissímula derrière un énorme tronc d'arbre et tenta de déterminer, au son, le nombre de ses poursuivants.
La forêt était redevenue silencieuse, comme si elle retenait son souffle dans l'attente du drame.
Il y eut des craquements suspects, qui se rapprochaient. Homme ou animal ? Les bêtes avaient sans doute fui en entendant les véhicules. Un homme, donc.
RoyD se colla contre l'arbre comme s'il cherchait à faire corps avec lui
Il perçut un glissement tenu, un froissement de feuilles
Une main apparut, prolongée par le museau camus d'un lance aiguilles.
Le Pénitent avançait lentement. Dans un instant, il allait voir le fugitif et tirer, ou appeler ses compagnons.
Dans un cas comme dans l'autre RoyD n'avait aucune chance
Il décida de jouer son va tout et plongea.
Sa main droite agrippa le poignet du Pénitent et tira violemment
Déséquilibré, le Penitent bascula en avant. D'un coup de coude RoyD lui défonça le larynx.
L'autre qui ouvrait la bouche pour crier s'effondra.
RoyD l'avait tué.
Une nausée lui tordit l'estomac. Il se redressa et s'appuya contre le tronc, détournant le regard de sa victime.
Pendant une éternité, lui sembla-t-il, il resta
ainsi immobile. Puis il se secoua.
S'il ne bougeait pas on allait le découvrir très vite.
« Au moins, songea-t-il avec une satisfaction certaine, je dispose à présent d'une arme !»
Il se pencha pour prendre le lance aiguilles. Sans succès. L'arme était maintenue à l'avant-bras par un système métallique à-ressort. Il jura.
Un nouveau froissement de feuilles, sur sa droite.
RoyD releva la tête. Alerté par le bruit de la chute du Pénitent, un autre homme arrivait. RoyD n'avaít plus le temps de fuir. Tirant sèchement sur le bras du cadavre, il le mit dans la bonne position. La main pendait mollement. Il saisit l'arme, la braqua vers le feuillage.
Quand le deuxième Pénitent émergea des buissons, il fit feu par trois fois. Il ne sut pas laquelle des trois aiguilles avait porté. La tunique de l'homme s'étoila de rouge, et il fut projeté en arrière. Ses doigts se crispèrent sur son arme. Plusieurs dards vinrent se ficher dans le tronc d'arbre auprès duquel se tenait RoyD.
Le Pénitent s'effondra sur le sol et ne bougea plus.
Peut-être son arme était-elle plus accessible ? Un bruit de pas dissuada RoyD d'aller vérifier son hypothèse.
Les Pénitents accouraient.
Le clone s'enfonça dans la végétation.
Lem émergea des buissons. Il eut tôt fait de jauger la situation. S'accroupissant, il balaya les fourrés du regard. Le clone était quelque part par là, il le savait. Et il se révélait être un gibier extrêmement dangereux.
Les deux autres Pénitents survivants arrivèrent presque en même temps. La vue de leurs compagnons morts les frappa de stupeur.
— Cette raclure d'éprouvette est là-dedans, murmura Lem en désignant les buissons.
— Et il est armé! ajouta-t-il.
Les deux Pénitents se regardèrent. Apparemment, le clone n'était pas disposé à se laisser capturer sans combattre. Et ils n'étaient plus que trois, ce qui modifiait sérieusement l'équilibre des forces.
— Qu'est-ce qu'on fait? demanda l'un des deux hommes de main, visiblement peu pressé de se lancer sur les traces de Ghurdal.
— On va buter ce salaud !
— Mais les instructions...
— Les instructions étaient de les capturer tous les deux. L'O est déjà mort, par suite de votre incompétence ! Il ne fallait pas les laisser filer ! À présent, deux des nôtres sont morts également. L'ardoise est assez salée comme ça, non ? Plus de sommation : on tire à vue.
Pliés en deux, les hommes scrutaient les buissons qui les entouraient.
— Je crois que nous ferions mieux d'attendre Ganoz, dit l'un d'eux.
— Oui, renchérit l'autre. Il ne tardera plus à présent.
— Le temps qu'il arrive, gronda Lem, le clone aura filé !
— Il ne peut pas aller loin sans voiture. Quand Ganoz sera là avec les renforts, ce sera un jeu d'enfant de le capturer.
— C'était déjà un jeu d'enfant à la gare ! cracha leur chef.
Les deux hommes se regardèrent avec un imperceptible haussement d'épaules. Visiblement, ils ne tenaient pas à risquer leur peau dans cette affaire.
— Bien ! jeta Lem. J'y vais seul. Mais vous aurez de mes nouvelles !
Toujours courbé, il s'élança à travers la clairière et disparut à son tour dans la végétation.
L'un des deux hommes de main prit sa place contre l'arbre, où il était moins à découvert.
— Il va le tuer, dit-il, ou se faire tuer.
— Oui, répondit l'autre. On avait l'ordre de les capturer si possible.
— Et même à trois, nous n'aurions pas eu une
chance !Il suffit qu'il se mette en embuscade et il nous abattra sans difficulté dès que nous apparaîtrons.
Tous deux évitaient de se regarder. Les excuses qu'ils se donnaient ne leur semblaient guère convaincantes, et ils craignaient la colère de Lem à son retour, sans parler de la réaction de Rissi, si le clone leur échappait.
— Ganoz ne tardera pas, reprit le premier.
L'autre approuva, et tous deux formulèrent de muettes prières pour qu'il en soit effectivement ainsi.
OceanofPDF.com