Dynamique De Groupe
Luc
“Quant à Blandine, me direz-vous ? C’est une enfant char-mante qui a été préparée à ce genre d’exercice. Vous n’avez au-cun souci à vous faire la concernant. Cette épreuve relève d’un processus éducatif qui la conduira à un degré supérieur au sein de sa communauté. Elle sait, en outre, qu’elle contribue à la ré-alisation d’une étape capitale dans le processus de reconstruc-tion de la conscience des futurs dirigeants que voulez devenir. Malgré son jeune âge elle a un psychisme solide.”
* * *
« Tu me semble bien sûr de toi à ce sujet. Qu’est-il arrivé ensuite ? Luc, tu veux bien me répondre ? »
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LUC
« Après le petit-déjeuner, Emmanuel nous a conduits dans la chapelle. Elle était plongée dans la pénombre. D’épais rideaux étaient tirés devant les deux fenêtres. Emmanuel a actionné l’interrupteur. Une vive lumière a inondé le centre de la pièce. Il s’est placé face à nous. Il tournait le dos à l’autel. Il est demeuré un instant immobile et silencieux puis a tenu un étrange dis-cours :
– Vous avez suivi, hier, un entraînement qui, je l’espère va permettre à chacun d’entre-vous de passer du stade de brillante individualité à celui de membre intégré au groupe qui doit dé-sormais penser et agir dans l’intérêt de tous. Vous ne serez plei-nement efficaces dans vos fonctions respectives que si votre atti-tude contribue à donner à l’équipe managériale sa pleine effi-cience. Cela implique, de la part de chacun d’entre-vous, de
– 63 – connaître parfaitement le rôle qui lui est imparti, le comporte-ment qu’il doit adopter, les réactions à avoir, ainsi que les rôles de ses co-équipiers. Vous devez avoir la volonté, que dis-je, le désir ! Oui le désir ! de travailler ensemble. Avant d’être respon-sable de tel ou tel service vous serez d’abord et avant tout mem-bre de l’équipe dirigeante pilotée par votre direction.
“Comme au sein d’une équipe sportive de haut niveau vous devez faire de l’objectif du groupe votre objectif personnel. Vous devez vous approprier la stratégie retenue par le directeur et élaborer ensemble les plans d’actions. Vous devez définir et res-pecter une communication qui induira clairement la solidarité et la volonté de l’équipe dirigeante. Vous devez coordonner par-faitement vos actions et faire face solidairement aux critiques éventuelles qui ne manquent jamais de surgir.
“Le bilan de l’action de l’équipe est votre bilan. Nul ne doit tenter de se décharger des erreurs et d’endosser à son seul profit les succès et les louanges. Ne jouez pas « perso » ! Vous n’avez rien à y gagner et tout à y perdre !”
Emmanuel a fait une pause tout en nous dévisageant les uns après les autres comme pour évaluer, à l’expression de nos visages, l’effet de son discours. Il a poursuivi son propos :
– Mes amis, car nous sommes amis, n’est-ce pas ? À pré-sent nous allons passer de l’entraînement aux exercices réels. Vous allez devoir mettre très concrètement en œuvre votre es-prit de solidarité, votre coordination, votre capacité de libéra-tion, de subversion, d’organisation et d’action. Faites preuve d’imagination, d’audace, d’abnégation peut-être, de volonté et de désir sûrement !
“Je vais vous fixer un objectif. Vous allez vous l’approprier sans barguigner et vous concerter afin de mettre en œuvre les actions vous permettant d’atteindre le but assigné. Vous dési-
– 64 – gnerez parmi vous celui qui sera votre leader. À ce titre, il devra distribuer les rôles de chacun et permettre l’élaboration du plan d’action qui lui paraîtra le mieux adapté. N’oubliez pas que vous êtes là pour faire gagner l’équipe ! Vos états d’âme, vos points de vue moraux, vos considérations philosophiques ou sociales de-vront contribuer au succès ou céder le pas aux valeurs que le groupe va se donner pour réussir. Je pense que tout est mainte-nant très clair.”
Emmanuel s’est dirigé vers la porte et, après avoir fait si-gne à Jean-Baptiste d’entrer, nous a déclarés :
– J’ai demandé à notre hôte de bien vouloir nous présenter Blandine. La connaissez-vous ? Non ? Et bien nous allons corri-ger cela ! Remercions Jean-Baptiste de nous permettre de faire participer sa fille cadette à notre exercice pratique de la journée. Vous verrez, c’est une très bonne actrice !
Je n’ai pas compris où Emmanuel voulait en venir en de-mandant à la fille du directeur de se joindre à nous pour parti-ciper à un exercice de dynamique de groupe. Je me doute que, racontés ainsi a posteriori, les faits peuvent sembler plus limpi-des mais après une journée psychologiquement éprouvante, enfermés comme nous l’étions, ma sagacité n’était pas au ren-dez-vous. Nous étions plantés là à ne rien dire et à attendre ce que le prestidigitateur Emmanuel allait sortir de son chapeau.
Il s’est absenté un bref instant de la chapelle et il est revenu accompagné d’une très jeune fille blonde et mince qu’il tenait par la main. C’était presque une enfant.
J’ai été stupéfait par la tournure que prenaient les événe-ments.
Blandine ne portait sur elle, en tout et pour tout, qu’une robe noire moulante, si courte qu’elle la tirait désespérément le
– 65 – long de ses jambes pour tenter de dissimuler la naissance de l’entrecuisse. Des escarpins accentuaient la minceur de ses jam-bes gainées de bas résille. Son regard ne trahissait, me semble-t-il, aucune honte d’être ainsi exhibée. Elle ne semblait pas in-quiète.
– Blandine est à vous ! s’écria Emmanuel. Possédez-la comme bon vous semble. Pas de violence inutile ou d’excitation excessive ! Restez maître de vous-même. Appréciez chaque ins-tant. Vous disposez d’environ trois heures. Vous avez dix minu-tes pour vous organiser comme je vous l’ai rappelé tout à l’heure. Je m’installe dans ce fauteuil, ici, et je vous observerai durant toute l’épreuve. À la fin, vous réfléchirez au déroulement de l’épreuve, à vos rôles respectifs, aux difficultés rencontrées, aux résultats obtenus… Nous en ferons l’objet de notre réunion de synthèse de séminaire demain matin.
Sur ces mots, Emmanuel a pris place dans un fauteuil de cuir vert.
Passé l’instant de stupeur, décontenancés, nous nous sommes regroupés devant l’autel et nous avons tenu une ré-union tout à fait surréaliste. Qui d’entre-nous serait le leader ? Assez rapidement le choix s’est porté sur Pierre.
J’ai ressenti un lâche soulagement. C’était un autre que moi qui prenait ce qui me semblait être les premières et redoutables responsabilités d’un exercice vénéneux auquel j’aurais du me soustraire dès les premières paroles d’Emmanuel. Je ne com-prends toujours pas mon attitude.
Pierre a endossé rapidement son rôle. Il nous a demandé si nous avions bien compris ce qui était attendu de nous et si nous avions des remarques à formuler.
Simon prit la parole le premier :
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– Quand on parle de s’approprier un être, l’idée qui vient à l’esprit est d’en faire un objet, un esclave, soumis à tous les ca-prices et susceptibles d’être vendu, donné ou prêté. En l’occurrence, je n’ose pas croire qu’Emmanuel a voulu donner ce sens à sa formule. Nous sommes des individus responsables et nous nous efforçons d’être respectables. Je n’imagine pas me livrer à des comportements criminels à l’égard d’une enfant. Je pense qu’Emmanuel veut tester notre degré de moralité ou no-tre robustesse à la tentation du plaisir interdit. Pour ma part je réfute par avance toute interprétation et surtout tous agisse-ments visant à dégrader cette gamine et à nous salir par la même occasion.
J’ai saisi la déclaration de Simon comme une perche que l’on tend à celui qui va se noyer ! J’ai approuvé ses propos mais il m’a semblé, alors, qu’il était indispensable d’aller au-delà du refus pur et simple d’une interprétation qui n’avait reçu aucun commencement de confirmation. Il fallait bien trouver une dé-finition au mot « approprier. » C’était le point de départ indis-pensable à régler afin de réaliser l’exercice projeté.
J’ai proposé que l’on considère Blandine, pour les besoins de l’épreuve, comme un objet virtuel qu’il conviendrait d’acquérir auprès de son propriétaire en négociant son prix. Je mesurais ce qu’il y avait de scandaleux à considérer une per-sonne comme un simple objet mais nous devions convenir que c’était une sorte de jeu de société et pas davantage. “Nous pour-rions, dis-je, estimer que l’objectif sera atteint dès lors que la négociation d’acquisition aura abouti.”
Le visage de Thomas exprimait un vif mécontentement mais il se tint coi. Quant à Pierre, il bouillait littéralement sur place. J’ai cru qu’il allait me sauter à la gorge. Je crois qu’il s’apprêtait à prendre la parole quand Aïcha est intervenue en nous disant que cet exercice n’était pas seulement grotesque
– 67 – mais honteux. Elle a ajouté que toute idée d’appropriation d’un être humain était intolérable en affirmant avec détermination qu’elle n’accepterait, ni aujourd’hui ni demain, de contribuer à l’accomplissement d’un acte dont la nature était immorale, illé-gale et criminelle. Elle a estimé que le dévouement et l’obéissance ne devaient pas tuer en nous toute conscience. Elle s’est prononcée avec conviction en faveur du refus catégorique de l’exercice envisagé.
Pierre explosa littéralement. Il lui a répondu vivement qu’elle n’était pas là pour refuser un travail. Tout au plus, a-t-il ajouté, pouvait-elle proposer des définitions et des modalités de mise en œuvre.
Thomas nous a rappelé que nous étions là de notre plein gré pour suivre une formation et que nous n’avions pas à discu-ter les consignes. Il s’est déclaré prêt à agir.
Mathieu a estimé qu’il revenait au groupe de fixer les limi-tes de ce qu’il considérerait comme tolérable. Il faut se donner des repères éthiques ! nous a-t-il dit ! J’ai trouvé cette formule presque risible dans le contexte où nous étions.
À un moment, j’ai tourné la tête vers le fond de la chapelle, là où se trouvait Emmanuel. Il avait pris sur ses genoux Blan-dine et caressait machinalement le haut de ses cuisses entre la bordure dentelée des bas et son ventre. Il passait aussi, de temps en temps, une main dans ses cheveux. L’adolescente ne portait pas de sous-vêtement. Son visage paraissait dénué d’expression comme si elle avait abandonné son corps. Emma-nuel nous observait avec attention. Je crois qu’il y avait aussi de l’ironie dans son regard. Nous étions pathétiques.
Thomas et Pierre avaient, eux aussi, tournés leur regard vers Emmanuel et Blandine. J’ai senti croître leur excitation.
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À un moment, la main d’Emmanuel est remontée lente-ment la robe sur la taille. Il a écarté les cuisses et a glissé un doigt entre les lèvres.
Une certaine fébrilité s’est emparée peu à peu de notre groupe. Pierre est alors intervenu avec autorité :
– Chacun s’est exprimé ! – cria-t-il – je propose que nous nous emparions de cette gamine et que nous lui apprenions tout ce que nous savons sur le plaisir du corps. Il faut également que nous exprimions notre force et notre domination. L’objectif qui nous est fixé est pédagogique et agréable pour l’élève et pour les maîtres que nous sommes. Pas de fausse pudeur ! Est-ce qu’Emmanuel nous demande de faire quelque chose de plus répréhensible ou honteux que ce que font les médias en déver-sant sans cesse des images de sexe et de meurtre à tous les gos-ses ? Personne n’y trouve réellement à redire sous prétexte qu’il s’agit d’informations, de créations, de fictions et aussi de fric ! Je ne crois pas que nous puissions, dans l’exercice de nos futu-res fonctions, écarter le but que l’on nous demandera d’atteindre sous prétexte qu’il heurte nos convictions morales, sociales ou religieuses. Nous devrons agir en professionnels, c’est-à-dire avec le souci de bien comprendre ce qui nous est demandé et ensuite de le réaliser de notre mieux.
Emmanuel souriait. Il serrait Blandine plus fortement contre lui tout en poursuivant ses caresses intimes. La jeune fille ne tentait pas de se débattre ni d’échapper aux regards.
Aïcha a déclaré, hors d’elle, qu’il ne s’agissait pas ici d’une fiction et que nous n’étions pas en train de jouer une pièce de théâtre. Elle s’est mise à hurler en nous disant qu’Emmanuel se livrait à des attouchements inadmissibles sur cette enfant et que nous nous apprêtions à commettre un acte condamnable. Je crois qu’elle était au bord de la crise de nerfs.
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Pierre lui a intimé l’ordre de se calmer en lui rétorquant que nous étions bel et bien en train de jouer une pièce et que les rôles étaient distribués. Il a demandé à chacun de se déshabiller et de poser ses vêtements sur l’autel. Il s’est dirigé vers Emma-nuel. Il lui a déclaré que nous étions prêts et qu’il désirait s’emparer de Blandine. Lorsque je revois ces instants j’ai honte de moi.
Emmanuel a libéré la petite, s’est levé et a proclamé avec solennité que la séance était ouverte. Je crois que le mot de cé-rémonie était au bord de ses lèvres. Il nous a souhaités du plai-sir en nous rappelant qu’il attendait de nous un spectacle har-monieux, une véritable chorégraphie !
– Pas de mêlées de rugby ! nous a-t-il lancé en souriant. De la chorégraphie ! De la grâce ! Je veux voir un ballet ! Pas un viol commis par de petits voyous au fond d’une cave ! Respectez le lieu où vous êtes ! Allons, allons ! En piste s’il vous plaît !
Pierre a pris la main de Blandine puis est venu avec elle au centre de la pièce. Il nous a demandé d’étendre au sol un mate-las qui était roulé contre un mur.
Il a ordonné à Blandine de retirer sa robe. Elle n’osait pas résister mais son regard restait attaché au sol. Comme elle ne bougeait pas, Pierre s’est emparé d’une paire de ciseaux posée sur l’autel et a coupé la robe de haut en bas. Il a tiré en arrière le vêtement et les a jetés au sol. Elle a posé machinalement ses mains sur son ventre. Elle avait conservé ses bas et ses chaussu-res.
Il lui a demandé de rester immobile, debout, les bras le long du corps et nous a priés de nous disposer en cercle autour de la jeune fille. Simon, Aïcha et moi avons refusé de nous dévê-tir et de les rejoindre.
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Pierre, Thomas et Mathieu ont commencé à tourner lente-ment en faisant glisser leurs regards sur tout le corps. C’était une ronde ridicule et ignoble. Au bout de quatre ou cinq minu-tes les bras se sont tendus vers le corps. Le cercle s’est rappro-ché de son centre et les mains ont parcouru la chair. Blandine semblait à la fois pétrifiée et absente.
Le mouvement s’est fait plus rapide. Des plaisanteries et des rires ont fusé.
Emmanuel était immobile, attentif, calé dans son fauteuil.
Mon regard a accroché la galerie supérieure qui était plon-gée dans l’obscurité. J’ai eu, un instant, l’impression d’apercevoir l’ombre d’une personne assise au fond, nous épiant. J’ai chassé aussitôt cette sensation en la mettant sur le compte de mon sentiment de culpabilité.
Emmanuel, constatant notre refus nous a demandé de quitter la chapelle. Nous avons obtempéré sans nous faire prier mais sans protester. Je n’étais pas très fier de moi, me doutant que je laissais le champ libre à des comportements honteux sans, toutefois, avoir une idée précise des événements qui al-laient se dérouler. J’ai eu envie de vomir et je suis allé faire un tour dans le parc avant de m’installer dans la bibliothèque.
Aïcha m’a rejoint un peu plus tard. Nous nous sommes re-gardés un instant puis nous avons détourné nos regards. Nous n’avons pas osé prononcer une seule parole. Que dire ? Quant à Simon, je ne l’ai revu qu’au moment du déjeuner. »
* * *
« Luc, comme tu as été exclu de l’exercice, tu n’es donc pas en mesure de rapporter ce qui s’est passé dans l’ancienne cha-pelle entre neuf heures trente environ et treize heures. Il en est
– 71 – de même pour Aïcha et Simon. C’est donc à toi, en premier, Emmanuel qu’il revient de témoigner. »