Dynamique De Groupe
Luc
Ses réticences à parler d’elle autrement qu’en présentant un banal CV m’ont incité à la pousser dans ses retranchements. Je le répète, il ne s’agit pas là d’une manifestation de sadisme de ma part, mais d’une méthode parfaitement éprouvée pour contraindre les participants à jouer franchement le jeu avec eux-mêmes et avec les autres équipiers. Il ne peut pas y avoir une véritable équipe soudée par un solide esprit de corps si, en son sein, certains ou certaines ne s’engagent qu’en fonction des évé-nements ou des humeurs. Il ne peut pas y avoir d’engagement à géométrie variable !
J’ai été particulièrement attentif au comportement d’Aïcha. Elle a vécu ce premier exercice de manière désagréable.
Je n’ai pas rencontré de grosses difficultés avec ses collè-gues. Il est vrai que le groupe était restreint. Cela facilite sou-vent une expression plus libre. »
* * *
LUC
« À neuf heures, je me suis dirigé vers la salle « A » située au rez-de-chaussée. Personne n’avait encore osé s’introduire dans la pièce. Lorsque nous avons été au complet, l’un d’entre-nous – je crois que c’est Aïcha – a décidé d’entrer après avoir doucement frappé à la porte. Personne n’a répondu. Nous avons poussé la porte et sommes entrés.
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La pièce était presque vide de tout mobilier. Il n’y avait que des chaises disposées en cercle. Sur l’une d’elles, un homme était assis, immobile, les deux mains posées bien à plat sur ses cuisses jointes. Son regard fixait le sol. Il semblait ne pas nous avoir vus ni entendus. Nous avons hésité un instant puis nous avons avancé et nous nous sommes emparés chacun d’une chaise. L’individu n’avait toujours pas bougé ni prononcé un mot. Nous avons échangé des regards interloqués, ironiques, même, pour certains d’entre-nous. Nous étions décontenancés et n’osions parler. Un silence enveloppait la salle. Je ne savais pas où poser les yeux. Nous étions figés, le regard perdu comme durant la minute de silence que le souvenir d’une tragédie pas-sée nous aurait imposé.
J’étais bercé par le souffle de nos respirations. Quelques bruits étouffés de l’activité domestique du château nous parve-naient.
Un pied de chaise grinça sur le parquet. Nous avons tourné nos regards désapprobateurs vers l’auteur du bruit intempestif, comme s’il s’était rendu coupable d’un acte inconvenant.
Les minutes s’écoulaient. Mon regard s’est porté vers la fe-nêtre. La brume se déchirait lentement aux branches dénudées. Même les rares oiseaux en cette saison respectaient le silence.
À un moment, le parquet a craqué au-dessus de nos têtes. C’était peut-être le personnel chargé de faire le ménage dans les chambres.
Dans un coin du plafond, une fine toile d’araignée dansait doucement dans l’air chaud s’élevant d’un des radiateurs.
J’ai remarqué l’absence de pendule dans la pièce alors qu’un coup d’horloge venait de retentir au loin. Près de trente minutes s’étaient écoulées et nous étions là, immobiles, muets,
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épiant un signe, guettant un geste ou un son de celui qui s’obstinait à se taire.
Certains pliaient leurs jambes, tantôt la gauche sur la droite et tantôt la droite sur la gauche. D’autres les étiraient de-vant eux. Il y avait ceux qui gardaient les bras croisés sur la poi-trine et les pieds ramenés sous leur chaise. Je sais que la ma-nière dont on occupe l’espace qui nous entoure révèle peu ou prou notre personnalité. Il y a les conquérants, les envahisseurs, les mesurés, les repliés sur eux-mêmes… J’étais convaincu que notre animateur avait commencé à nous jauger. L’un de nous se mit à faire craquer méthodiquement les articulations de ses doigts. Bientôt ce claquement a envahi mon esprit au point de devenir insupportable.
L’homme a fini par redresser la tête, découvrant un large front, des yeux bleu, un nez fin et droit, bien dessiné. Il m’a paru doté d’une grande intelligence. Il avait également un air rassu-rant mais je ne pouvais pas encore dire en quoi il pouvait inspi-rer intelligence et confiance. Il nous a fixé l’un après l’autre. Son regard allait des pieds à la tête.
Il semblait se livrer à un exercice d’hypnose tant son regard était pénétrant. J’ai tenté de m’y soustraire tout en sachant que cette attitude pouvait être interprétée comme un manque de courage ou de franchise. J’ai alors braqué mon regard sur un point situé juste au-dessus ou juste au-dessous du sien, comme les présentateurs à la télévision qui font semblant de regarder les téléspectateurs droit dans les yeux alors qu’ils sont rivés sur le prompteur situé légèrement à côté ou au-dessus de l’objectif de la caméra.
Il portait un pull-over rouge à col roulé, un pantalon de ve-lours côtelé bleu nuit et des mocassins en cuir noir. Ses chaus-settes me semblèrent être en laine d’Écosse. Il appréciait, à l’évidence, être à l’aise dans ses vêtements. Ses cheveux encore
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– Avez-vous bien dormi ?
J’ai tressailli.
Le timbre de sa voix était d’une tonalité agréable. Une voix d’orateur, profonde et sonore à la fois. Une voix de séducteur.
Nous lui avons tous répondus, pressés de rompre cet in-terminable silence.
– Je vous souhaite une aussi bonne journée que fut votre nuit. Mon nom est Cohen, Emmanuel Cohen mais vous ne m’appellerez ni monsieur, ni monsieur Cohen… Mais Emma-nuel. D’accord ? Vous-mêmes vous n’énoncerez que votre pré-nom. Nous allons dès à présent nous tutoyer.
“Bien, tout est clair ? Je vous inviterai, tout à l’heure à me poser des questions si vous en avez, mais pour le moment vous allez vous présenter et dire ce que vous attendez de ce sémi-naire. Faites comme vous voulez. La seule contrainte qui vous est imposée est la durée. Vous disposez chacun de trois minutes, pas davantage, d’accord ? Ensuite je vous demanderai de préci-ser tel ou tel point de votre présentation. Nous consacrerons à ce tour de table notre première matinée. Il constitue notre pre-mier exercice destiné à faire de chacun de vous un maillon d'une chaîne qui doit être robuste, incassable, qu’elles que soient les tensions qu’elle ne manquera pas de subir. Au terme de votre séjour, vous constituerez un groupe soudé autour de votre direc-teur. Votre équipe ne sera plus seulement une réunion de bril-lantes individualités, que vous êtes sûrement, mais un Être vi-
– 45 – vant qui vous dépasse et auquel vous serez totalement dévoué : l’équipe de direction. Vous existerez en elle, par elle et pour elle.
“Bon, ça va ? Pas de question ? Allons-y !”
En réalité, il n’attendait pas de nous des questions. Il avait pris la parole, donc la maîtrise de la réunion. C’était son boulot et il le faisait bien.
Une nouvelle parenthèse de silence s’est ouverte mais plus brève que la précédente. Emmanuel a jeté un rapide coup d’œil dans son carnet.
Il a commencé le tour de table par Pierre qui s’est présenté de façon assez classique. Je me souviens qu’il nous a parlé du Moyen-Orient et de son engagement dans l’armée. Il semblait avoir gardé un bon souvenir de cette période. Il a parlé de l’armée comme d’une école du courage et de la solidarité. Par contre, il a été très discret sur son activité professionnelle qui, me semble-t-il, l’oblige à se déplacer très souvent à l’étranger.
Mathieu lui a succédé. Il a travaillé en Afrique si mon sou-venir est bon.
Quant à Simon, je ne me rappelle plus ce qu’il a dit au cours de sa présentation.
Puis ce fut le tour d’Aïcha. Là, je m’en souviens très bien. Elle était visiblement mal à l’aise. Elle a essayé d’en dire le moins possible. Bien mal lui en a pris ! Emmanuel n’a eu de cesse, ensuite, de la traquer jusqu’au moindre détail.
C’est moi qui ai clos l’épreuve. Emmanuel a alors repris la parole :
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– Bon ! nous a-t-il dit avec le doux sourire d’un père pa-tient et attentif qui aurait pris la peine d’écouter quelques bana-les histoires de ses enfants. Pensez-vous que, désormais, vous vous connaissez ? Voyons par exemple Aïcha… Honneur aux dames n’est-ce-pas ? Nous savons que tu es née à Paris, que tu es célibataire et que tu n’as pas d’enfant. Tu es modérément sportive et plutôt intellectuelle. Je ne sais pas ce qu’en pense Pierre… ou Mathieu… ou Simon… Mais ce que je sais corres-pond à la description d’un être social standard de niveau moyen supérieur ! Tu t’es présentée comme si tu étais un objet de mar-keting, très désincarné, soft… Comme s’il s’agissait d’un service ou d’un produit ! Pas d’âge, pas d’émotions, pas de famille, pas de relations, tout est lisse… Désires-tu que nous te regardions comme un produit de beauté par exemple ? J’ose espérer que tu n’es pas un ectoplasme !
L’interpellée a tenté de réagir mais Emmanuel ne lui a pas laissé le temps de rétorquer. Je me rappelle parfaitement son propos :
– Non, non, Aïcha ! Je te redonnerai la parole tout à l’heure, promis ! Mais pour l’instant nous allons tenter d’en sa-voir un peu plus sur ton compte. D’accord ?
“Tu es parisienne ! Parce que tu es née à Paris ou parce que tu es domiciliée dans la capitale ? Pourquoi est-ce important pour toi de commencer ta présentation en nous disant que tu es parisienne ? Être parisienne est-il un élément fondamental de ton identité ? Te sens-tu parisienne avant d’être femme, avant d’être fille d’un père et d’une mère, avant d’être diplômée de sociologie et d’économie ? Est-ce enfin une manière d’éviter l’aveu de tes véritables origines ? Il y a tellement peu de pari-siens authentiques, n’est-ce pas !”
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Elle était de plus en plus mal à l’aise et avait renoncé à ré-pondre. Emmanuel s’est tourné vers Simon et lui a demandé son avis.
Simon a paru embarrassé mais il ne pouvait pas se déro-ber :
– Je pense qu’Aïcha étant une femme, elle n’a pas voulu – comme le font les hommes – donner son âge et qu’elle a indiqué son lieu de vie ou de naissance sans que cela présente une im-portance particulière. Elle aurait pu commencer par sa forma-tion universitaire.
– Bien ! – reprit Emmanuel – Simon est un homme à la fois poli et pas compliqué. Il est certainement favorable à l’égalité entre les hommes et les femmes mais il continue à leur reconnaître le droit à quelques coquetteries comme celui de taire pudiquement leur année de naissance. Simon, avoue qu’au fond de toi si tu concèdes quelques privilèges futiles aux fem-mes c’est que tu ne leur reconnais pas les mêmes droits qu’aux hommes. Non, non, ne protestes pas ! Du reste, regarde tes col-lègues qui esquissent le sourire de la complicité masculine.
“Donc, Aïcha, sache que tes collègues ici présents te recon-naissent des privilèges mais n’en abuse pas, veux-tu ?”
Emmanuel était tout miel.
– Parle-nous un peu plus de toi, de ton parcours de vie ! Tes origines, ta famille, ton domicile, … Que sais-je encore ? Tes collègues piaffent d’impatience de connaître celle qui va orches-trer la communication ! Communique donc sur toi Aïcha. Nous t’écoutons.
Aïcha était sur des braises.
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– Je suis née à Paris mais mes parents ne sont pas pari-siens. La famille de mon père était originaire de Jéricho et s’est réfugiée au Liban en 1948. Du côté de ma mère, la famille était établie à Jénin et s’est réfugiée à Irbid en Jordanie à la même époque. Ma mère et sa famille ont quitté Irbid quelques années plus tard pour Beyrouth. Mon père a obtenu une bourse du gou-vernement français et a pu poursuivre ses études en France. Il a connu ma mère à Beyrouth au cours d’un de ses séjours dans sa famille. Étant dans les affaires, mes parents ont eu l’occasion de vivre en France à de nombreuses reprises. Je suis domicilié à Paris. J’insiste pour dire que je ne vois pas en quoi ces informa-tions peuvent présenter un intérêt quelconque dans ce sémi-naire.
Emmanuel était très calme et lui a répondu d’un ton posé, presque doux :
– L’intérêt pour ce séminaire est de se présenter aussi com-plètement que possible. Cette phase constitue l’étape indispen-sable sur le parcours de découverte réciproque que nous devons effectuer afin de réaliser une véritable équipe de travail. Je ne pense pas que l’exposé de tes origines puisse te gêner. Il est très important que chacun se connaisse bien, assume son identité et exige la même transparence de la part des autres membres du groupe. Peux-tu nous dire ton âge à présent ?
– J’ai trente deux ans. Je dois dire que c’est la première fois que je subis un tel interrogatoire en guise de tour de table ! C’est très désagréable !
– Il n’y a aucune raison à cela ! Tu dois dominer tes fausses pudeurs ou tes coquetteries et te dévoiler complètement au cours de notre séminaire. C’est un travail personnel indispensa-ble. Dernières questions personnelles, Aïcha : As-tu des frères et sœurs ?
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– Non ! Je suis fille unique.
– As-tu de la famille, des amis… Un ami ? Une amie ?
– Non, je vis seule et je n’ai pas d’autre famille. En tout cas pas en France.
– Bien ! C’est pourquoi tu t’investis dans la vie profession-nelle avec autant de volonté ? N’est-ce pas ?
– C’est possible, oui.
– Comme vous le constatez Messieurs, il n’est pas toujours facile de se mettre en quelque sorte à nu devant les autres ! Eh bien à vous maintenant !
Nous nous sommes soumis à notre tour à cet exercice tout en remarquant que notre interrogateur n’était pas aussi curieux avec nous qu’il ne l’avait été avec Aïcha.
L’après-midi fut consacrée à la réalisation de plusieurs exercices de travail de groupe qu’Emmanuel qualifia d’entraînement à une future épreuve qui nous impliquerait da-vantage.
De retour du salon, vers quatorze heures, nous avons trou-vé, posé sur nos chaises, un sac en plastique souple et transpa-rent contenant un survêtement de sport. Emmanuel nous a invi-tés à nous en vêtir.
Nous avons ainsi abandonné une part supplémentaire de toute apparence d’individualité. Comme à l’armée ou dans les ordres religieux, nous portions désormais un uniforme. Le vê-tement était de couleur gris-bleu. Une formule était imprimée au dos du blouson « dynamic team. » Nous avons esquissé quel-
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Emmanuel nous a demanda de nous livrer à une sorte de jeu destiné à nous faire confiance mutuellement. Nous nous sommes groupés deux par deux. Au sein de chaque couple l’un des partenaires devait se laisser tomber en arrière, le corps par-faitement droit. Le second partenaire, placé derrière lui, devait le retenir le plus tard possible afin de lui éviter une douloureuse chute sur le plancher. Celui qui se laissait ainsi tomber en ar-rière devait faire une totale confiance à l’autre.
L’exercice suivant était censé développer en nous la capaci-té d’improviser un discours sur n’importe quel sujet, y compris dans une situation ridicule tout en demeurant sérieux et crédi-ble afin de retenir l’attention du public.
Par exemple, je dus faire face au groupe, renverser au sol ma chaise qui représentait, dès lors, un cochon. Je devins un marchand de foire chargé de vanter, durant cinq longues minu-tes, les qualités de l’animal imaginaire.
Un autre d’entre-nous a joué le rôle d’un saltimbanque. Il a du parcourir la salle de long en large en mimant par le geste et le son le joueur de trompette rameutant la foule. Il a débité, en-suite, une harangue stupide afin de préparer une foule invisible de badauds à applaudir aux exploits d’une « Madame Lolo » qui se préparait à plonger du haut d’une échelle dans une cuvette. Bref ! Il nous a fait mimer et commenter des scènes particuliè-rement ridicules. Ceci – nous dit-il – afin de vaincre nos com-plexes et nous amener progressivement à assumer n’importe quelle situation aussi grotesque, tragique ou scandaleuse puisse-t-elle être.
Je me souviens également que Aïcha a du grimper sur sa chaise, plier ses jambes et ramener ses coudes contre le corps
– 51 – avant de les agiter comme des ailes tout en caquetant comme une poule. Elle en a été, je crois, très vexée, mais elle a fait bonne figure. Je suis persuadé qu’Emmanuel n’avait pas choisi les saynètes au hasard mais bien en fonction de chacun d’entre nous.
Après la pause, vers seize ou dix-sept heures, Emmanuel nous a fait subir un long moment de silence ; dix, quinze minu-tes, je ne sais plus mais ce fut vraiment pénible. Puis, il a rompu le silence et nous a demandé de réfléchir à un événement qui s’est produit au cours de notre vie et qui nous a causé une grande peine. Il nous a chargés, ensuite, chacun à notre tour, de l’exposer au groupe. Il a insisté pour que nous soyons totale-ment sincères.
– Celle ou celui qui tentera de bluffer ne tiendra pas long-temps, nous a t-il déclaré. Recueillez-vous durant quelques ins-tants, fouillez votre cœur et votre mémoire. Je vous laisse quinze minutes. Ensuite je désignerai le premier qui devra prendre la parole, sauf si un volontaire se propose. À partir de ce moment tout le monde devra être très attentif à l’exposé de son collègue.
Il a quitté la salle. Une fois de plus, nous étions déconte-nancés par la nature des épreuves auxquelles nous devions nous soumettre.
L’un d’entre-nous a parlé de confession mais un autre lui a fait remarquer qu’il ne nous était pas demandé d’exposer une faute mais un chagrin. À son retour, en l’absence d’un volon-taire, Emmanuel a désigné Aïcha. J’ai eu la sensation qu’il était décidé à concentrer toute son énergie déstabilisante sur elle.
Il s’est placé à l’écart du groupe, bien en vue, puis a de-mandé à Aïcha de s’assoire face à nous.
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– Nous t’écoutons ! lui a-t-il lancé.
Elle était angoissée. Tous nos regards convergeaient sur elle. Ses paroles sont gravées dans ma mémoire :
– Je ne sais pas trop comment introduire mon propos. Il est toujours difficile de se remémorer un moment ou un senti-ment douloureux. C’est encore plus dur de l’exposer à voix haute devant des étrangers. Cet exercice me fait songer à une confession publique ou à un entretien chez le psychanalyste… Mais vous n’êtes pas des psychanalystes et vous me demandez de me mettre en quelque sorte à nu ! Vous nous contraignez à nous livrer à un strip-tease sentimental et je trouve cela in-convenant !
Emmanuel était parfaitement détendu. Il arborait un sou-rire ambigu, à la fois rassurant et inquiétant.
– Ce n’est qu’un début, Aïcha ! Courage ! Vous êtes à l’entraînement… pour le moment !
Nous formions un auditoire d’autant plus silencieux et en-clin à l’indulgence que chacun d’entre nous attendait son tour avec anxiété.
La voix d’Aïcha était faible et tremblante.
– Je crois qu’un des souvenirs pénibles que j’ai conservé, c’est lorsque ma mère me dit, alors que je venais de fêter mes sept ans, que mon père aurait préféré un garçon. J’ai eu le sen-timent, qui ne m’a plus quitté depuis, que ma naissance avait causé chez mes parents davantage de déception que de joie. J’ai eu, dès lors, le souci permanent de plaire à mon père afin d’en être davantage aimée et peut-être aussi pour tenter d’atténuer sa déception. J’ai su, lorsque j’ai été plus âgée, que ma mère n’avait pas pu avoir d’autres enfants. J’en ignore la raison.
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Aïcha était émue. Son regard était fixé sur un point quelque part loin derrière nous. J’ai eu le sentiment que les larmes étaient proches. J’étais personnellement gêné d’être témoin de cette scène. Je pense qu’il en était de même pour mes collègues. Je trouvais cet exercice aussi stupide que cruel mais n’étions-nous pas, depuis longtemps déjà, les complices de notre propre humiliation, espérant payer ainsi le prix pour accéder à une sorte de saint des saints, devenir enfin des managers dirigeants, une sorte de surhommes, d’initiés… ?
N’importe qui, en cette situation, ai-je pensé, remercierait poliment Aïcha en s’excusant de l’avoir ainsi traumatisée. C’était sans compter la volonté, non pas farouche, mais tranquillement professionnelle d’Emmanuel qui n’attendait visiblement que cela pour écarter les lèvres de la plaie et y introduire le fer rouge des questions et des insinuations.
– Aïcha, aurais-tu préféré être un garçon ? Qui as-tu aimé le plus ? Ta mère ou ton père ? Pourquoi ? As-tu eu envie d’imiter ton père ? Afin de lui faire plaisir t’es-tu comportée comme le garçon qu’il avait voulu ? Jouais-tu plutôt à la poupée ou au ballon ? À ton adolescence, préférais-tu caresser tes copi-nes au lieu d’embrasser les garçons ? Portais-tu plus volontiers des pantalons que des jupes ? Aurais-tu choisi une autre voie professionnelle si tu avais pleinement assumé ta féminité ? Ai-mes-tu les hommes ? Les femmes ? Est-ce parce que tu te sens un garçon manqué que tu es célibataire ? Que penses-tu de l’égalité des sexes ?
J’aurais voulu que la mitraille des mots cesse de la déchi-queter mais son tourmenteur attendait à peine une réponse avant d’ouvrir à nouveau le feu. Elle était complètement effon-drée et a terminé en larmes. Magnanime, l’inquisiteur l’a remer-cié et a déclaré que c’était bien et qu’elle avait été très coura-geuse. Il nous a invité à prendre exemple.
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J’ai eu honte de ma lâcheté mais je n’avais pas envie de su-bir encore pire qu’elle si je manifestais une quelconque indigna-tion. Mes compagnons étaient certainement dans le même état d’esprit, redoutant qu’une tentative de défense envers Aïcha ne soit interprétée par le reste du groupe, et pas seulement par no-tre animateur, comme un impardonnable indice de sensiblerie et de faiblesse.
Il nous a passé ainsi, tour à tour, au crible de ses questions, triturant notre mémoire et nos sentiments, nous contraignant à « mettre nos tripes sur la table » quand il sentait que l’un d’entre-nous avait confectionné un pseudo chagrin afin de ne rien révéler de son intimité. Il fouillait nos âmes et nous n’en sommes pas sortis indemnes.
Lorsque l’heure du dîner a enfin sonné j’ai éprouvé un curieux sentiment fait à la fois de fierté et de honte. J’étais fier d’avoir supporté avec courage les humiliations et les douleurs que je m’étais infligées. Les consultants, tel Emmanuel, savent toutes les avanies que nous prêts à subir pour satisfaire nos pe-tites vanités, nos ambitions médiocres. Ils savent également que c’est en nous humiliant qu’ils nous rendent cruels et insensibles. Le vrai chef n’est pas celui dont les qualités lui ont permis d’apprendre la cruauté. Le vrai chef, le chef inné, est celui qui est naturellement cruel et intelligent. La cruauté sans intelli-gence donne juste des brutes bonnes à servir de valetaille pour les basses besognes mais la cruauté jointe à l’intelligence, voilà l’élixir de pouvoir ! Si l’on y ajoute la séduction, on obtient un monstre ! Mais attention ! Un monstre séduisant et donc redou-table.
Je raconte en détail l’interrogatoire qu’a subi Aïcha parce que c’était la seule femme du groupe, ce qui faisait d’elle une sorte de bouc émissaire, un souffre-douleur, un catalyseur de nos peurs, de nos fantasmes et de notre agressivité. C’était aussi
– 55 – un moyen de casser en elle toute velléité d’en appeler à sa fémi-nité pour obtenir respect et écoute de notre part. »