Dérive 2 - le rire du Klone
Chapitre XXVI · Blain était bouche bée.
Blain était bouche bée.
— Kermariau avait traversé la salle du conseil et s'était placé à côté du Premier Conseiller qui occupait le fauteuil présidentiel.
— Messieurs, vous semblez surpris de me voir !
— C'est que... Tout le monde avait annoncé votre mort ! rétorqua Novlander qui représentait la deuxième vallée, plus communément appelée « Nouvelle Europe ».
— À commencer par Manuel Rissi. Il était bien renseigné, puisque c'est lui qui a organisé l'attentat.
Des exclamations de stupéfaction indignées fusèrent.
— Manuel Rissi, poursuivait le coordinateur, Grand Maître des Pénitents et représentant de Dieu dans l'Espace, m'a attiré dans un traquenard ! Je n'ai pu échapper à cette embuscade que grâce à l' aide de quelques clones. Eh oui messieurs, GhurdalD et ses amis étaient là pour me proteger, et non pas pour me tuer comme le prétend Rissi. Les Pénitents qui sont morts devaient en fait m'assassiner. Quant à ce prétendu projet d'accord entre les Pénitents et moi inutile de préciser que j'en ai entendu parler pour la première fois ce matin aux informations !
Elaïn se recroquevilla dans son fauteuil.
— Cest une grave accusation que vous portez là ! déclara Blinger représentant de la première vallée.
— Quelle accusation ? Comment Rissi pouvait-il affirmer que j'avais disparu avant même que la police ne soit au courant ? Sinon en ayant lui-même organisé l'attentat ? Ma présence devant vous est la preuve même de sa culpabilité !
Les membres du Grand Conseil hochaient la tête, incertains. Ils devinaient derrière tout cela des intérêts qui les dépassaient. Le véritable combat se livrait entre Kermarian et Rissi, et ils en étaient les témoins impuissants. Pencher du côté de Rissi, c'était perdre toute crédibilité aux yeux de l'opinion publique lorsque Kermarian reviendrait sur la scène. Car cela se produirait bientôt, ils en étaient persuadés. D'ailleurs, Kermarian le leur continua sans tarder :
— Je compte faire une déclaration à la tri-D ce soir, afin de confondre Rissi et sa secte.J'aurai besoin de votre appui, messieurs. Nous sommes à la veille d'une guerre civile. Si nous n'adoptons pas les mesures qui s'imposent, Eden sera demainà feu et à sang.
Les membres du Grand Conseil levèrent vers lui des regards étonnés.
— Rissi a ameuté la population, expliqua-t-il. Ses interventions d'aujourd'hui sont de véritables appels au meurtre. Et les victimes désignées sont les clones. Nous risquons d'avoir à affronter un fort courant d'indignation. Je crains, messieurs, une révolte générale. Et les clones, est-il besoin de vous le rappeler, sont aussi nombreux que les O !
— Tous les clones ne se soulèveront pas ! Objecta Blinger.
— Mais certains O combattront à leurs côtés. Songez au Mouvement pour l'Emancipation: il est presque exclusivement composé d O ! D après vous, quel parti prendront ces gens ?
— Nous pourrions les faire arrêter...
— La moitié de nos policiers sont des clones !
Personne n'avait de nouvel argument à opposer.
— Que proposez-vous ? demanda finalement Novlander. ?
— Prendre des mesures en faveur des clones ! Je suggère par exemple d'abolir la liquidation systématique après la mort de l'O !
— Mais les clones survivront à leur O si nous votons cette loi ! protesta Blinger.
— Vous avez tous un clone, messieurs. Il vous est cher. Je dirais presque que vous l'aimez... comme vous-même. Cela vous réjouit-il de savoir qu'on le tuera demain si vous disparaissez, et que; lui qui a exactement vos capacités physiques, sera obligé de se battre dans l'Arène, d'affronter un autre clone dans un combat mortel ? Et s'il survit, qu'aura-t-il gagné ? Le droit d'aller extraire des minerais sur la Lune, dans des conditions d'hygiène et de sécurité déplorables !
Bellanor, représentant de la troisième vallée, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, s'agita sur son siège avec embarras. Il était manifestement le plus gros de toute l'assemblée, et son clone était encore plus enorme que lui. Il n'avait aucune illusion sur ses chances dans l'Arène.
Les autres faisaient le même calcul, et leurs conclusions n'étaient guère plus optimistes.
— Je propose l'abolition des mesures discriminatoires répéta Kermarian, et notamment des fameuses «mains noires ». Les clones sont des humains à part entière, qu'on le veuille ou non ! En les marquant dès la naissance, nous les traitons plus mal que le bétail que nous élevons pour notre alimentation !
— Tout de même ! protesta Blinger. Nous devons savoir à qui nous avons affaire ?
—Non ! Les Originaux ne sont pas plus intelligents ou cultivés que leurs Doubles. C'est une évidence dont vous êtes tous conscients. Les mains noires ne servent qu'à une chose : permettre à des mains blanches d'humilier à loisir ceux qui n'ont pas les mêmes droits qu'eux !
Les membres du Conseil évitaient de se regarder.
— Enfin poursuivit Kermarian je demande l'abandon de la stérilisation systématique.
Là, ce fut un véritable tollé. Quand le calme fut revenu, Blinger prit la parole pour exprimer la pensée de tous.
— C est impossible. Sans même faire référence aux valeurs morales il suffit de constater que la population actuelle d'Eden frise les. dix millions d'habitants. C'est un seuil que nous ne pouvons pas dépasser. Donner aux clones la possibilité de se reproduire, c'est mettre en péril la survie de notre société !
Kermarian balaya l'assemblée d'un œil froid.
— Sans faire référence aux valeurs normales, dites-vous ? Eh bien moi, je vais en parler. Qu est-ce qui est immoral ? La possibilité pour les clones d'avoir des enfants ? Les unions entre clones et Originaux ? Ces unions sont-elles plus défendables quand elles restent stériles, comme c'est le cas actuellement ? Quand elles sont le fait de Narcisses, quand elles ne dépendent que du bon vouloir d'un seul des partenaires ?
À nouveau, un silence gêné s'instaura dans la salle.
L'évocation des Narcisses, notamment, avait jeté un froid. Kermarian souriait intérieurement. Le narcissisme ne l'avait jamais choqué, mais il se doutait que plusieurs membres du Grand Conseil n'auraient pas la même attitude que lui à l'égard des égosexuels.
— Et maintenant, les chiffres. Eden approche des dix millions d'habitants, c'est vrai. Un maximum pour vivre dans de bonnes conditions, je vous le concède. Mais Eden n'est pas l'univers ! Voici trois siècles et demi, quand la Terre est devenue trop petite, l'homme a construit Eden. Il comptait alors essaimer dans l'espace et peupler le systeme solaire d'Iles Spatiales.
Puis la Terre est morte et nous avons dû nous debrouiller seuls Mais deux Iles Spatiales subistent non loin d'ici, inachevées. Pourquoi ne pas reprendre la construction ? Lorsque la pression démographique sera trop forte, nous les occuperons !
— Vous voulez renouer avec le vieux rêve de la conquête spatiale ! railla Novlander.
— Pourquoi pas ? Nous sommes dans la position idéale pour cela ! La matière première nous entoure, nous n'avons qu'à nous baisser pour la ramasser. De plus, l'existence d'Eden prouve qu'un tel projet n'est pas utopique ! Nous vivons en autarcie depuis trois cent cinquante ans messieurs !
— Mais pourquoi chercher ailleurs ce dont nous n'avons pas besoin ?
— Parce que l'homrne n'est pas fait pour demeurer éternellement à la même place ! Eden est une prison !
L'univers nous est offert, à nous de le parcourir. Sinon, autant s'asseoir et attendre la mort. Messieurs en nous cantonnant à cette seule Ile, nous donnons raison à Rissi quand il proclame que l'Humanité aurait du périr avec la Terre. Il n'y a pas de volonte divine ! Laissons la aux bigots et aux petits esprits ! Lhomme est né sur la Terre, il l'a quittée quand elle agonisait. Nous sommes à présent plus vulnérables encore qu'autrefois. Il suffirait d'un rien pour anéantir l'Humanité Une simple météorite. Ou une-guerre civile comme celle qui nous menace aujourd'hui !
Le silence, à présent, se chargeait d'inquiétude.
— L'Humanité croupit ! poursuivit Kermarian. Elle cherche des distractions de plus en plus abrutissantes.
Les jeux du cirque ont refait leur apparition, comme au temps de la Rome décadente ! La vente des euphorisants est en augmentation constante. Pendant trois siècles et demi, nous n'avons eu qu'un objectif : survivre. Maintenant, nous sombrons dans l'ennui. Nous mourrons bientôt, si nous n'agissons pas. C'est pourquoi je vous propose un nouveau but : l'univers !
Plusieurs conseillers hochaient la tête, frappés par la justesse de ces réflexions. Ils n'avaient jamais vraiment médité sur ces problèmes.
— Mais cette aventure ne pourra être tentée sans l'aide des clones. Et ils ne se contenteront pas éternellement de leur position d'animal familier. Il est possible de les intégrer peu à peu, sans bousculer l'ordre établi.
Les trois mesures que je vous suggère seront une première étape, qui nous permettra d'éviter la révolution et l'anéantissement.
Les propos grandiloquents de Kerrnarian ne firent
sourire personne.
— Je dois admettre que je n'avais jamais étudié la question sous cet angle, déclara Novlander.
— Ce qu'il dit se tient, renchérit Blinger. Il est évident que si nous n'agissons pas, nous risquons la guerre civile, avec tous les dangers que cela comporte.
Un à un, les autres acquiescèrent.
Kermarian reprima un soupir de soulagement.
— Bien, conclut-il. Ce soir, je parlerai donc dans ce sens lors de mon intervention publique.
Elaïn, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis l'apparltion du Coordinateur, grimaça.
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