Dynamique De Groupe
Prologue
Je crains de n’avoir pas le talent, la sensibilité, le style, la technique d’élaboration romanesque pour relater les faits extra-ordinaires et invraisemblables qui se sont déroulés en un lieu normalement dévolu à la détente et à la réflexion et dont il m’a été donné de connaître par une indiscrétion dont je préfère taire l’origine. J’ai pensé qu’il serait plus simple et plus honnête de donner la parole à chaque protagoniste en le priant de s’exprimer librement et naturellement. Je ne suis ni juge ni po-licier ni même témoin. Chacun a accepté mon invitation. Je ne peux, toutefois, certifier l’exactitude des identités et l’authenticité des récits. Je ne peux davantage démêler la réalité et le fruit de l’imagination. Je suis persuadé, en tout état de cause, que la vérité se dérobe à notre quête, se dissimule der-rière l’apparence des choses et revêt parfois la tunique de l’invraisemblable. Sachant tout cela, j’ai cependant tenté d’en savoir davantage, d’attacher autant d’attention aux silences qu’aux paroles. J’ai essayé de croiser certains témoignages contradictoires. Je pense m’être approché de la vérité sans, tou-tefois, jamais la saisir. Cette dernière est rebelle et ne se laisse pas aisément apprivoiser. Je te laisse donc, à toi lecteur, le soin d’élaborer tes hypothèses et de forger ta conviction.
L’histoire que je vais te conter s’est déroulée quelque part au centre du pays, entre les murs d’un modeste château campa-gnard d’origine féodale remanié au début de la Renaissance par un seigneur compagnon et ambassadeur du roi Charles VIII à l’époque des guerres en Italie. L’édifice est bâti au fond d’une combe à quelques centaines de mètres en contrebas d’un ha-
– 4 – meau. Le chef-lieu de la commune est situé à trois kilomètres plus hauts, en direction des hauts plateaux.
Le château est entouré de son parc, lui-même ceint d’un mur de pierre haut d’environ trois mètres.
Les anciennes douves ont été comblées et remplacées par une allée gravillonnée. Au levant, le vaste jardin potager encer-cle une fontaine circulaire en lave noire. En son centre, une co-lonne sombre supporte quatre têtes de lion aux larges gueules béantes d’où jaillit l’eau. Plusieurs allées sillonnent le jardin. L’une d’entre-elles le traverse de part en part depuis les cuisines jusqu'à une poterne percée dans le mur de clôture. Au midi, la voie principale, pavée, prend sa source au portail monumental de l’entrée du parc, longe les anciennes écuries, dessert un par-king puis traverse d’un trait un vaste espace engazonné au mi-lieu duquel se dressent, tels de formidables récifs quelques chê-nes centenaires, puis se déverse dans la cour intérieure en une vaste flaque après avoir franchie le porche surmonté d’un lin-teau de style gothique marqué aux armes de son fondateur. Au couchant, la prairie cède la place à un jardin qui s’ordonne au-tour d’un labyrinthe. Les résineux s’emparent du septentrion et dissimulent le mur d’enceinte.
Au-delà du parc s’étendent des prairies, des sagnes et des bois. C’est une région d’élevage située à mille deux cents mètres d’altitude. Les vastes étendues herbeuses sont ourlées de petites éminences sillonnées de combes. Sur trois côtés se dressent des montagnes plus élevées. Une pente dévale le plateau sur prés de vingt kilomètres et s’étale en une large plaine.
L’édifice castral est de forme quadrangulaire. Les quatre ai-les, de facture identique, sont ancrées à quatre tours surmon-tées d’un toit en poivrière. L’aile sud abrite le porche d’entrée, de part et d’autre duquel se trouvent les locaux administratifs et le hall d’accueil aménagé sur l’emplacement de l’ancienne salle
– 5 – des gardes. Deux appartements se partagent l’étage : celui du directeur et celui, plus modeste, du gardien. Au nord et à l’ouest, le rez-de-chaussée se compose des salles de réunion. L’étage est occupé par des chambres. La chapelle est incise dans la tour nord-est. Elle constitue un lieu totalement indépendant du reste du château. On ne peut y accéder que par une unique porte. Enfin, l’aile du levant abrite la bibliothèque, la salle à manger, l’office et une vaste cuisine au fond de laquelle s’adosse une immense cheminée dont l’âtre est suffisamment vaste pour y cuire un bœuf entier. L’unique étage est parcouru d’une gale-rie ouverte sur la cour qui dessert les chambres.
Un puits se dresse au centre de la cour intérieure, libéré des murailles de l’ancien donjon qui l’enserraient.
Sous la cuisine et la chapelle se tapissent des caves aux-quelles on peut accéder grâce à deux issues, l’une située dans l’office et l’autre placée derrière le maître autel de la chapelle.
Le bâtiment des anciennes écuries abrite les locaux techni-ques et une salle de détente.
Ah ! mes invités arrivent ! Ils prennent place autour de la table à l’extrémité de laquelle je suis assis. Je leur laisse la pa-role.
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« Mon nom est Emmanuel Cohen. Je suis consultant en management des équipes dirigeantes des grandes entreprises. J’ai fondé et je dirige depuis une quinzaine d’années un cabinet conseil. J’ai mis au point un concept, une méthodologie et des techniques, appréciés de mes principaux donneurs d’ordre, des-tinés à détecter et à évaluer le potentiel des futurs cadres diri-geants. Mon objectif est de mettre en symbiose l’expression des talents individuels et le travail en équipe.
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Mon concept repose sur le principe d’émergence du cha-risme du leader par la libération de l’énergie vitale. J’ai publié plusieurs ouvrages sur ce sujet. J’anime des cercles de réflexion et d’échanges fréquentés par des responsables de la société ci-vile et du monde politique.
J’espère que vous me donnerez l’occasion de vous présen-ter plus en détail ma méthodologie et mes techniques de dyna-mique des groupes dirigeants que j’ai élaborées.
Je suis âgé de cinquante six ans. Je vis et travaille à Paris. Je suis divorcé, sans enfant. J’ai des amis, des collaborateurs et de nombreuses relations en France et à l’étranger.
Que vous dire de plus pour l’instant ?
Je suis de confession juive et citoyen français. J’ai suivi des études de philosophie et de sociologie à Paris. J’ai modestement collaboré à des mouvements favorables à l’indépendance de l’Algérie. Plus tard, j’ai apporté ma contribution aux débats poli-tiques et à l’action militante à partir de 1967 au sein de groupes révolutionnaires qualifiés de gauchistes par nos adversaires de droite comme de gauche. J’ai rejoint ensuite les rangs d’un grand parti de gauche.
Mes affaires sont plutôt prospères. Parmi mes meilleurs clients je compte de nombreux amis et camarades issus des bancs de l’université et ayant eu les mêmes engagements politi-ques que moi. »
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« Je m’appelle Pierre Ablys. Je suis né à Lyon. Mon père était militaire. Il est décédé. Ma mère est à présent à la retraite. Durant mes années de lycée puis d’université j’ai milité au sein
– 7 – de petits mouvements politiques. Au terme de mes études de droit et de philosophie je me suis engagé dans les parachutistes. J’avais d’abord opté pour une spécialité de juristes en droit pé-nal car je désirais devenir commissaire de police mais j’ai été recalé au concours. J’attribue mon échec à des motifs politiques. Mon grand-père maternel a été un partisan convaincu du maré-chal Pétain. C’est un héritage qui pèse lourd. Je me suis alors tourné vers le droit des affaires. Mon premier emploi dans une entreprise d’import-export m’a conduit à séjourner durant un peu plus de deux ans au Liban. De retour en France j’ai pris un poste de directeur commercial d’une compagnie installée à Mar-seille. À présent, je suis pressenti pour être directeur général d’une filiale de ce groupe à l’étranger.
Autres choses… ? Ah ! Oui ! Je suis célibataire… Et pas d’enfant… à ma connaissance ! »
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« Jean-Baptiste Le Du : Je suis issu d’une famille nom-breuse de la région de Nantes. J’ai d’abord préparé un diplôme de boucher comme mon père. Il souhaitait que je travaille avec lui. J’ai préparé et obtenu en même temps un brevet de comp-tabilité. Les projets de construction de centrales nucléaires dans l’ouest m’ont amené à m’engager dans des associations de dé-fense de l’environnement. J’ai fait mes premières armes de mili-tant à Plogoff où le gouvernement envisageait la construction d’une centrale. C’est dans le cadre de rencontres entre diverses associations et mouvements écologistes que j’ai rencontré Em-manuel. Nous nous sommes liés d’amitié. C’est grâce à lui que j’ai rencontré ma compagne. Elle travaillait dans un organisme qu’il dirigeait. Nous nous sommes installés dans un hameau au sein de la communauté à laquelle nous appartenons. Nous avons deux filles. Emmanuel m’a demandé, il y a huit ans, de prendre en charge la direction du centre de formation de la Grande Combe qu’une des associations qu’il préside a acquis. »
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« Mon nom est Luc Destrange. Je suis marié et j’ai trois en-fants. Je suis issu d’une famille catholique du val de Loire, prés de Saumur. Mon épouse et moi, militons depuis très longtemps au sein des mouvements de jeunesse catholique. J’y exerce une fonction de responsabilité. Au plan professionnel je suis direc-teur du service du personnel d’une société filiale d’un groupe pharmaceutique européen. La direction générale me propose de prendre la direction du service de gestion des ressources hu-maines du groupe. Ma famille et moi vivons dans la banlieue toulousaine. »
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« Aïcha Amal : Ma famille est d’origine palestinienne de la région de Jéricho. Je suis née à Beyrouth. Mes parents ont quit-té le Liban pour fuir la guerre civile. Nous sommes arrivés en France et nous avons pris un peu plus tard la nationalité fran-çaise. Après des études primaires et secondaires sans problème j’ai suivi des études de sociologie et d’économie. Je suis céliba-taire et donc très disponible pour mon métier. Ma direction en-visage de me confier la mise en place et la responsabilité du fu-tur département de la communication. J’exerce actuellement la fonction d’adjointe au département chargé des relations avec la clientèle. »
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« Mon nom est Simon Mareuge. Je suis marié. J’ai deux enfants, le choix du roi ! Une fille, un garçon. Je suis ingénieur en informatique dans une grande entreprise. Je travaille actuel-lement dans la région marseillaise. Je suis en pourparlers avec les dirigeants d’une société de maintenance informatique qui semblent disposés à me confier la direction de leur agence pari-
– 9 – sienne. Je ne m’intéresse pas à la politique ni à la religion. Ma famille et mon travail passent avant tout le reste. »
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« Thomas Langlois : J’ai décidé de quitter l’armée au bout de vingt ans de bons et loyaux services. On me propose la direc-tion d’une agence régionale d’un groupe chargé d’offrir des prestations de surveillance et de sécurité aux entreprises. Divor-cé, trois enfants. J’aime pratiquer des activités sportives. Je ne suis guère préoccupé par les questions politiques, sociales ou religieuses. »
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« Mathieu Bousquet, originaire du sud-ouest. J’ai une for-mation d’ingénieur en télécommunications. Je suis célibataire et pas pressé de modifier mon statut car cela me permet de res-ter libre. C’est ma disponibilité, et mes compétences bien sûr, qui m’ont permis, je pense, d’être pressenti pour piloter un pro-jet d’infrastructures de télécommunications en Afrique pour le compte d’un consortium international. Je travaille actuellement dans un service de recherches et de développement d’une entre-prise européenne basée en région parisienne. Je joue au tennis et j’aime voyager. »
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« Mon prénom est Blandine. Je suis la fille cadette du di-recteur du centre. J’ai bientôt quinze ans. Ma sœur vient de fê-ter ses dix huit ans. Je vis à la campagne dans une vieille et grande maison en pierre avec un toit couvert de lauzes. Mon père m’a dit que c’est une ancienne commanderie des Tem-pliers. Près de chez nous il y a quelques maisons plus petites. C’est comme un village. Mes parents et quatre ou cinq autres familles amies s’y sont installés depuis plusieurs années, un peu
– 10 – avant ma naissance. Mon père nous compare souvent à une tri-bu d’indiens isolés et protégés au milieu des montagnes. Nous avons beaucoup d’animaux… Des vaches, des chevaux… Il y a aussi la volaille et les cochons… des chiens, des chats. J’aime bien les chevaux… Et les lapins aussi ! Pas les cochons ! Ça pue ! Nous avons une petite école rien que pour nous. »
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« Merci, Blandine, je te redonnerai la parole plus tard.
– Je voudrais ajouter quelques choses… Je peux ?
– D’accord, mais je t’assure que tu pourras t’exprimer à d’autres moments.
– Je veux parler un peu plus de ma vie au village. Albert est notre prof. Il a enseigné à Paris jusqu'à un moment qu’il nomme « les événements de mai ». Quant à mes parents, ils occupent l’ancienne commanderie car mon père est le représentant du Maître. Notre maison comporte plusieurs chambres et une grande salle que nous n’occupons pas. Elles sont réservées aux deux grandes fêtes annuelles de la communauté. Nous vivons entre nous et nous n’accueillons pas souvent des gens de l’extérieur mais, deux fois par an, Emmanuel vient nous annon-cer la visite du Maître. Il le reçoit en compagnie de mon père et d’Albert. Nous ne rencontrons le Maître qu’à l’occasion de ces fêtes annuelles à la condition d’appartenir au groupe des appre-nants ou des initiés. Mon père m’a dit que le Maître est notre guide spirituel. Au début du printemps, il préside la cérémonie des baptêmes et celle des mariages. Mon père assiste le Maître pendant la cérémonie. Les jeunes garçons et les jeunes filles qui ont atteint l’âge de douze ans dans l’année écoulée sont bapti-sés. Chacun d’entre eux reçoit un nouveau prénom qu’il ne doit pas divulguer à l’extérieur de la communauté. À partir de cet instant, ils sont donc admis parmi les adultes mais dans un
– 11 – groupe particulier : celui des apprenants. Pour marquer cet évé-nement, le Maître regroupe les adultes et les apprenants afin de participer à un rite dont je n’ai pas le droit de parler car il est secret. Celui ou celle qui en parlerait serait puni. À partir de ce baptême, nous participons régulièrement à des exercices desti-nés à nous préparer à la cérémonie des mariages sacrés qui a lieu à la fin de l’été dans l’année de nos dix neuf ans.
» Je ne peux rien dire au sujet de ces mariages car je n’ai pas encore l’âge pour y assister ou y participer.
» Je veux également préciser qu’à l’occasion des baptêmes et des mariages d’autres familles de la communauté viennent de toutes les régions pour se joindre à nous. C’est vraiment une grande fête.
– Tout ce que tu viens de nous dire est intéressant et nous permet de mieux te connaître et peut-être de mieux comprendre la suite des événements. Peux-tu me donner le nom de celui que tu appelles le Maître ?
– Je ne connais ni nom ni même son visage. Le jour de mon baptême je l’ai vu et je l’ai entendu mais son visage est res-té dissimulé derrière un masque. Un jour, ma sœur a posé la question à notre mère qui lui a répondu que son nom et son vi-sage devaient rester secrets afin qu’il soit protégé de tous ceux qui veulent faire du mal à notre communauté.
– Emmanuel, je te redonne la parole. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je te tutoie, n’est-ce pas ? Présente-moi le sujet dont il est question et développe, à cette occasion, tes concepts d’animation de groupes managériaux. »
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