Dynamique De Groupe

Alain Mourgue · Chapitre 22 sur 34

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Dynamique De Groupe

Mathieu

– J’ignore comment les choses lui ont été présentées, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’elle a été amenée ici par son père et notre animateur. Je sais également qu’ils couchent avec elle. Quant aux obligations morales, l’exercice proposé avait préci-sément pour objectif de nous en affranchir.

« À l’évidence tu as été un excellent élève ! À ton tour Ma-thieu. »

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MATHIEU

 

« Je n’ai pas d’expérience militaire pour justifier ma quié-tude dans cette affaire. Je dois simplement préciser que j’ai longtemps bourlingué en Afrique noire. Dans ces régions les filles sont mariées dès l’âge de dix ou onze ans à des hommes qui ont parfois plus de cinquante ou soixante ans. Malgré un discours occidental récent sur le droit des enfants, ces pratiques demeurent très répandues et tout le monde les juge normales, ou presque. Il n’est pas rare de proposer à l’Européen de pas-sage les services sexuels de très jeunes filles. C’est un moyen supplémentaire de subsistance pour leurs familles. La morale est une question de climat. Devenir chef dans ces régions n’impliquerait pas d’être capable de coucher avec une gamine puisque c’est un acte relativement ordinaire. On demandera d’accomplir un sacrifice mettant par exemple en jeu le courage ou la force physique. En tout cas, la capacité d’occuper une fonction de commandement implique la démonstration de pou-voirs extraordinaires. Un chef est un prêtre ou un magicien. C’est celui qui parle aux dieux. Il accomplit des actes prodigieux, il transgresse des interdits. On l’admire et on le craint tout à la

 

– 81 – fois. Il réalise la symbiose de l’interdit et du sacré. C’est cela qui le place au-dessus des autres.

La méthode d’Emmanuel nous reconnecte avec ses valeurs primordiales de toute société. Le chef est celui qui est capable d’accomplir des actes que le commun des mortels ne peut pas ou n’ose pas réaliser.

Il nous a offert en sacrifice rituel la jeune Blandine. Elle a été préparée à ce rôle. Ce n’est rien d’autre qu’un mariage sacré. Chacun a fait ce qu’il devait faire. Un engagement était pris et il devait être tenu. C’est fait. Il n’y a rien à regretter ou à déplorer sauf la défection de nos trois collègues. Je pense qu’ils ont une conception du chef qui n’est pas adéquate. Pour eux, c’est un individu comme tous les autres. Il est simplement en charge d’une responsabilité sans que l’on vérifie s’il a les qualités requi-ses pour les assumer en cas de crise. Un diplôme n’est pas une garantie. C’est simplement la reconnaissance d’un niveau de connaissances, même pas de compétences ! »

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« Tu dis que la morale est une question de latitude. Ce rela-tivisme légitime une tolérance inégalitaire et raciste. C’est ad-mettre que tout le monde ne mérite pas d’avoir les mêmes droits. Tu ne reconnais pas certaines valeurs universelles ?

– Avant l’invention du supposé concept universel des droits de l’homme, il y a eu, et il y a encore, la religion catholi-que qui se prétend universelle. Or combien de massacres et d’exécutions n’a-t-on pas commis au nom de l’universalisme de la religion catholique puis au nom des principes universels ré-publicains et laïcs fondés sur les droits de l’homme ? Le colonia-lisme, pour ne parler que de cela, a été justifié moralement par un message d’universalité. Les nouveaux arrivants ont cassé par la force les structures traditionnelles, non pas par bonté d’âme à

 

– 82 – l’égard des petites filles excisées ou vendues à des vieillards, mais plus prosaïquement pour prendre le contrôle de ces socié-tés afin de s’enrichir. Bien sûr, il y a toujours de bons apôtres, des purs. Ce sont les plus dangereux ! Ils recouvrent toute cette violence d’un badigeon de verbiage où Dieu et la Vierge Marie se disputent la première place avec Voltaire et Rousseau.

“Ne sois pas naïf ! Le bon principe et la bonne morale sont ceux du plus fort. S’il y a un principe universel c’est bien celui du droit du plus fort. En ce sens, le concept du chef développé par Emmanuel est universaliste !

“Si je suis chef c’est parce que j’ai prouvé, d’une manière ou d’une autre, que j’étais le plus fort, le plus malin, le plus cruel… Ça, c’est universel. Tout le monde peut le comprendre !

– Dans le système que tu décris qu’elle est la place de la femme ?

– Rien n’exclut a priori la femme. Qu’est-ce qui l’empêche de manifester ses qualités de chefs ? Il y a eu dans le passé des sociétés matrimoniales. Il y a eu les antiques amazones. Il se trouve que la femme a généralement une conception du pouvoir qui passe par le recours à d’autres moyens que la force ou la vio-lence.

– Le sexe par exemple ? Tu ne trouves pas que c’est une image un peu éculée ?

– Il y a le sexe, c’est vrai. Que se soit une image éculée n’enlève rien à sa réalité, mais il y a d’autres moyens. L’amour par exemple. L’homme n’exerce jamais son pouvoir par l’amour. Il va utiliser la séduction ou susciter l’admiration. Il usera par-fois de l’amitié masculine mais pratiquement jamais de l’amour. L’amour, c’est comme la bombe atomique ! C’est une arme re-

 

– 83 – doutable. Si l’homme s’acharne à humilier et à dominer la femme s’est surtout, enfin je crois, pour la dissuader de l’aimer.

– Si je te comprends bien, l’épreuve à laquelle Emmanuel vous a soumis est doublement initiatique. Elle vous oblige à commettre de sang froid un acte réprouvé par la société mais surtout à humilier la femme dont le rôle a été tenu par une jeune adolescente, l’infortunée Blandine ?

– Oui il y a certainement du vrai dans ce que tu dis mais tu es mieux placé que moi pour savoir ce qu’Emmanuel a dans la tête !

“Je n’ai pas de conseil à te donner mais tu devrais aussi être attentif au comportement de Pierre qui me donne l’impression de ne pas supporter l’idée qu’une femme puisse non pas seulement être, mais même désirer devenir chef. Il t’a échappé. Je crois qu’il est dangereux et je doute que tu puisses le maîtriser. En tout cas je te souhaite bonne chance !

– Selon les déclarations des uns et des autres il semble éta-bli que l’après-midi s’est déroulé tranquillement. La rupture était consommée entre ceux qui avaient osé et les autres.

“Luc et Simon ont passé un long moment dans la biblio-thèque. Aïcha est restée dans sa chambre.

“Le dîner s’est déroulé dans une atmosphère lourde. Il y avait un silence de plomb.

“Emmanuel est venu au moment du dessert pour rappeler que vous deviez assister à la réunion de synthèse le lendemain à partir de neuf heures. Tous les participants ont été conviés.

“Jean-Baptiste et Emmanuel ont dîné dans la cuisine en compagnie de Blandine.

 

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“Vers vingt deux heures la plupart des stagiaires ont rega-gné leur chambre. Seul, Pierre est resté au rez-de-chaussée. Il a rejoint Jean-Baptiste et Emmanuel. Blandine a été renvoyée dans la chambre d’Emmanuel. Il l’a retrouvée quelques heures plus tard. J’ignore ce qu’il a fait durant ce laps de temps. Pierre et Jean-Baptiste sont donc restés seuls au rez-de-chaussée du-rant prés d’une heure.

“Jean-Baptiste, peux-tu me rapporter la conversation que vous avez eue ce soir-là et ce que vous avez fait ensuite ? »

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