Dérive 2 - le rire du Klone
Chapitre XXIV · Le chalet était silencieux, la grande baie…
Le chalet était silencieux, la grande baie vitrée donnant sur la pelouse était ouverte. DoganD se faufila dans le jardin et se dissimula derrière des arbustes.
De son poste d'observation, il distinguait l'intérieur du salon. GhurdalD était assis dans un fauteuil, immobilel et pensif. Il était seul.
Et apparemment sans arme.
Le policier se redressa et s'approcha de la maison. Son irruption dans le salon fit sursauter GhurdalD.
DoganD se campa sur le seuil, à contre-jour pour dissimuler son visage.
— Nous nous rencontrons enfin, dit-il.
— Je n'ai pas le plaisir de vous connaître, répondit RoyD en se demandant ou il avait laissé son lance-aiguilles.
— DoganD. Je suis chargé de l'enquete sur la mort de votre O.
— Enchanté.
— Pas tant que moi. J'ai eu beaucoup de mal à vous trouver
— Cest curieux. Mes amis eux ne me cherchent jamais longtemps.
— C'est peut-être que je ne viens pas en ami.
— Pourquoi venir, alors ?
— Pour débrouiller cette affaire. Après tout vous etes le dernier à avoir vu Roy Ghurdal en vie.
— Son assassin est le dernier à l'avoir vu vivant.
— C'est ce que je disais.
— RoyD tréssaillit.
— Vous croyez donc à la version officielle.
— Je suis là pour donner la version officielle.
— J'attendais plus de clairvoyance de la part d'un clone !
DoganD se contenta de sourire.
— Je veux dire que je fais un coupable un peu trop parfait. Tout me condamne dans cette histoire. Et je ne suis qu'un clone. Je n'ai donc aucun droit. Je ne peux pas me défendre !
— Vous avez entièrement raison.
— Si vous en êtes conscient, pourquoi m'accusez-vous ?
— Parce que j'ai examiné toutes les autres possibilités. Aucune ne cadre. Les Pénitents étaient les premiers suspects, or Rissi ne savait même pas que Ghurdal était mort. C'est moi qui le lui ai appris. Aussitôt, il a lancé ses hommes à travers Eden pour tenter de trouver le coupable avant moi. Nos chemins se sont croisés plusieurs fois. Si Rissi cherchait aussi activement à découvrir l'assassin, c'est qu'il ne le connaissait pas.
Simple, non ?
— Je trouve cette déduction un peu faible, excusez-moi.
— J'ai d'autres arguments : les Pénitents n'ont jamais abattu un O. Des clones oui, mais un O, jamais !
— Faux. Ils en ont au moins tué un pas plus tard qu'hier. Ohman Deviler. Vous connaissiez, peut-être ?
— Il était avec moi, les Pénitents l'ont assassiné.
DoganD avait sursauté.
— Admettons... Les circonstances restent à définir.
Mais, pour Ghurdal, ils n'avaient aucune raison de le liquider.
— Il les gênait, non ?
— Si peu. Il parlait, écrivait beaucoup, mais n'agissait pas. C'était un penseur, l'action le rebutait. D'ailleurs, il avait une situation enviable : riche, amant d'une femme ravissante, estimé de tous... Il faisait peu de vagues, en réalité. Sa défense des clones était plus une position de principe qu'un véritable engagement. N'est-ce pas ?
RoyD ne répondit pas. `
— Votre silence est éloquent... J'ai aussi examiné l'hypothèse d'un crime passionnel. Sharon Caelan aurait fait une coupable idéale. Malheureusement, elle a un bon alibi elle enregistrait à l'heure où Ghurdal est mort. Il y a une vingtaine de témoins.
— Un jaloux ?
— Oui, un jaloux. Mais pas Ohman, si c'est ce que vous pensiez.
— J'ai creusé de ce coté là, Ohman aimait Sharon Caelan, c'est évident. D'un amour paternel.
— Vous savez que tous ses proches ont péri dans un accident de ferry, voici quelques années. Cela la profondément marqué. Grâce à Sharon il a retrouvé peu à peu le gout de vivre. Cependant, il n'y a jamais rien eu entre eux.
— Cela restreint les possibilités.
— Il en restait deux. La premiere, celle d'un complot gouvernemental pour éliminer un agitateur trop gênant.
Là encore, Ghurdal n'était pas vraiment dangereux. Et même si tel avait été le cas je me serais heurté à des barrières, lorsque j'ai poussé l'enquête dans ce sens .Or j'ai eu accès à tous les dossiers, les portes se sont ouvertes devant moi. Il n'y a donc qu'une seule possibilité
— Je suis le coupable !
— Exactement.
— Cela ne tient pas debout ! Vous savez qu'un clone ne tue jamais son O ! Il signerait sa propre condamnation à mort.
À condition que la police l'attrape. Mais si l'O a l'amitié de gens influents, que l'on ne peut pas trop bousculer, le clone a une chance de s'en tirer Et si l'O est tué dans des circonstances mystérieuses, pour susciter l'dée d'un complot, le clone passe pour un martyr injustement poursuivi. Si, de plus, l'O se battait pour l'émancipation des clones, son Double devient un symbole à protéger absolument !
RoyD ricaua.
— ingénieux. Mais encore faut-il un mobile sérieux pour assassiner quelqu'un.
— Nous l'avons défini tout à l'heure : la jalousie.
Une femme aime un homme. En général, tout va bien.
Leurs clones se trouvent mutuellement des affinités qui reflètent celles de leurs O. Rien de plus normal. Mais, dans ce cas précis, la jeune femme n'a plus de clone.
Nous sommes donc en présence de ce que l'on appelait jadis un triangle. Insuffisant pour tuer un homme ?
Peut-être. Ajoutons quelques ingrédients. Ghurdal était un penseur plutôt qu'un homme d'action. N'étant pas lui-même un clone, il avait tout son temps et ne se battait que pour les principes.
RoyD se leva et se dirigea lentement vers le bar. Il remplit deux verres d'alcool. Il se souvenait à présent : l'arme était sur l'étagère supérieure de la bibliothèque.
DoganD suivait attentivement tous ses mouvements.
— Laissez le deuxième verre sur le bar. N'approchez pas de moi, dit-il.
RoyD prit son verre et s'immobilisa près de la bibliothèque. Un geste, et l'arme serait dans sa main.
— En quoi tout ceci me concerne-t-il ? demanda-t-il.
— J'y arrive. Nous avons donc un rêveur qui n'agira jamais et un clone, vous, qui souffre de sa situation. Le sort d'un esclave n'est jamais enviable, surtout s'il dépend d'un homme qui prétend abolir l'esclavage tout en l'appliquant chez lui. Il paraît que vous avez écrit plusieurs de ses livres ? On doit accumuler de la rancœur, quand on fait tout sans rien récolter, quand l'autre a tous les honneurs et que l'on ne possède même pas une identité propre !
RoyD avala une gorgée d'alcool.
— Vous n'avez jamais connu ça ? demanda-t-il.
Le policier ignora l'interruption.
— Alors un beau jour on décide que cela a assez duré. On veut frapper un grand coup. Félicitations vous avez réussi.
— Encore faudrait-il prouver ce que vous avancez !
— Oubliez-vous qui nous sommes ? Des clones ! Vous n'aurez pas droit à un jugement. Vous et moi savons que c'est la vérité cela suffit. À quoi bon reunir des preuves ? Néanmoins si cela peut vous
satisfaire, j'ai épluché votre vie pendant toute l'année precédant la mort de votre O. J'ai appris des choses intéressantes. Vous vous disputiez relativement souvent. Vous aviez, paraît-il, une manière de regarder votre O qui en disait long sur vos sentiments à son égard. Enfin, la veille de sa 'mort on vous a vu prendre un billet à la gare de Nuovomilano pour Newshanghaï.
Pas de chance, hein ? C'est une jeune femme — une 0 — qui vous a confondu avec Roy. Elle souhaitait vous demander un autographe, puis elle a aperçu vos mains. On ne demande pas un autographe à un clone !
Elle ne vous a pas abordé, mais a remarqué que vous quittiez la gare avec votre billet en poche ! Vous projetiez donc un voyage futur. Et vous saviez qu'au moment du départ vous n'auriez pas le temps d'acheter votre billet !
DoganD se tut et considéra RoyD avec une sorte de pitié.
— Vous deviez être teriiblement désespéré, pour en arriver à tuer votre O. !
Ghurdal eut un sourire sans joie.
— Vous connaissez des clones qui ne sont pas désespérés ?
Le policier secoua la tête. La partie était terminée.
Ghurdal tenait toujours son verre. Brusquement, il le lança au visage de DoganD, tandis que sa main droite se refermait sur la crosse de l'arme.
Le policier s'était jeté de côté. Son arme claqua contre sa paume. Il tira avant que RoyD n'ait eu le temps de viser.
Trois étoiles écarlates jaillirent sur la poitrine de Ghurdal qui pivota sur lui-même avant de s'écrouler.
D0ganD s'approcha prudemment. Du pied, il envoya l'arme de RoyD sous un meuble. Le canon de son lance-aiguilles braqué sur la nuque de sa victime, il se pencha et saisit les cheveux pour tirer la tête en arrière. Les yeux vitreux ne fixaient plus que la mort. Il laissa retomber le corps qui heurta le plancher.
Il se retourna. Alertée par le bruit, Sharon se tenait dans L'escalier. Elle se mordait le poing pour ne pas hurler.
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