Dynamique De Groupe

Alain Mourgue · Chapitre 5 sur 34

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Dynamique De Groupe

Luc

Ma fonction est double. Je m’occupe de l’administration et du secrétariat du centre et j’assiste Emmanuel pour certains aspects logistiques liés au bon déroulement des sessions. J’assure, notamment, l’accueil des participants.

Le jour de leur arrivée j’étais donc à mon poste. J’avais fait préparer les chambres et déposer dans chacune d’elles l’ouvrage d’Emmanuel.

Le premier soir s’est déroulé normalement. Il est d’usage que cette première soirée se passe très calmement. Les invités ne se connaissent pas et sont généralement sur leurs gardes compte tenu du caractère bien particulier du séminaire auquel ils sont invités.

Comme d’habitude, je fais visiter le château après le dîner. C’est une démarche qui est généralement appréciée.

Un dernier mot pour être tout à fait complet : J’occupe le second appartement situé à l’étage dans l’aile sud. »

* * *

 

LUC

 

« Tout d’abord, je tiens à déplorer les propos excessifs et injustes de Pierre à mon encontre ainsi qu’à l’égard de notre collègue Aïcha. Si vous le permettez, je vais dérouler dans le dé-tail le fil de mon emploi du temps tout au long de la journée qui a précédé le séminaire proprement dit et les événements aux-quels il a été fait allusion tout à l’heure.

 

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Je vous prie de m’excuser par avance si mon exposé vous semble un peu long mais il m’apparaît important de bien tout rappeler dans le détail.

J’avais choisi de prendre le dernier autorail du soir pour me rendre de la gare principale où j’étais descendu deux heures plus tôt du train rapide en provenance de Paris jusqu'à la sta-tion la plus proche du centre.

Je connais un peu cette région. J’y ai passé mes vacances d’été et d’hiver durant de nombreuses années.

J’aime ce pays au relief tourmenté et au climat souvent dif-ficile à supporter pour qui n’est pas habitué. Les fortes tempéra-tures d’été alternent avec les froids mordants des arrières sai-sons et de l’hiver.

J’appréciais d’y revenir, bien que ce fût pour un séminaire qui me priverait de la possibilité de profiter de la campagne. Dans ce type de stage, nous restons enfermés une grande partie de la journée.

L’autorail était presque vide. Une jeune femme brune oc-cupait avec moi le compartiment de première classe.

Un couple de personnes âgées et trois jeunes se conten-taient des secondes classes.

Ce n’était pas mon premier stage ou séminaire depuis que je suis entré, il y a maintenant dix sept ans, dans cette entre-prise. Au début, c’était pour moi une occasion de sortir du bu-reau, de voir d’autres lieux et d’autres visages. C’était un peu des vacances studieuses offertes par l’employeur. Certaines sessions au contenu technique me semblaient utiles sinon nécessaires pour m’adapter à l’évolution des méthodes et des outils.

 

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D’autres avaient un contenu moins structuré. Elles étaient plus fumeuses, sans objectifs très précis mais, au fil du temps, j’ai compris que c’était ces formations-là qui étaient les plus impor-tantes pour la direction de l’entreprise. Discrètement, petit à petit, se distillent les nouvelles modes, les nouveaux concepts idéologiques, les inflexions apparemment anodines du vocabu-laire de la communication interne.

J’ai pris conscience, au fur et à mesure, du rôle détermi-nant de la communication d’entreprise en ce qu’elle comporte de potentialités de formation et d’évolution des idées. Elle im-pose progressivement, par son contenu et sa forme, un inflé-chissement profond des comportements et des discours. Le rôle des consultants d’entreprise est devenu peu à peu capital. Ils apportent une ingénierie sophistiquée de communication sous toutes ses formes au service du contenu politique du message de la direction de l’entreprise.

J’ai observé que certains consultants, en étroite collabora-tion avec les dirigeants, ne se contentent plus de fournir la pres-tation de services en matière d’outils mais interviennent en pro-fondeur sur les contenus. Peu à peu, la communication classi-que d’entreprise est habilement imbriquée dans un salmigondis pseudo philosophique ou religieux, utilisant un langage à réfé-rence mystico-militaire. On ne parle plus, désormais, que de stratégie, de tactique, de cible, mais aussi de valeur, d’éthique… Tout cela me paraît fort dangereux pour des individus morale-ment fragilisés par une culture essentiellement technique, le recours fréquent à lecture rapide et la reconnaissance de la su-prématie de l’action sur la réflexion. À défaut d’une solide base morale, qu’elle soit d’ordre philosophique ou religieux et d’une formation privilégiant l’esprit critique, ce type de cabinets spé-cialisés au service du fast-food gestionnaire et communication-nel peut avoir des effets dévastateurs. En outre, je pense que le zapping managérial induit par la valse des dirigeants et des gou-rous a pour effet de placer les cadres d’entreprises dans un état

 

– 23 – permanent d’incertitude et d’instabilité propice à la tentation de s’arrimer à n’importe quelle idéologie susceptible de promettre l’épanouissement personnel tout en accroissant l’efficacité col-lective.

J’ai néanmoins répondu favorablement à la proposition qui m’était faite de participer à ce séminaire tout en me préparant à affronter un nouveau prophète du bonheur entrepreneurial.

J’étais donc sur mes gardes.

Mes pensées m’ont accompagné jusqu'à la sortie de la pe-tite gare.

J’ai hélé l’un des rares taxis en attente sur la place de la gare. Devant moi, la femme brune est montée également dans un taxi.

J’ai indiqué la destination au chauffeur qui m’a fait quel-ques remarques sur le temps avant de conduire silencieuse-ment. J’étais ravi d’avoir un conducteur peu bavard. Je redoute les longs commentaires sportifs ou les digressions politiques du style « café du commerce. » Le silence me permet de laisser filer mes pensées faute de pouvoir profiter du paysage qui était plon-gé dans une obscurité presque totale. Le faisceau des phares balayait la petite route sinueuse qui se mit progressivement à monter.

Le chauffeur a branché l’autoradio qui a laissé filtrer en sourdine des chansons françaises avant de devenir inaudible. Les émissions ne sont pas aisément captables dans cette région au relief tourmenté et faiblement peuplée. Le conducteur s’est résolu à éteindre le poste.

L’auto a abandonné l’asphalte et a tressauté doucement sur des pavés après avoir franchi un portail grand ouvert. J’ai aper-

 

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çu, droit devant nous, à une centaine de mètres des fenêtres éclairées au milieu d’une masse sombre. C’était le château de la Grande Combe.

Le chauffeur a fait demi-tour et m’a déposé devant le por-che que j’ai franchi à pied. J’ai tourné sur ma gauche pour me diriger vers une grande porte vitrée de laquelle jaillissait une vive lumière.

Une douce chaleur m’a souhaité la bienvenue, bientôt sui-vie d’un homme d’un certain âge, vêtu d’un pantalon de sport et d’un pull à col roulé.

Il m’a salué en se présentant comme étant le directeur du centre. C’était Jean-Baptiste. Nous avons échangé quelques mots de politesse avant qu’il ne me donne la clé de ma chambre en m’invitant à rejoindre dans la bibliothèque les personnes déjà arrivées.

Il a précisé que je n’étais pas le dernier et qu’il attendait encore deux inscrits qui allaient arriver un peu plus tard car ils avaient manqué leur train.

J’ai gravi l’escalier en colimaçon logé dans une tour d’angle et qui débouche sur une plate-forme donnant sur deux portes en bois qui ouvrent sur deux ailes du château. Je me suis dirigé vers ma chambre qui était située au fond du couloir près d’une autre tour d’angle dont l’accès est, lui aussi, gardé par une porte en bois sombre surmontée d’un linteau de pierre de style gothi-que sur le modèle, mais en plus réduit, de celui du porche de l’entrée principale.

Un bruit discret de chute d’eau provenait d’une des cham-bres. J’ai aussitôt songé, mais je ne sais trop pourquoi, qu’il s’agissait de la femme brune aperçue un peu plus tôt à la sortie de la gare. Les femmes aiment bien se refaire une beauté au

 

– 25 – terme d’un voyage et avant de paraître en public, me suis-je dis mentalement.

J’ai ouvert la porte de ma chambre. La lampe de chevet po-sée sur la table de nuit était déjà allumée. Un petit paquet était posé sur le lit à rouleaux blotti dans un angle.

J’ai pensé qu’il s’agissait de l’inévitable cadeau de bienve-nue offert en ce genre de circonstances par le Centre d’accueil ou par l’employeur.

J’ai décidé d’attendre l’heure du coucher pour l’ouvrir.

J’ai accompli ensuite les gestes habituels en semblable oc-casion : Poser mon attaché case sur la petite table en bois et en sortir un livre que je me suis empressé de déposer sur la table de nuit, puis ouvrir ma valise afin d’en extraire la trousse de toilette. J’agis toujours ainsi lorsque je suis en déplacement. C’est comme l’accomplissement d’un rite d’appropriation de l’espace.

La salle de bains n’était pas très grande mais bien équipée.

Les murs de la chambre étaient d’un blanc immaculé. Au-cune reproduction, aucun miroir n’y étaient suspendus, rien. Une grande et haute armoire en bois à deux portes m’invitait à y déposer mes vêtements mais j’ai décliné l’offre, préférant m’occuper de cela après le dîner.

J’ai constaté sans étonnement l’absence de téléphone et de téléviseur.

J’ai ouvert la fenêtre, une bourrasque froide et humide m’a giflé et j’ai aussitôt repoussé les battants et tiré le rideau.

 

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Lorsque j’ai regagné la galerie pour me rendre au salon j’ai eu le temps d’apercevoir la silhouette d’une femme moulée dans un tailleur mauve. Elle a disparu au bout du couloir. Le claque-ment régulier de ses talons sur les marches de pierre m’a guidé.

Dans salon-bibliothèque, quelques personnes étaient de-bout près d’une table sur laquelle on avait disposé des mises en bouche, des verres, des bouteilles d’apéritifs et de jus de fruit.

La femme brune au teint mat et de taille moyenne était là. Elle était le seul élément féminin du groupe. Son visage ovale et ses grands yeux noirs me rappelèrent le portrait d’une jeune fille crétoise que j’avais admiré au musée d’Héraklion en Crète quel-ques années auparavant. Je crois me souvenir que cette jeune personne, peut-être une prêtresse ou une déesse, avait été bap-tisée « la Parisienne. »

Ces messieurs, eux, se comportaient comme la plupart des hommes en déplacement. Les discussions portaient sur les der-niers résultats en championnat de France de football.

J’ai serré des mains en prononçant rapidement mon pré-nom.

Jean-Baptiste nous a alors proposé un choix de boissons puis, lorsque nous eûmes vidé nos verres, il nous a conviés à prendre place autour de la table dressée dans la salle à manger. Il nous a précisé que notre animateur, Emmanuel, nous accueil-lerait en séance d’ouverture demain, en salle de réunion à neuf heures.

Le repas s’est déroulé sans événements ni propos dignes d’être rapportés.

Les deux retardataires nous ont rejoints avant le service du plat principal.

 

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Le dessert achevé, notre hôte nous a proposés de l’accompagner pour une visite des lieux. Nous avons acquiescé et l’avons suivi.

Je me souviens que la salle où nous avons dîné était sur-montée d’un plafond à la française orné de scènes champêtres à la manière italienne du 15e siècle. D’élégantes peintures parcou-raient les lambris. Les murs étaient en pierres apparentes. Deux grandes tapisseries représentant des scènes de combat inspirées de la mythologie se faisaient face de part et d’autre de l’immense table de style Charles VIII sur laquelle les reliefs de notre repas semblaient attendre notre départ afin de se retirer.

Une cheminée au manteau surmonté d’armoiries était en-cadrée de deux portes aux chambranles de style gothique. Jean-Baptiste se révéla être un excellent guide. Il aimait visiblement ce lieu.

Il nous a expliqué que le château originel était une place forte féodale. À la fin du 15e siècle, le seigneur des lieux avait été ambassadeur de Charles VIII puis de Louis XII. Il avait rapporté des guerres d’Italie le goût des demeures agréables.

À son retour en France il eut le désir comme beaucoup de ses compagnons d’armes de transformer son austère refuge en une résidence plus agréable. Le corps principal d’habitation et les pièces annexes prirent la place de l’ancienne enceinte sur trois côtés. La hauteur du quatrième mur d’enceinte faisant face au bâtiment fut réduite afin de dégager la perspective. Trois des quatre tours d’angle furent surmontées d’une charpente en poi-vrière et percées de petites ouvertures afin d’éclairer les esca-liers et les paliers. Le donjon central fut arasé. Seul le puits ori-ginel est demeuré.

 

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Les travaux s’étalèrent sur de longues années et les styles gothique et renaissance se côtoyèrent harmonieusement.

Jean-Baptiste nous a précisé que le seigneur Thibaud au-rait rencontré à Naples des membres d’une communauté plus ou moins ésotérique dont les premiers membres venaient du Moyen-Orient à l’époque de l’empire romain. Il aurait été séduit par leur enseignement et aurait formé des adeptes à son retour d’Italie. En tout cas, ce qui semble avéré est sa disgrâce quel-ques années avant sa mort.

Attentif au commentaire de notre mentor, nous avons quit-té le salon et atteint la galerie située à l’étage. Des peintures peintes à fresque parcourent les murs, représentant l’Enfer et le Paradis, les élus et les bannis et surtout deux monstres.

Le premier a l’allure d’une louve famélique aux côtes sail-lantes et aux mamelles vides et pendantes. L’animal fabuleux est appelé Chiche Face. Sa maigreur, nous expliqua Jean-Baptiste provient du fait qu’elle ne se nourrit que des femmes fidèles.

La seconde bête monstrueuse est grasse et peine à dévorer un grand nombre de femmes, très jeunes me semble-t-il, nues et allongées près d’elle. C’est la Bigorne qui se repaît de femmes infidèles.

À son retour d’Italie, Thibaud découvrit son infortune et fit représenter ces fables misogynes.

Paul demanda quel fut le sort de l’épouse infidèle.

Pour toute réponse, Jean-Baptiste nous a invités à le sui-vre.

 

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Nous avons parcouru la galerie, emprunté l’escalier dans une des tours et atteint le rez-de-chaussée. Après avoir traversé la cour intérieure du château nous avons pénétré dans la cha-pelle.

Jean-Baptiste nous a fait approcher du mur situé à l’opposé de l’autel et nous a montré un orifice de moins d’un mètre de large, fermé de solides barreaux. Voilà, nous a-t-il dit, le soupi-rail par lequel les prisonniers du château pouvaient assister à la messe. Il constitue l’unique passage de lumière et d’air pour le cachot dont l’accès est situé sous la chapelle à côté d’une cave. La porte d’accès à ces deux pièces se dissimule derrière l’autel. C’est dans cette cellule que l’infortunée et infidèle épouse a pas-sé plusieurs années avant d’y mourir complètement folle. La rumeur du temps a fait courir des bruits inquiétants concernant le comte. Pour se venger de l’infidélité de sa femme il aurait pra-tiqué, mais cela est-il exact ? des sortes de cérémonies sacrifi-cielles en ce lieu sous les yeux de son épouse. Y a-t-il un lien en-tre ces rumeurs et la disgrâce royale ? Mystère.

Jean-Baptiste ajouta malicieusement qu’après sa mort, son âme ne trouva point de repos et que son spectre continue de hanter le château. Certains ont juré avoir aperçu une forme re-vêtue d’une longue robe rouge parcourant les galeries et les sal-les. D’autres vont jusqu'à affirmer que ce fantôme se livre à des messes noires dans la chapelle. On aurait aperçu, en pleine nuit, de la lumière dans la chapelle à une époque où l’édifice était vide et inoccupé. Jean-Baptiste affirma en riant que l’imagination humaine est sans borne et que les gens sont tou-jours friands de légendes.

Le plafond en bois de la petite chapelle soutient une mez-zanine de forme circulaire laissant apparaître en son centre la charpente du toit de la tour.

 

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