Dynamique De Groupe

Alain Mourgue · Chapitre 32 sur 34

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Dynamique De Groupe

Marc

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« Tu sais qu’en principe je n’ai pas le droit de te donner des renseignements qui relèvent de la police et de la justice ! Enfin ! J’espère que tu ne vas pas nous embarquer dans une affaire foi-reuse. C’est au sujet de ton dernier roman, m’as-tu dis ? Bon ! Voici ce que j’ai glané sur les individus dont tu m’as communi-qué l’identité. Tout d’abord, à tout seigneur tout honneur !

Emmanuel Cohen. Ce monsieur est né à Varsovie en 1938 dans une famille de la bourgeoisie israélite polonaise. Son père était médecin. Ils ont quitté la Pologne au printemps 39 et se sont installés à Paris avant de se réfugier aux USA en 1940. Ils sont rentrés en France après la guerre.

Emmanuel a un frère et deux sœurs. Il est le plus jeune des quatre enfants.

Il a été un élève brillant du lycée Louis le Grand. Après avoir passé son bac avec mention bien, il a entamé des études supérieures. Il est licencié de philosophie et de sociologie. À la sortie de l’université, il est entré dans un cabinet spécialisé en sociologie du travail.

Il a commencé à militer très tôt, dès le lycée semble-t-il, au sein de groupuscules contestataires de gauche. Il était proche des milieux d’opposition à la guerre d’Algérie et a été soupçonné d’appartenir à un réseau d’aide au FLN. Aucune preuve n’a ja-mais pu être apportée. Il n’a donc pas été inquiété. Il a effectué

 

– 104 – son service militaire en Allemagne dans une unité du Génie. Les accords d’Evian mettant fin aux hostilités lui ont évité l’Algérie.

Il figure toujours sur la liste des membres d’un petit parti progressiste tout en conservant des contacts avec des amis ap-partenant à un groupuscule extrémiste.

En 1968, il a animé des réunions sur les thèmes du monde du travail, relations, hiérarchie, autogestion… Il y professait des principes révolutionnaires issus des théories groupusculaires d’avant-garde prolétarienne, théories selon lesquelles seuls quelques élus ont la clairvoyance et les qualités personnelles suffisantes pour guider le peuple sur la voie de l’émancipation.

C’est aux alentours de 1971 qu’il a fondé, sous forme d’association, un centre d’études sociologiques pour une nou-velle gouvernance d’entreprise. Il s’est appuyé sur cette struc-ture pour créer en 1980 un cabinet de conseil en management. Ses principaux clients sont de grandes entreprises privées et publiques. Il s’appuie sur l’important réseau de relations qu’il a noué avec ses camarades militants politiques.

Tu serais étonné si je te citais les noms de certains grands patrons actuels qui se sont frottés, à cette époque, aux théories révolutionnaires ! Tout cela crée des liens et notre homme a gardé des contacts étroits avec nombre de cadres dirigeants.

Il semble que le recours aux services du cabinet dirigé par Cohen soit un moyen de coopter au sein des directions d’entreprises des sympathisants et, grâce aux dispositions légi-slatives et réglementaires relatives au financement de la forma-tion professionnelle, d’alimenter les caisses d’organisations sec-taires.

Les appuis dont disposent Cohen et ses amis jusqu’au sein de l’appareil d’État n’ont pas permis, jusqu'à présent, de mener

 

– 105 – des investigations sur les financements et les agissements de cette nébuleuse d’associations et de sociétés liées au juteux mar-ché de la formation continue.

Certaines structures disposent d’un patrimoine considéra-ble que les dons, legs ou cotisations des membres justifient offi-ciellement. C’est le cas de celle qui est propriétaire du château de la Grande Combe.

Passons à présent à celui qui paraît être son bras droit, Jean-Baptiste Le Du. C’est un personnage beaucoup plus falot que son patron. Il est né en 1945 à Ivry, en banlieue parisienne. Son père était boucher-charcutier. Sa mère tenait la boutique. Jean-Baptiste était destiné à prendre la succession de son père. Il a appris le métier tout en suivant des études de comptabilité. Il a effectué son service militaire à Angers. Après avoir été libéré des obligations militaires en 1967, il a renoncé au métier de boucher et a été embauché par une entreprise de métallurgie à Nantes comme employé aux écritures. Il a adhéré quelques mois plus tard à une section syndicale noyautée par des trotskistes. Les grèves de 1968 l’ont amené à s’engager dans le mouvement revendicatif aux côtés de militants révolutionnaires qui l’ont convaincu d’adhérer à un petit groupe d’actions et de réflexions politiques. Son parcours idéologique l’a conduit, dans les années 74-75, au militantisme antinucléaire. C’était l’époque des pro-jets de centrales nucléaires en Basse Loire et en Bretagne. C’est un gars costaud et brutal. Il s’est fait interpeller lors de violents affrontements avec les forces de l’ordre. C’est au cours d’une manifestation qu’il a rencontré celle qui est devenue sa compa-gne. Ils ne sont pas mariés. Le couple a deux filles : Béatrice née en 1978 et Blandine en 1980. La famille a décidé de vivre dans une communauté rurale.

Nous pensons que c’est par le biais de relations communes que les deux hommes se sont rencontrés aux environs de 1975. Ils se sont liés d’amitié. C’est probablement Emmanuel qui lui a

 

– 106 – proposé la direction administrative du centre de la Grande Combe. La famille s’est installée dans une autre communauté implantée près de Marvejol en Lozère, en plein désert. Cette petite communauté est liée à une constellation d’associations dans lesquelles Emmanuel semble jouer un rôle central.

Tout ce petit monde vit en autarcie de façon très discrète. La gendarmerie, qui effectue des contrôles ponctuels, n’a jamais enregistré la moindre plainte des rares voisins du coin. Les en-fants suivent un enseignement qui est dispensé sur place par un des membres qui a été prof en région parisienne pendant une dizaine d’années. Côté santé, les membres de cette espèce de tribu sont également bien organisés. Les soins sont dispensés par un médecin lyonnais en retraite, lui aussi militant d’une structure associative liée à Emmanuel. Il est difficile d’établir le contact avec eux car ils n’acceptent de parler à un étranger qu’en présence du « maître », sorte de chef de clan dont on ignore l’identité. Nous avons pensé qu’il pouvait s’agir de Cohen mais nous n’en sommes absolument pas certains.

Passons à Pierre maintenant : Là, c’est un profil différent des deux précédents. Il est né à Lyon en 1953. Ses parents ont changé de domicile à plusieurs reprises. Il a, je devrais dire il avait, une sœur née en 1956. Elle est morte à l’âge de huit ans des suites de ses blessures après avoir été renversée par une voi-ture.

Le père, Antoine Ablys, était officier : Sitôt rapatrié d’Indochine, il a été affecté en Algérie au 5e Étranger de Cavale-rie. Il a été tué au cours d’un accrochage avec l’ALN en octobre 60 au début de l’opération Arièges dans la forêt des Beni-Melloul, dans les Aurès.

Après le décès du père, sa veuve a trouvé un emploi dans la fonction publique.

 

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Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le grand-père maternel qui était avocat, a été accusé de collaboration pendant l’occupation. Il bénéficiait de solides appuis et, très vite, un jury d’honneur a été constitué et l’a lavé de tout soup-çon.

Pierre a devancé l’appel et s’est engagé pour trois ans en 1972 et a été affecté dans une unité parachutiste. Il a été libéré en 75, date à laquelle il s’est inscrit à la faculté de droit.

Il a décroché sa licence trois ans plus tard et a trouvé rapi-dement un emploi. Il a été recruté par une entreprise d’import-export travaillant essentiellement avec le Moyen-Orient. Il avait le bon profil pour traiter des affaires dans le contexte difficile de la guerre civile libanaise.

Ses relations lui ont permis de s’introduire dans les milieux francophiles de la haute bourgeoisie chrétienne de Beyrouth. Ses amis appartenaient à l’entourage de Bachir Gemayel. Il a noué des relations suivies avec des responsables des Forces Li-banaises. Nous savons qu’il a rencontré leur leader, Obeika, au moins à trois reprises.

Nos services de renseignements ont établi qu’il avait cer-tainement contribué, par l’entremise de son emploi, à faciliter un trafic d’armes au profit des phalangistes. Il a collaboré avec eux et le Mossad lorsque celui-ci a commencé à recueillir des informations sur les implantations palestiniennes de Beyrouth Ouest vers la fin de 81 et au début de 82.

Plus grave, il a été soupçonné d’avoir été mêlé, dans les rangs des Forces Libanaises, au massacre de civils palestiniens en septembre 82 dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Il aurait, selon d’anciens phalangistes, participé à la Cité Spor-tive à des séances de tortures et d’assassinats, en particuliers de

 

– 108 – femmes et d’enfants. Tout ceci est resté au niveau des soupçons car aucune preuve formelle n’a été apportée.

Bref, la situation libanaise évoluant, l’homme est rentré en France au début de 83.

Il a quitté son emploi et est entré au service commercial d’une grande marque automobile.

Ce groupe industriel faisait appel aux services du cabinet de consultant d’Emmanuel pour dynamiser les forces de vente. Les deux hommes aux parcours si différents se sont rencontrés et ont sympathisé sans que nous puissions dire ce que chacun a apprécié en l’autre.

En tout cas, ils sont restés en contact. Voilà pour Ablys !

Quant à ta mystérieuse Aïcha, je ne possède que peu d’éléments la concernant. Elle se nomme Aïcha Amal. Elle a trente deux ans. Elle est célibataire. On ne lui connaît ni amis ni famille. Elle est domiciliée dans le 12e arrondissement de Paris. Ses parents, d’origine libanaise, sont décédés. Son entreprise a reçu sa lettre de démission le 30 janvier mais ne l’a pas revue depuis son départ à la grande Combe. Elle semble s’être évapo-rée. »

* * *

« À présent, tu en sais autant que moi ! Quel usage comp-tes-tu faire de ces informations ? Je croyais que ton bouquin était bouclé ! Tu prépares une suite ?

– Marc, tes renseignements sont précieux. Ce qui m’arrive est étrange et presque incroyable. Si je te dis que les personnes sur le compte desquelles tu viens de faire des recherches sont

 

– 109 – des personnages de mon roman et non des individus réels, peux-tu me croire sans songer un instant que je délire ?

– Les romanciers ont l’imagination foisonnante ! Mais là, mon ami, je dois te rappeler que les personnes dont je viens de te parler existent bel et bien ! Ce ne sont pas des personnages imaginaires. Je suppose qu’il existe une ressemblance trou-blante entre le monde que tu as créé et des gens qui vivent comme toi et moi, n’est-ce pas ?

– Pas du tout ! Je suis certain que ces personnes n’existent pas ! Enfin, je veux dire que c’est moi qui les ai créées ! Peut-on supposer que j’ai imaginé des individus qui seraient l’exacte ré-plique de personnes vivantes comme toi et moi ?

– Peut-être as-tu été influencé, à ton insu, par ces gens que tu as croisé un jour ou dont tu as entendu parler. Ce sont des choses plausibles, non ? En tout cas, tu ne peux pas me faire croire que les individus sur lesquels j’ai glané des renseigne-ments sont sortis de ton cerveau !

– Ta réponse est rationnelle mais je reste persuadé qu’ils n’ont jamais eu d’existence avant que je n’écrive la première ligne de mon roman ! C’est normal que tu ne puisses pas me croire.

– Mon cher, je te suggère de prendre quelques jours de re-pos avant d’attaquer ton prochain livre ! Après avoir été immer-gé trop longtemps dans ton récit, tu as du mal à faire la part en-tre fiction et réalité. Cela n’a rien d’anormal.

– Je ne t’en veux pas pour ton incrédulité. Je la comprends et si j’étais à ta place, je raisonnerais de la même manière. Je te remercie mais je vais encore abuser de notre amitié et de ta confiance ! J’ai besoin que quelqu’un, inconnu des protagonis-tes, mène une enquête de terrain pour tenter de tirer au clair

 

– 110 – cette histoire. Comment peut-on imaginer que cette jeune femme se soit, comme par miracle, désintégrée ? Peut-on croire que la mort des deux stagiaires qui se sont opposés à la séance organisée par Emmanuel, soit une simple coïncidence ?

– Pourquoi n’essaies-tu pas de sortir de ton rêve ? Tu veux que j’enquête sur ces individus ? Je ne suis pas un détective pri-vé ! Je suis un fonctionnaire et je n’ai absolument pas le droit de me livrer à des investigations de ce genre sans en référer à mes supérieurs. Et qu’est-ce que je vais leur dire ? Que mon ami, écrivain, est persuadé d’être leur géniteur et qu’il aimerait bien qu’ils rentrent au bercail afin qu’on puisse poser le livre sur les étagères ! C’est pour le coup où j’ai droit à un long séjour en cli-nique psychiatrique ! Qu’en penses-tu ?

– Allons, Marc ! Je sais bien que tu me prends pour un type un peu extravaguant mais je suis certain que tu sauras mener avec tact et discrétion une investigation. N’est-ce pas ton bou-lot ? Il est vrai que ce que je te demande n’est pas sans risque mais ce n’est pas pour te déplaire. Puisque tu opposes ta réalité et ma fiction, que penses-tu des deux morts suspectes et de cette disparition inexplicable ?

– Officiellement il s’agit d’accidents. Quant à la disparition de cette jeune femme, il n’y a rien de suspect… En tout cas pas pour l’instant. Elle est majeure et aucun indice ne laisse suppo-ser que cette affaire ait un caractère criminel. Aucune plainte ni demande de recherche n’a été déposée.

– Deux accidents mortels et une disparition inexplicable a priori ne sont pas de simples fantasmes, avoue-le !

– D’accord, l’évaporation d’Aïcha demeure inexpliquée mais elle peut être explicable… Besoin de changer de vie, dé-pression… Que sais-je ? Je sais que je ne parviendrais pas à te faire démordre de ta théorie selon laquelle tu as créé de toutes

 

– 111 – pièces des personnages qui, du coup, se sont installés dans la vie réelle en menant leur propre existence sans te rendre des comp-tes ! Dans quelle galère veux-tu m’engager ? Puisque nous na-geons en plein délire, allons-y ! Si j’accepte de te rendre ce ser-vice, je dis bien « si », ce qui serait une folie de ma part, qu’attends-tu de moi ?

– Que tu te rendes sur place, à la Grande Combe et que tu essaie de remonter la piste afin de découvrir la vérité. Je te re-mercie ! J’en attendais pas moins de toi !

– Eh ! Tu vas vite en besogne ! Ai-je dis que j’acceptais ? »

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