Elle voulait simplement déjeuner en paix
Chapitre 63
Surjeteuse, surfileuse, jersey, double gaze, voilà le vocabulaire que Pauline manie avec plaisir. Maintenant qu’ils sont tous confinés et que Jérôme est en télétravail, il n’est plus question d’envahir le salon et la salle à manger. Pauline est devenue maniaque à force de rester à la maison. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place.
Pauline a investi la salle de jeux dans laquelle personne ne joue plus avec son matériel de couture. Le placard des jeux de société reste accessible aux enfants, leurs jouets ayant déjà envahi leurs chambres, Pauline a pris la décision que ce serait maintenant son atelier.
Jérôme s’est quant à lui installé un espace bureau à l’étage. Il a réaménagé la mezzanine et créé un espace avec pour cloison deux bibliothèques, les fameuses bibliothèques Ikea, qu’il remplit avec sa collection de POP. Il s’est pris de passion pour ces figurines représentant les héros de son enfance : Pikachu, Spiderman, Hulk, et tous les autres. Comme cela il n’est pas totalement coupé de la vie de la maison et peut aider Pauline dès qu’elle en a besoin.
Il n’est pas forcément facile de vivre encore une fois les uns sur les autres. Pauline insiste pour que chacun ait des moments de solitude pendant lesquels il peut se réfugier dans son antre.
Celui de Pauline est cet atelier où elle confectionne des petites robes, des shorts, des pyjamas d’été en rêvant à la Bretagne. Ils ont pu décaler leur réservation pour la dernière semaine de juin. Cyprien et Victoire manqueront l’école. Pauline et Jérôme se disent qu’en CP et première année de maternelle, manquer une semaine ne devrait pas vraiment avoir beaucoup d’incidence sur leurs scolarités… Si Émilie entendait cela, elle serait dingue, mais c’est ainsi. Pauline est devenue adepte du carpe diem.
Pauline a créé une page Facebook pour partager ses créations « Les cousettes de Paulette », c’est le nom qu’elle a choisi comme vitrine. Paulette est le surnom que sa grand-mère lui donnait, les après-midis où elles cousaient ensemble. Et cela lui permet de garder un certain anonymat. Elle commence à avoir un petit succès, elle reçoit même quelques messages pour savoir si elle confectionne uniquement pour sa famille ou si on peut lui passer commande. L’idée commence à faire son chemin dans sa tête.
À nouveau les uns sur les autres. La tension est parfois à son maximum dans la maison des Lorens. Jérôme est régulièrement coupé de la vie du foyer pour assister à des visioconférences, des webinaires et autres formations. Pauline continue son traitement et se rend chaque jeudi à l’hôpital pour recevoir son traitement de chimiothérapie. Les enfants alternent entre école en visio, devoirs, jeux de société, coloriages et petit tour dans le jardin. Même en maternelle, Victoire a des activités à réaliser. Elle sait déjà écrire son prénom en lettres bâton. Ce soir, ce sont les vacances scolaires, vacances confinées et au goût amer, bien loin des saveurs sucrées et beurrées du kouign-amann.
— On mange quoi chérie ce soir ?
— On mange quoi ?! Mais je n’en sais rien moi. Et puis j’en ai ras le bol de faire à manger matin, midi et soir. Je pense que tu n’as pas à te plaindre.
— Ouh là, tout doux ma belle, c’était juste une question. On dirait que tu vas mieux ?
— Tu trouves que je vais mieux ? Sérieux Jérôme, je ne ressemble plus à rien, je suis épuisée et tu ne le vois même pas. Tu penses que je vais mieux et tu veux que Pauline, la bonne de service, revienne pour ton petit confort. Il est hors de question que je me passe de l’aide-ménagère, soit dit en passant. Cette nouvelle répartition des tâches me va bien. Et j’en ai marre de cette charge mentale. Qu’est-ce que je fais à manger ? Est-ce que les lessives sont faites ? Est-ce que les devoirs sont faits ? Est-ce que j’ai fait la déclaration d’impôt ? J’ai envie, pour une fois, de ne penser qu’à moi. MARRE MARRE MARRE.
Pauline explose et débite un flot de paroles assez impressionnant, qui n’a pas forcément de sens, elle vide son sac et c’est Jérôme qui en prend pour son grade.
— Ras le bol de tout, le confinement, le ménage, m’occuper des enfants, l’hôpital et puis de toi qui reste là planté devant moi.
— Pourquoi elle crie maman ? intervient Victoire.
— Maman est fatiguée ; on va lui faire couler un petit bain et pendant ce temps-là on va faire à manger. D’accord Victoire ? prononce calmement Jérôme.
— D’accord Papa, moi veux des pâtes bolos !
— Va pour les bolognaises alors.
Jérôme prend Pauline par les bras et l’emmène dans la salle de bain, elle n’oppose aucune résistance. Jérôme fait couler l’eau dans la baignoire et pendant qu’elle se remplit, il déshabille Pauline. Des larmes silencieuses coulent le long des joues de Pauline. Jérôme ne les remarque pas tout de suite. Il vérifie la température de l’eau et déverse un peu de bain moussant à la noix de coco. Pauline enjambe la baignoire et s’y installe. La chaleur détend tous ses muscles et ses sanglots se font plus bruyants.
Jérôme s’agenouille à côté de sa femme. Il pose sa main sur sa joue et chuchote à son oreille :
— Dis-moi ce qui ne va pas ?
— Et toi, dis-moi ce qui ne va pas ? C’est bien la première fois que tu prends le temps de vouloir discuter avec moi et que tu sembles disposé à m’écouter. Ce qu’il y a c’est que j’en ai marre, je n’en peux plus. Je suis fatiguée. J’ai l’impression, je ne sais pas, de ne pas être assez courageuse. Est-ce que j’arriverai à aller au bout du traitement ? Je n’ai plus la force de continuer. Et puis je remarque bien que tu t’éloignes de moi. Il y a cette distance entre nous qui me pèse. Tu me regardes plus comme une malade que comme ta femme, certes je suis moins désirable, je le conçois, mais suis-je encore ta femme ? Tu n’oses plus me toucher. Ni me prendre dans tes bras.
— Chérie, tu es incroyablement forte et je t’admire pour cela. Moi à ta place je n’aurais pas tenu le coup et je ne suis pas certain de pouvoir supporter le tiers de ce que tu as vécu jusque-là. J’aurais abandonné dès la première chimio. Mais toi…
Jérôme s’interrompt, des sanglots dans la voix l’empêchent de poursuivre. Une grande inspiration et il se lance, les yeux fixés à ceux de Pauline :
— Si tu savais comme je t’aime Pauline, plus que tout au monde. Je suis tellement désolé d’avoir mis autant de distance entre nous. C’est difficile pour moi aussi, mais ne doute pas de mon amour pour toi. Jamais… J’y travaille, je te promets que j’y travaille. J’avoue ne pas savoir comment m’y prendre sans te faire mal.
— Je te dégoûte autant que ça ?
— Non Pauline, c’est juste que je n’étais pas prêt à devenir ton aide malade, un père au foyer et tout ce qui s’ensuit. Je me rends compte que tu gères beaucoup de choses et j’ai récupéré cette charge mentale d’un coup. J’essaie d’être sur tous les fronts, j’ai l’impression de tout faire et ne rien faire en même temps. Et surtout de ne rien faire de bien ou comme il faudrait.
Jérôme embrasse Pauline sur le front puis sur le bout des lèvres et quitte la pièce. Les larmes de Pauline coulent aussi fort que le robinet qu’elle rallume pour rajouter de l’eau chaude.
Au bout de trente minutes, Pauline a la peau flétrie et décide de sortir de l’eau, elle enfile son pyjama puis se glisse directement dans son lit. Jérôme la rejoint pour lui demander si elle passera à table avec eux, ou si elle veut qu’il lui apporte quelque chose à grignoter.
Pauline ne répond pas, elle ferme déjà les yeux, un sommeil lourd lui ouvre enfin les bras après plusieurs nuits difficiles. Les siestes avec Victoire ne lui permettent pas de récupérer assez.
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