Dynamique De Groupe
Aïcha
J’ai trouvé, tout de même qu’Emmanuel était plutôt bon dans son boulot. Il a su presser les boutons d’acné de cette pe-tite pucelle d’Aïcha qui veut bien tout apprendre et tout savoir sans payer ! Elle en a chialé la môme ! Elle avait été biberonnée, jusqu'à ce moment, à l’idée qu’il suffit d’avoir des diplômes et une belle gueule pour réussir. Je crois que là, elle a commencé à grandir et elle a eu mal !
Elle a certainement vécu cette première journée comme un enfer. Elle ne savait pas ce qui l’attendait !
Même les farces de l’après-midi l’ont perturbée. C’est vrai qu’elle était la seule femme et que ce n’était pas facile. Nous avons fait, à de nombreuses reprises, des plaisanteries pas tou-jours légères ! »
* * *
AÏCHA
« Emmanuel nous a reçus dans un silence total, sans un re-gard, sans un geste. Nous sommes restés assis sans prononcer un mot pendant un long moment. Nous n’osions pas bouger. Il n’y avait que le souffle de nos respirations et, parfois, un ventre qui gémissait. Au début nous nous sommes regardé, interlo-qués, puis peu à peu nos regards essayaient de s’accrocher à
– 58 – quelque chose de vivant. Les murs de la salle étaient nus. Les rideaux étaient tirés et ne laissaient filtrer que le jour balbutiant de cette matinée d’hiver. Seules les chaises geignaient douce-ment lorsque l’un d’entre-nous croisait ou dépliait ses jambes engourdies. Je tentais de fixer mon regard sur un point imagi-naire du parquet ou sur mes souliers. Je savais que Pierre ne cessait pas de reluquer mes genoux. Son regard se perdait un instant avant de se poser sur ma poitrine ou mon visage. J’étais oppressée. La salive avait déserté ma bouche. Le sang enflam-mait mes joues et mon front. Je n’osais plus croiser mes jambes car, ce faisant, j’offrais à Pierre et à d’autres, la vue de mes cuis-ses. Je gardais donc les jambes serrées l’une contre l’autre, les mains sur le bord de ma jupe. J’avais le sentiment que ma dé-glutition difficile et douloureuse provoquait un vacarme étour-dissant.
La voix d’Emmanuel fut une délivrance. Lorsqu’il m’a don-né la parole, j’ai pensé que le mieux serait de me présenter de la façon la plus simple mais aussi la plus réservée possible.
J’ai vite regretté mon attitude. Je me suis aperçu que je lui avais donné l’occasion qu’il attendait pour me démolir sous les coups de boutoir de ses questions. J’aurais voulu crier, l’insulter, le gifler et partir. Je n’ai pas pu, pas voulu. J’étais ve-nue là de mon plein gré. Je n’avais pas le droit de me comporter en petite fille vexée mais c’est bien ainsi qu’ils me voyaient tous. J’étais devenue à leurs yeux ce que je ne voulais surtout pas être ou paraître, une femme fragile, au bord de l’hystérie, incapable de se contrôler. Je ne souhaitais pas confirmer leur sentiment de supériorité de macho.
Néanmoins, j’étais en train de me laisser enfermer dans un piège dont je ne sortirai pas sans dommage. Emmanuel ne me lâchait plus. Il m’arrachait les réponses comme s’il s’était agi de mes vêtements. Il me mettait à nu sous les regards gourmands de mes compagnons.
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Au début de l’après-midi, il nous a lu un extrait d’une his-toire écrite par un certain Richard Bach intitulée « Jonathan Livingston le Goéland » puis il a engagé de nouveaux exercices destinés, selon lui, à nous décomplexer. J’ai du m’accroupir sur une chaise et mimer une poule. J’étais atrocement ridicule et certains regards accrochés à mes reins m’ulcéraient.
Emmanuel s’est acharné sur moi. Plus il sentait ma dé-tresse mêlée à la colère plus il me poussait dans mes ultimes retranchements. Je me suis souvent mordu les lèvres pour ne pas éclater en sanglots.
J’ai vécu cette journée comme un parcours d’obstacles où la barre était posée chaque fois plus haut. J’étais épuisée, humi-liée, incapable de réagir. J’avais le sentiment d’avoir offert mon intimité en public à des étrangers. J’ai eu honte et mal. Mais j’étais décidée à ne pas lâcher. Il fallait que je tienne bon et que je leur prouve que j’étais plus forte qu’ils ne l’avaient imaginé, que j’étais capable, moi aussi, d’être un chef.
J’étais persuadé qu’en tenant le coup je serais plus forte qu’eux.
J’ai ressenti de la colère à l’égard d’Emmanuel et même de la haine. Il m’a humilié et des regards m’ont souillée. »
* * *
« Merci Aïcha pour ton témoignage concernant la première journée de votre séminaire. Je crois que certains événements ont eu lieu durant la seconde journée puis plus tard en soirée. Je souhaite qu’Emmanuel m’expose d’abord quel était son pro-gramme pour cette journée et ce qu’il pense, de manière géné-rale, de son déroulement. »
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