Elle voulait simplement déjeuner en paix

Anne-Sophie Loriot · Chapitre 5 sur 103

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Elle voulait simplement déjeuner en paix

Chapitre 5

 

Le lendemain, Pauline profite de sa journée off pour s’occuper de ses enfants avant de se rendre à l’hôpital. Une heure de sommeil en plus pour tous les trois, ce n’est pas négligeable. Un réveil en douceur pour Victoire nichée dans les bras de sa maman buvant son biberon, sur le canapé, pendant que Cyprien mange ses Chocapic. Pas de cri, pas de précipitation, tout ce petit monde se prépare dans la bonne humeur, heureux que maman les accompagne jusqu’aux portes de l’école. Ce matin, c’est avec une attention particulière qu’elle regarde les amours de sa vie. La fossette sur le menton de Cyprien la fait vraiment craquer, et les yeux bleu électrique de Victoire lui rappellent ceux de Jérôme. Pauline a adoré être enceinte, et rêve secrètement qu’un petit troisième vienne agrandir leur famille.

Une fois les enfants déposés devant le portail de la cour des CE1 pour Cyprien et dans la classe des maternelles pour Victoire, Pauline passe prendre un café chez ses parents. Il lui reste une heure avant le rendez-vous. Elle n’a pas encore confié ses peurs à sa mère. Inutile de l’inquiéter plus que de raison pour le moment, même si c’est difficile de n’en parler à personne. Ils sont tout de même étonnés de la voir débarquer en pleine semaine, mais ils ne disent rien, trop heureux d’avoir de la compagnie imprévue. Une tasse de café vite avalée, des banalités échangées et Pauline se rend à son rendez-vous.

Arrivée devant l’entrée principale de l’hôpital, une pointe d’angoisse monte dans sa poitrine. L’accueil est froid, les secrétaires se cachent derrière un paravent transparent, la salle d’attente est vide et des affiches indiquent qu’il faut laisser une place libre entre chaque personne. Pauline ne s’habitue pas à toutes ces règles de distanciation sociale mises en place pour limiter les risques de contamination de la COVID-19. Elle s’assoit sur la première chaise, attrape son portable, envoie un message à Jérôme.

Pauline : C’est le désert de Gobi ici, je devrais vite être ressortie ! 

Jérôme : Appelle-moi en sortant, bisous. 

Pauline range son portable et attrape sa Kindle. Après quelques minutes pendant lesquelles elle essaie de se concentrer sur l’écran de sa liseuse, à tenter de finir son chapitre alors que cela fait trois fois qu’elle lit la même phrase, elle entend son nom.

« Madame Lorens est attendue en salle 3 »

Pauline cherche d’où vient cette voix nasillarde et se dirige machinalement vers la salle 3. Elle n’avait pas remarqué que des haut-parleurs étaient intégrés au plafond de la salle d’attente. Devant la porte, une jeune femme en blouse blanche lui demande de se déshabiller et de s’installer sur le lit.

— Le médecin vous a expliqué ce qu’on allait faire aujourd’hui ? demande l’infirmière.

— Oui un prélèvement, répond fièrement Pauline.

— Pas exactement, il s’agit d’une ponction sous échographie. Nous allons la réaliser à l’aide de ce pistolet que l’on va insérer dans votre sein, puis ponctionner dans les masses que le médecin a vues hier. L’instrument fait ce bruit, je vous montre, « clac », voilà.

— En gros, vous allez me charcuter le sein droit, avec un pistolet pour être plus précise ! Un pistolet qui fait un bruit étrange. Génial… ai-je le droit à une petite anesthésie quand même ?

— Oui bien sûr, une anesthésie locale, madame Lorens.

Le charmant médecin vu la veille fait son entrée. Il reconnaît Pauline et son visage devient plus sérieux.

— Madame Lorens, les infirmières vous ont bien réexpliqué ce qu’on allait faire aujourd’hui ? J’aimerais donc effectuer une dizaine de ponctions.

— OK, très bien allons-y. Je suis ici pour ça, non ?

— Madame Lorens, dès que vous avez mal, on arrête et on reprendra plus tard, ou un autre jour si vous le souhaitez. Surtout, n’hésitez pas à dire stop, prononce le médecin d’une voix douce et rassurante.

— Non non, allez-y, je suis une guerrière « même pas mal », prononce Pauline en essayant de détendre l’atmosphère… ou bien est-ce seulement pour se rassurer. C’est parti.

Le ton ferme de Pauline ne laisse plus de place au doute.

Le médecin commence par trois piqûres en sous-cutanée pour insensibiliser la zone. Pendant que le produit se diffuse, il questionne Pauline sur son âge, demande si elle a des enfants, leurs prénoms. Puis il teste l’efficacité du produit, attrape le scalpel que l’infirmière lui tend et effectue une première incision. Pauline ne sent rien sur la partie superficielle de son épiderme.

Au bout de trente-cinq minutes, une larme roule sur son visage. Il reste encore deux prélèvements à faire. Les premiers prélèvements ont été effectués dans différentes parties du sein, là où il y a toute la graisse. Son dos est trempé de sueur, par la peur et par la douleur. Malgré l’anesthésie, quand l’outil atteint les zones plus en profondeur afin de réaliser le prélèvement, la souffrance est bien présente. Maintenant qu’elle sait ce qui l’attend, Pauline ne souhaite pas renouveler l’expérience un autre jour, elle prend sur elle et confirme son choix de continuer malgré tout. Sa torture mammaire continue dix bonnes minutes. Le médecin pose sa main sur la cuisse de Pauline et lui réitère la même question.

— Souhaitez-vous continuer ? Nous pouvons faire une courte pause si vous le souhaitez.

Pauline ne dit plus un mot, ses yeux se ferment et elle fait non de la tête. La dernière ponction doit être effectuée sous l’aisselle, au niveau de la glande lymphatique. L’infirmière maintient le bras de Pauline au-dessus de sa tête afin qu’elle ne bouge pas. Pauline saisit dans les yeux de celle-ci toute son empathie et perçoit son sourire caché derrière le masque, comme pour lui donner du courage. Des gouttes silencieuses coulent le long de ses joues. C’est fini.

 Pauline ressort de la salle d’examen avec de jolis pansements en forme de croix sur la peau, son soutien-gorge à la main, et avec un rendez-vous avec un chirurgien pour la semaine suivante.

 

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