Elle voulait simplement déjeuner en paix
Chapitre 21
Journal de Pauline
Trois jours à l’hôpital… seule, sans visites, sans enfants, sans mari.
Je devrais être triste, déprimée ? En fait, non. Je suis bien. Cela fait combien de temps que je n’ai pas été seule ?
Je n’aurais pas dit cela à mon réveil, car j’étais vraiment perdue, dans le gaz et malade. J’avais pourtant prévenu l’anesthésiste que mes réveils étaient difficiles. Il y a huit ans, j’ai dû me faire opérer pour une fracture du poignet après une chute de vélo. Je me souviens encore de ce douloureux retour à la pleine conscience. Et comme prévu, cette fois également, l’horreur, sentir ma trachée abîmée, arrachée par le tuyau du respirateur qui m’a été enlevé, être réveillée en sursaut par la bile de produits anesthésiants qui remonte ma gorge pour y être évacuée alors que la seconde d’avant j’étais sur une licorne, avoir l’impression que mon cœur veut sortir de ma poitrine parce qu’il s’emballe et tout un tas d’autres sensations fort désagréables.
Mais aujourd’hui non. Le cauchemar est pour ainsi dire terminé, ce n’est pas tant l’opération qui me faisait peur, malgré le fait qu’on allait charcuter ma chair, mais c’est surtout l’anesthésie, une peur inexpliquée d’imaginer que je ne me réveille pas ! C’est sûrement idiot, mais bon. Alors ce réveil en fanfare, je m’en souviendrai toute ma vie…
Cette petite retraite spirituelle payée par la sécu tombe à pic. Il faut croire que j’ai une bonne mutuelle, car j’ai la plus grande chambre du service et avec non pas une vue sur le parking de l’hôpital, mais sur la rue. (+1 point). C’est quand même plus agréable. Les murs sont écrus, et j’ai deux grandes baies vitrées. Je ne peux que les entrebâiller, mais c’est un détail. J’ai une salle de bain privée avec douche à l’italienne, je ferai tout de même une réclamation, la literie n’est pas au top. (-2 points). Ce matelas en plastique est une horreur. La nourriture est plutôt bonne et est servie dans de vraies assiettes. (+2 points). Je possède l’accès aux chaînes câblées (+2 points), le service en chambre (+ 3 points), et l’équipe est sympa… sauf pour la prise de température à cinq heures du matin (-1 point).
Je reçois beaucoup de messages bienveillants, mais je ne réponds à personne sauf à Jérôme et mes parents. Je laisse Jérôme s’occuper de ma vie sociale. J’ai besoin de temps pour moi.
Finalement, cette pause est nécessaire pour me retrouver moi, ou plutôt mon nouveau moi, et pour me préparer mentalement à la prochaine épreuve. Je n’ai pas vu la première journée passer, tout comme celle de l’opération ou la suivante, j’étais encore dans le gaz. Pire que la weed, cette anesthésie. J’ai plané à donf. Je ne ressens pas trop de douleurs, je soupçonne qu’ils aient mis un peu de morphine dans la perfusion.
Après avoir embêté les infirmières nuit et jour pour faire pipi, je décide de prendre mon courage à deux mains et d’y aller sans aide, comme une grande fille qui fait ses premiers pas. Je me bats un peu avec la perf, les drains, mais me voilà debout. J’ai cinq mètres à faire, je mets sept minutes. La prochaine fois, j’anticiperai un peu et commencerai à me préparer avant d’avoir vraiment envie. J’ai bien cru que ma vessie allait se vider avant d’arriver à destination.
Cette aventure m’a épuisée. Je profite du calme pour enfin lire le dernier roman de Virginie Grimaldi, « Et ne durent que les moments doux », que j’ai acheté il y a quelques semaines.
Je suis interrompue par l’infirmière qui vient faire mes soins. Ce n’est pas une partie de plaisir, ma peau est hyper sensible et je fais une allergie aux pansements, ou plutôt à la colle. Une fois, la momie (moi) débandée, l’infirmière me propose un miroir. Je découvre donc mon nouveau corps.
Et…
Ça va !
J’étais prête. Je n’avais bien sûr respecté aucune consigne disant de ne surtout pas aller faire un tour sur le Net. Je voulais voir à quoi pouvait ressembler une femme ayant subi une mastectomie. J’avais besoin d’un visuel. J’avais besoin de me projeter. Je trouve même ma cicatrice plutôt jolie. Enfin, joli est un bien grand mot, c’est rouge et boursouflé, mais je ne suis pas plus choquée que cela. C’est quand même très étrange de n’avoir plus qu’un seul sein. Je ne prends pas cela comme une mutilation de mon corps, mais une conséquence nécessaire. Conséquence que j’ai acceptée, enfin je crois.
Mais c’est surtout la réaction de Jérôme que j’appréhende. Je suis quand même une femme amputée d’un sein. Il a beau me dire qu’il m’aime quoi qu’il arrive, c’est quand même ma féminité qui en prend un sacré coup. Comment va-t-il réagir ? Arrivera-t-il toujours à me regarder comme une femme ? Éprouvera-t-il encore du désir ? Sans pour autant me prendre pour un objet sexuel pour assouvir ses besoins primaires, évidemment. Arrivera-t-il simplement à me toucher ? À me prendre dans ses bras ?
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