Dynamique De Groupe

Alain Mourgue · Chapitre 33 sur 34

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Dynamique De Groupe

Chapitre 8Enquête

CHAPITRE 8

 

ENQUÊTE

 

Je dois être aussi fou que mon ami pour m’être finalement laissé convaincre de me lancer sur les traces d’Aïcha. Ma hiérar-chie ayant consenti à m’accorder quelques jours de congé, j’ai décidé de jouer le limier dans une histoire complètement ro-cambolesque.

L’immeuble où habite Aïcha est un bâtiment de quatre éta-ges. L’entrée est commandée par un digicode. J’attends un long moment qu’une personne sorte de l’immeuble pour m’engouffrer dans l’entrée. Parmi les huit boites aux lettres sus-pendues au mur, une ne possède pas de nom. Parmi les sept autres il n’y a pas le nom de celle que je recherche. À tout ha-sard, je frappe à une porte du premier étage. Une dame âgée m’ouvre après que je lui aie déclaré être un agent d’assurances et que je cherche l’appartement d’Aïcha Amal afin de régler avec elle un dossier de sinistre. Sur le moment elle se méfie puis me répond qu’elle ne voit pas de qui je veux parler. Je lui fais alors la description de ma supposée cliente.

« Ah oui ! me dit-elle, je vois qui vous voulez dire ! C’est une jeune femme brune. On dirait une arabe ! Mais bien, très discrète, pas d’histoire, jamais d’hommes comme c’est parfois le cas avec des jeunes femmes seules. En fait, je ne l’ai jamais vu avec quelqu’un.

 

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– Où se trouve l’appartement ? Je n’ai pas vu son nom sur les boites aux lettres. »

Elle paraît étonnée et me dit que la jeune femme a démé-nagé quelques jours auparavant. Elle ajoute que pour le mo-ment il n’y a pas encore de remplaçant.

Je lui demande si elle l’a vue au moment du déménage-ment et si elle sait où elle est partie. Elle ne se rappelle pas l’avoir vu. Il y avait juste des déménageurs et le représentant de la régie qui gère l’immeuble dont elle me communique les coor-données. Je la quitte en la remerciant après avoir décliné son offre d’une tasse de café. Je suis fort intrigué par ce déménage-ment. À la régie, usant du même stratagème, je tente d’obtenir quelques informations plus précises sur Aïcha.

L’employée qui me reçoit me déclare que mademoiselle Amal a donné son congé par lettre recommandée en indiquant qu’elle devait quitter rapidement la France pour des raisons professionnelles. L’employée ajoute qu’elle a adressé un chèque couvrant l’ensemble des sommes dues et qu’elle leur a deman-dé, toujours par écrit, de régler tous les dossiers d’abonnements en cours… eau, électricité, etc. Elle précise que ce n’est pas une pratique courante mais que dès lors que tout est réglé rubis sur l’ongle il n’y a pas lieu de se poser d’autres questions.

« Le chèque était-il à son nom ?

– Je n’ai pas le droit de vous répondre ! Pourquoi me po-sez-vous cette question ? Qui êtes-vous ? »

Je dois justifier ma curiosité en indiquant qu’Aïcha Amal nous doit de l’argent et que si elle quitte le pays nous avons be-soin de connaître sa nouvelle adresse ou au moins sa banque. À demi-rassurée, l’employée consent à me répondre. Elle n’a pas conservé le chèque mais se souvient que celui-ci n’était pas au

 

– 114 – nom d’Aïcha. C’était une société ou une association, me dit-elle. Je lui fais promettre de me rappeler pour me préciser l’information en la remerciant pour son amabilité. Je quitte la régie et reviens sur mes pas. Je demande à l’employée si elle se rappelle le nom de l’entreprise de déménagement. Elle me ré-pond affirmativement car un représentant de la régie était pré-sent au moment du déménagement. Elle me donne le nom et l’adresse.

Sur-le-champ je file au siège de la société de déménage-ment qui se trouve dans le 20e arrondissement. C’est une société implantée depuis longtemps. Les immeubles datent du début du siècle. Il y a un unique et immense bureau où travaillent plu-sieurs employés. C’est un décor d’une autre époque. Je traverse la salle et me dirige vers la table qui me paraît être celle du chef de bureau. Il répond sans aucune réticence à mes questions. La commande émanait d’un certain Institut d’études pour le déve-loppement personnel situé en Suisse. Les meubles sont déposés en garde. Les affaires personnelles et le linge ont été expédiés à l’adresse du centre qui a payé la facture de déménagement et de garde pour une période de deux ans. Le chef de bureau m’indique que la commande était accompagnée d’une lettre dactylographiée et signée d’une mademoiselle Amal. Il me mon-tre ces documents. Je note l’adresse sur mon calepin.

Je décide de passer à la Grande Combe avant de me rendre sur le territoire de la Confédération pour tenter de retrouver Aïcha et savoir si elle est encore vivante ou morte et ce qui s’est passé à la Grande Combe un soir de janvier.

Je renonce à mon état d’agent d’assurance pour endosser celui de journaliste afin de rencontrer Jean-Baptiste.

Sous le couvert de ma nouvelle identité et sous le prétexte de la préparation d’un reportage sur les conditions de déroule-ment de certains séminaires professionnels pour cadres diri-

 

– 115 – geants, je prends rendez-vous avec Jean-Baptiste qui accepte de me rencontrer la semaine suivante.

Six jours plus tard…

Un soleil froid de fin d’hiver écarte le voile de grisaille et me salue à la descente de l’auto de location que j’ai prise une heure plus tôt. La brume s’esquive en déchirant sa traîne aux branches des arbres qui tentent de se débarrasser des lambeaux évanescents en s’ébrouant doucement. Le château de la Grande Combe est tel que mon ami me l’a décrit. Sa toiture d’ardoises brille sous l’effet de la soudaine clarté. Je me dirige vers le por-che d’entrée et actionne la sonnerie.

J’attends quelques secondes avant d’entendre une porte s’ouvrir. Une femme vêtue d’une blouse blanche apparaît dans la cour intérieure et se dirige vers la grille derrière laquelle je suis planté.

« Qui êtes-vous et que désirez-vous ? »

Je décline mon identité et indique que j’ai rendez-vous avec le directeur du centre. Elle entrouvre un battant du portail et me fait entrer. Elle doit être une des personnes chargées du ménage ou de la cuisine. Je lui emboîte le pas jusque dans le hall d’entrée où elle me prie de patienter quelques instants.

Jean-Baptiste me tend la main en me souhaitant le bonjour et en me demande si j’ai trouvé le chemin sans difficulté. Il me propose de le suivre dans la bibliothèque afin de nous y installer pour l’entretien que j’ai souhaité avoir avec lui pour les besoins de mon reportage.

Nous prenons place dans des fauteuils qui me semblent être de style Louis XIII bien que je n’aie qu’une connaissance assez superficielle des styles de mobilier. J’accepte la tasse de

 

– 116 – café qu’il me propose et que la femme rencontrée quelques ins-tants auparavant nous apporte.

Voulez-vous me rappeler le nom du journal pour lequel vous travaillez et le sujet précis de votre reportage ? Il veut éga-lement connaître les raisons qui m’ont conduit à choisir le cen-tre de formation professionnelle de la Grande Combe. Je lui ré-ponds que je le connais de réputation par des amis qui ont eu l’occasion d’y séjourner dans le passé. Ma réponse semble lui suffire et nous abordons l’entretien proprement dit. Je l’interroge sur les types de stages organisés, sur les profils des participants, leurs nombres, les sociétés clientes, les interve-nants… Il me répond sans détour, visiblement très détendu.

Le château – m’explique-t-il – a été racheté, il y a une di-zaine d’années par une association à vocation socioculturelle désirant offrir aux entreprises et aux cabinets spécialisés dans la formation et le conseil une structure hôtelière bien adaptée à leurs besoins. Propriété d’un agriculteur local, le château était à l’époque en piteux état. La toiture était en partie détruite, les murs menaçaient ruine par endroit, l’intérieur était à l’abandon. L’humidité rongeait les peintures à fresque. La chapelle servait de fenière. L’association a obtenu des aides de l’État qui, par ailleurs, a classé le site. L’association a été autorisée à rénover et à moderniser les bâtiments à deux conditions : Ne pas modifier l’aspect intérieur et extérieur de l’ensemble et accepter d’ouvrir une partie du château aux visites durant les mois d’été. Les principaux travaux de rénovation et d’adaptation aux activités envisagées ont duré deux ans. Il a été nommé à cette époque directeur du nouveau centre.

Il me propose, ensuite, de me servir de guide afin que je puisse découvrir les salles de réunion, le lieu de détente aména-gé dans l’ancienne chapelle ainsi que l’étage supérieur compor-tant les galeries desservant les chambres. Lorsque je pénètre dans l’ancienne chapelle le récit de mon ami déboule dans mon

 

– 117 – esprit. J’imagine les événements tragiques qu’il m’a relatés. Mais tout est calme, propre et en ordre. Un billard français est disposé au centre de la salle. Mon mentor me montre le soupi-rail du cachot puis la petite galerie surplombant la salle et des-tinée à l’origine à accueillir le maître du lieu et ses proches du-rant les offices religieux.

Tout est parfaitement conforme à la description qui m’en a été faite.

En ressortant de la chapelle je m’approche de la margelle du puits et m’étonne qu’elle soit comblée de terre.

Jean-Baptiste m’explique que pour des raisons de sécurité il a fait boucher le puits tout en conservant la superstructure afin de respecter l’aspect original de la cour du château. Je lui demande si cela remonte à l’époque de l’acquisition du château. Il me répond que le puits a été comblé depuis prés d’un mois. Il a profité de l’absence de stagiaires pour faire effectuer ces tra-vaux.

Je reste là, sur place, perplexe, face au puits, jusqu'à ce que mon hôte m’invite à le suivre pour découvrir les peintures or-nant les galeries.

Il est prés de midi. Nous regagnons le hall d’accueil et je m’apprête à prendre congé de mon hôte lorsqu'une très jeune fille entre. À la description qui m’en a été faite, je reconnais Blandine. Jean-Baptiste lui demande d’aller l’attendre à la cui-sine en lui disant qu’il en a pour un instant. Il me dit, en sou-riant, que c’est sa fille. Elle est là pour les vacances de prin-temps, me précise-t-il.

Au moment de nous séparer, je lui demande, comme si cela venait de me traverser soudainement l’esprit, s’il connaît l’Institut d’études pour le développement personnel situé prés

 

– 118 – de Lausanne en Suisse. Il reste muet durant un bref instant, vi-siblement surpris par cette question qu’il n’attendait pas. Il se ressaisit et me demande de répéter le nom comme s’il avait mal compris. Je lui repose ma question en lui disant qu’un ami m’en a parlé. J’ai cru comprendre que c’est un organisme qui œuvre, lui aussi, dans le domaine du conseil en management, lui dis-je. Jean-Baptiste me répond, d’un ton qui ne me convainc pas, que ce nom ne lui évoque rien. Il ajoute que les organismes de conseil et de formation sont très nombreux et que, de plus, ce-lui-ci n’est même pas en France. J’ai le sentiment qu’il me ment mais il me paraît difficile de pousser plus loin mes interroga-tions sans risquer de me dévoiler. L’entretien est terminé. Nous prenons congé.

Le château s’efface bientôt du rétroviseur. Je prends la route en direction de la Suisse afin de rendre visite à l’Institut d’études pour le développement personnel. J’ignore pourquoi mais j’ai l’intuition qu’Aïcha ne s’y trouve pas. A-t-elle jamais quitté la Grande Combe ? Si ce que Jean-Baptiste a déclaré se révèle exact il est fort probable que la malheureuse n’a pas été relâchée par ses bourreaux. Qu’en ont-ils fait ? Jean-Baptiste a-t-il agit sur ordre et avec Pierre comme il l’a prétendu ou bien a-t-il commis seul ce forfait ? Que s’est-il vraiment passé ce soir là et qu’est devenue cette jeune femme ?

Le lendemain, j’arrive à la petite ville suisse de M… et me présente, toujours sous ma couverture de journaliste, au centre d’études pour le développement personnel. Je dois montrer patte blanche à la grille d’entrée verrouillant l’accès au bâtiment situé au milieu d’un vaste parc en partie arboré. Le bâtiment ressemble à un hôtel de style traditionnel de cette région. J’aperçois quelques personnes assises dans une salle de ré-union. Elles écoutent attentivement l’exposé d’une femme blonde qui doit être l’animatrice. Elle semble donner des conseils à l’un des participants qui fait face aux autres. Il s’agit probablement d’un exercice d’expression orale.

 

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Mon attente est brève. Le directeur vient à ma rencontre. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gri-sonnant et un peu longs, lui donnant l’allure d’un étudiant vieil-lissant mais au visage vif et à l’allure sportive. Il me conduit à son bureau et m’offre du café. Son accueil est cordial. J’ai pré-paré mon interview. Il se prête de fort bonne grâce à mes ques-tions et me propose une visite des lieux. Nous parcourons trois salles de réunion équipées de rétroprojecteur, de postes de TV et de magnétoscopes. Le cadre est luxueux. Un salon-bibliothèque et une salle de gymnastique complètent le disposi-tif. La salle de restaurant est éclairée par de larges baies don-nant sur le parc et les montagnes toutes proches. Les chambres vastes et confortables sont à l’étage. Le directeur m’explique que la clientèle de l’Institut est composée d’entreprises qui envoient leurs cadres supérieurs afin qu’ils participent à des exercices destinés à mieux gérer leur stress et leurs capacités et, égale-ment, afin de rencontrer des personnalités éminentes de tous horizons qui abordent avec eux les sujets les plus divers. Actuel-lement un journaliste britannique spécialisé dans l’étude des relations internationales Nord-Sud est invité ainsi qu’une amé-ricaine, auteur de plusieurs ouvrages et dirigeante d’un cabinet de conseil en recrutement de New York. La semaine prochaine, le PDG d’un groupe international en gestion financière viendra faire une conférence sur l’évolution du système mondial de transactions financières, me dit-il.

Au terme de la visite, je lui demande à rencontrer une amie perdue de vue jusqu’au moment où je prétends avoir appris par hasard qu’elle était nommée à son centre. Quel est son nom ? Aïcha Amal ! J’observe attentivement son visage. Il reste parfai-tement maître de lui. Il s’étonne que je puisse la connaître en disant qu’il s’agit là d’une coïncidence extraordinaire. Il me confirma qu’elle vient d’être recrutée par l’Institut pour assurer une fonction de relations publiques et de communication. Il ajoute que l’Institut a son siége au Canada et que l’établissement

 

– 120 – suisse n’est, en quelque sorte, qu’une filiale. Il se dit vraiment désolé, m’exposant que, malheureusement, il m’est impossible de la rencontrer car elle est actuellement en formation au siège social de l’Institut situé à Fredericton au Nouveau-Brunswick. Je ne manquerais pas de lui faire-part, dès que possible, de vo-tre visite, m’assure-t-il, arborant un large sourire.

Au moment de nous séparer, je lui fais part de mes visites dans d’autres institutions de conseil et de formation en France. Connaissez-vous un certain Emmanuel Cohen ? Très à l’aise, il me répond que c’est un ami de longue date.

Je reprends la route de l’aéroport de Genève-Cointrain. Quelques heures plus tard, je suis de retour à mon domicile pa-risien guère plus avancé qu’auparavant sur le sort d’Aïcha. J’appelle mon ami et lui rends compte de mon périple. Comme lui, je ne peux que souhaiter qu’elle soit toujours vivante et en bonne santé.

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