Dérive 2 - le rire du Klone
« Dans les années 70, les Arabes ont fait la
loi. À présent, ce sont les pays exportateurs
d'uranium qui nous dictent leurs conditions !
Combien de temps cela va-t-il durer ? Je dis que
notre seule chance de secouer le joug est à
présent dans l'espace, avec les immenses cap
teurs solaires qui fourniront bien plus d'énergie
que n'en pourra consommer cette seule Ile
Spatiale ! »
(François Loarmec, conférence
de Bruxelles, 12 janvier 1994)
CHAPITRE IV
Un panneau annonçant l'arrivée prochaine se mit à clignoter. Machinalement, RoyD cala ses pieds sur le sol pour résister au freinage.
Il fut soudain plaqué au dossier de son fauteuil, signe que le TMO venait d'être saisi par les grappins de l'unité de production.
Ohman dégrafa sa ceinture, visiblement pressé de sortir. RoyD l'imita et se leva. Aussitôt, la faible pesanteur le surprit. Il devait faire à peine le tiers de son poids normal.
— Cela facilite le travail, expliqua le biologiste.
— Où sommes-nous ? demanda le clone en lui emboîtant le pas pour remonter l'allée centrale.
— En secteur interdit. Nous sommes dans le véritable centre de production de l'Ile.
— Le « véritable » ?
— Oui. Ceux que tu vois à la tri-D, où travaillent les gens que tu connais, ne sont que des leurres.
— Mais tous ces gens...
— Ne représentent rien ! As-tu jamais réfléchi à tout ce qu'il faut produire pour assurer le bien-être de dix millions de personnes ? Crois-tu qu'une telle population pourrait survivre plus de quelques semaines en ne travaillant que trois heures par jour ?
— Mais...
— Suis-moi.
Ohman ouvrit la porte et descendit la rampe inclinée jusqu'au quai. Il se dirigeait sans hésiter, comme s'il était un familier des lieux.
Il emprunta un couloir, et ils passèrent devant un garde qui ne leur accorda même pas un regard. Instinctivement, le clone avait dissimulé ses mains. Devant la totale indifférence du garde, il s'étonna :
— Il ne nous empêche pas d'entrer, celui-la ?
— Ce n'est pas son rôle. Il est là pour empêcher de sortir.
RoyD eut beau méditer sur les paroles énigmatiques de son compagnon, leur signification lui échappait.
Le couloir était large, percé à intervalles réguliers de portes, closes pour le moment, qui laissaient cependant filtrer des bruits et des odeurs assez désagréables. RoyD se demanda s'ils ne se trouvaient pas dans l'un des cylindres d'élevage.
Ohman semblait se diriger vers les deux battants imposants qui fermaient le couloir.
Grâce à la faible pesanteur, ils marchaient vite et furent bientôt à destination. Ohman s'arrêta et se tourna vers RoyD. Il avait le visage grave.
— Tu vas recevoir un choc, dit-il.
Au ton de sa voix, RoyD comprit qu'il ne s'agissait pas d'une plaisanterie. Il sentit l'angoisse s'insinuer en lui.
— Finissons-en.
Ohman poussa la porte et entra.
Un vacarme infernal les accueillit. Ils étaient dans un atelier de montage. Les chaînes traînaient de lourdes carcasses de plastique accrochées à des palans. Régulièrement espacés, les ouvriers avaient à portée de main tous les outils nécessaires au bout de gaines métalliques et flexibles.
Mais la n'était pas la cause de l'horreur qui submergeait RoyD et le laissait sans voix, la bouche ouverte comme s'il manquait d'air.
C'étaient les ouvriers eux-mêmes qui le choquaient ainsi.
L'ouvrier, exactement. Car, à l'évidence, tous étaient issus du même Original. Leurs visages et plus encore leurs corps, le clamaient.
Fasciné et terrifié à la fois, RoyD ne pouvait détacher les yeux de ces jambes courtes et trapues, coniques pour assurer un meilleur appui sur le sol, et de ces quatre bras qui manipulaient avec dextérité les outils suspendus autour d'eux.
Quatre bras ! Deux normaux et deux membres atrophiés, poussés à la place des seins et qui assuraient les petits travaux de précision.
Le clone se retourna et vomit.
Il s'appuya contre le mur, secoué de spasmes.
Ohman le regardait avec tristesse.
— Cela m'a fait ça aussi, la premiere fois. Puis on
s'habitue hélas, ajouta-t-il d'une voix sourde.
RoyD se redressa lentement
— Par l'espace ! Jura-t-il. Ce n est pas possible !
Ohmanl Dis moi...
Mais le biologiste secoua tristement la tête.
— La visite continue.
Il ressortit et reprit le couloir par lequel ils étaient arrivés.
RoyD le suivait à quelques pas, jetant de fréquents coups d'œil par dessus son épaule vers la porte qui venait de se refermer « Nous allons en enfer ! Avait annoncé Ohman Le clone à présent n'en doutait plus.
Ohman poussa une porte sur sa gauche, et ils se retrouvèrent devant une autre chaine de montage pour du petit matériel. Devant les ouvriers tous identiques, un tapis roulant charriait les pièces à assembler.
Ces ouvriers possédaient aussi quatre bras, mais n'avaient pas de jambes. La salle était silencieuse, hormis le faible ronflement du tapis roulant et le cliquetis des outils contre le métal. Personne ne parlait.
Aucun ouvrier ne tourna la tête pour regarder les visiteurs.
Ohman longea la chaîne, RoyD sur les talons.
Ils passèrent dans plusieurs ateliers, où les plus monstrueux infirmes servaient l'industrie d'Eden.
RoyD était blème.
Enfin, Ohman s'arrêta devant un ascenseur qu'il appela.
— Pourquoi ? murmura RoyD.
Le biologiste soupira et baissa la tête, comme s'il cherchait à rassembler ses idées.
— Quand la Terre est morte, dit-il, il y avait très peu de monde à bord de l'Ile. Quelques techniciens, les ouvriers qui achevaieut la construction, des scientifiques, dont les biologistes qui poursuivaient leurs recherches sur le clonage, et le personnel employé sur la Lune pour l'extraction des minerais.
— Ils n'avaient pas le droit de créer ces monstres !
— Quand une espèce est menacée de disparition, elle a tous les droits ! Grâce au clonage, on pouvait fabriquer à volonté des humains pour peupler Eden. Songe un peu : il n'y avait pas dix mille personnes à bord quand la Terre a été ravagée par les guerres atomiques et bactériologiques. Il fallait «préserver les survivants, leur assurer un avenir en milieu hostile ! Eden était prêt à les accueillir, mais serait tombé en ruine avant que la population ne soit assez nombreuse pour se charger de l'entretien et de la maintenance.
— Je sais tout cela !
— Et c'est pourquoi, continua Ohman, ignorant l'interruption, les clones ont été créés. D'abord les clones personnalisés, comme toi. Par le Transfert et les systèmes de croissance accélérée, on leur donnait la personnalité complète de leur Original, et il ne fallait que cinq ans pour obtenir un individu de vingt ans d'âge physiologique. Et cela en partant d une simple cellule !
Imagine en cinq ans il était possible de doubler la population. À moins d'être fou ou animé d'un fort instinct suicidaire on ne pouvait pas ne pas saisir la chance qui s offrait à l'humanité.
— Mais pourquoi ces infirmes ?
— Il n'y avait sur Eden que des scientifiques ou des techniciens hautement qualifiés. L'humanité n'était composée que de cerveaux mais il manquait le facteur essentiel, celui qui fait tourner une société : la main-d'œuvre.
— D où l'existence de ces monstres... constata RoyD d un ton las.
Son compagnon acquiesça. Tous deux pénétrèrent
dans l' ascenseur.
— Tu sais, ajouta Ohman, il ne faut pas trop en vouloir à ceux qui ont créé les Infras. Oui, c'est le nom qu'on leur donne : les Infras-humains. Ils ne pensaient pas les utiliser plus de quelques années. On devait les abandonner dès que la population aurait atteint un niveau satisfaisant. Quand ce moment est arrivé, les gens avaient pris l'habitude du confort. Ils avaient chacun leur clone personnel pour les décharger des taches courantes. Ils vivaient dans le luxe et l'oisiveté...
— Et Pesclavage des clones « personnalisés », comme tu dis si bien, en cachait un autre plus horrible encore !
Ohman hocha tristement la tête.
— C'est pour cette raison que tu ne peux pas renoncer à lutter, comprends-tu ? Tu n'en as pas le droit.
— Pour eux, et pour l'humanité tout entière. Pour qu'elle n'ait plus de secrets honteux à dissimuler.
— Mais toi, si tu étais au courant, pourquoi n'en as-tu rien dit ?
— Par lâcheté, sans doute. Et aussi parce que je crains les conséquences d'une telle révélation sur notre société. Eden est extrêmement fragile, RoyD. Une guerre civile serait catastrophique. N'oublie pas que nous sommes dans un milieu hostile.
Un pli soucieux barrait le front du clone.
— Mais tous ces êtres... Pas un ne nous a regardés !
— Apparemment, ils ne se sont même pas aperçus de notre présence !
— Pour ce qu'ils font, ils n'ont pas besoin d'avoir un cerveau très developpé. Ils ont l'esprit d'un enfant de six ans à peine, la curiosité en moins.
RoyD serra les poings.
— Je. ne sais même pas s'ils pourraient réellement nous voir, poursuivit Ohman. Ils sont programmés pour un certain travail, voilà tout. Ce sont des ouvriers parfaits.
— Tu ne vas pas me vanter leurs mérites, en plus ! s'emporta RoyD.
L'ascenseur s'arrêta et ils descendirent. Ils devaient se trouver pratiquement au dernier étage de l'unité de production.
— Cest monstrueux, dit RoyD. OhmanD est au courant ?
— Non. Très peu de gens le sont en fait
Ohman marchait à pas lents prèt semblait-il, à répondre à toutes les questions du clone.
— Je suppose, reprit ce dermer que les mineurs sur la Lune sont également « conçus » et programmés pour leur travail ?
— C'est comme ici. Il y a deux zones bien distinctes.
Dans l'une travaillent les clones condamnés les orphelins, et certains O pour diverses raisons. C'est la zone officielle. Et il y a l'autre, la veritable productrice, pour laquelle les mineurs sont specialement conçus.
— C'est incroyable !
— Non C'est l'aboutissement logique d'une situation faussée dès le départ.
RoyD remarqua soudain que, depuis leur sortie de l' ascenseur, il n'entendait plus les bruits d'usines.
L'environnement était également plus gai, les murs peints en bleu avec çà et là des tableaux naïfs.
Apparement ils étaient passés dans un autre monde.
— Où allons nous, à présent ? demanda RoyD qui pensait avoir vu tout ce qu il y avait à voir en ce lieu.
Sans répondre Ohman poussa une porte donnant sur une pièce immense On y avait amenagé une quantité de petits coins salons avec quelques fauteuils autour d'une table basse, un distributeur de boissons et un écran vidéo.
Il y avait là une multitude de femmes dont l'occupation majeure semblait être de regarder le film que déversait la tri D. Elles avaient toutes le même visage.
Elles étaient toutes enceintes.
RoyD s'immobilisa sur le seuil, redoutant de comprendre.
— Qu'est-ce que tu croyais ? demanda Ohman d'une
voix dure. Que les clones poussaient dans des éprouvettes ? On n'a jamais rien inventé de mieux que le ventre d'une femme pour porter un enfant ! Et tu as devant toi la mère parfaite !
RoyD ferma les yeux, livide, les mâchoires crispées. Il tituba. Ohman se précipita pour le soutenir. Le tenant par le bras, il l'aida à regagner le couloir.
La porte se referma derrière eux, et le clone s'appuya contre le mur.
— Merci, murmura-t-il, ça va aller.
Aucune des femmes présentes dans la salle n'avait paru remarquer leur présence. Un sourire béat aux lèvres, elles ingurgitaient leur film.
— Je suis désolé, dit Ohman. J'ai été un peu dur, mais il faut absolument que tu comprennes pourquoi tu te bats ! Il ne s'agit pas seulement de toi ! Nous avons quelque chose de plus important que l'avenir de RoyD Ghurdal en jeu !
La respiration de RoyD se calmait peu à peu. Il hocha la tête.
— Ça va, j'ai compris.
Il rouvrit les yeux, et Ohman fut effrayé par ce qu'il y lut. Il ne lui avait vu cette expression qu'une seule fois : juste .après la mort de son O.
— Tu as encore quelque chose à me montrer ? demanda le clone.
Un pli amer tordait sa bouche. Il était prêt à aller jusqu'au bout des révélations, quelles qu'elles fussent.
— Je crois que ce ne sera pas nécessaire. On rentre ?
RoyD acquiesça.
— Ce que tu as vu n'est qu'une infime partie de la réalité, expliqua Ohman comme ils regagnaient l'ascenseur. Mais tu peux à présent avoir une idée assez juste de ce qui se cache derrière le paradis d'Eden. Toute notre civilisation repose sur ce qui se passe ici et dans les autres centres de production.
— Il y en a beaucoup?
— Quatre. Au début, il n'y avait que deux unités de production « spéciales ». Les deux suivantes ont été construites voici une centaine d'années.
— D'autres sont en projet ?
— Pas que je sache. Il suffirait cependant que le besoin s'en fasse sentir...
RoyD hocha la tête. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, et ils reprirent la direction du TMO.
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