Elle voulait simplement déjeuner en paix
Chapitre 47
Aujourd’hui, c’est la première des petites chimios qui débute. Le produit s’appelle Taxol, celle-ci aura lieu une fois par semaine. Pauline a choisi le jeudi. Elle espère être moins malade et être en forme pour profiter de ses enfants le week-end. Elle ne supporte pas l’idée qu’ils passent plus de temps chez leurs grands-parents que dans leur foyer. Ils ont missionné une aide-ménagère pour assurer l’intendance à la maison à raison de deux heures, deux fois par semaine. Même si Jérôme a pris le relais un temps, il ne peut plus assurer les tâches quotidiennes surtout qu’il rentre de plus en plus tard en semaine, son travail l’accapare et il s’occupe des enfants le week-end.
La bonne nouvelle pour Pauline, c’est que son temps sur place à l’hôpital de jour a été réduit de moitié, et que prenant rendez-vous le plus tôt possible dans la matinée, elle est sûre de ne pas croiser le plateau-repas. Même si Joëlle est une charmante femme, la croiser est toujours compliqué pour Pauline, les odeurs de nourriture l’insupportent.
Pauline regarde attentivement un homme qui se situe un peu plus loin dans les fauteuils bleus. Elle le scrute de derrière sa liseuse. Puis elle est interrompue par Anaïs, une copine de chimio, une femme rencontrée lors d’un moment hors du temps, un « bad moment », elles se sont écoutées mutuellement, ont déversé ensemble des larmes de colère, il n’y a qu’elles deux qui puissent vraiment savoir ce qu’elles traversent et se comprendre. Lors de cette première rencontre, Anaïs a fait comprendre à Pauline qu’elle n’était pas encore en phase d’acceptation et qu’elle subissait, semaine après semaine, la chimiothérapie comme un poison qu’on lui injecte pour soigner une autre saloperie. Ce que vit Pauline, c’est un deuil de ce qu’elle était avant et de ce qu’elle va devenir. Cette conversation lui a été bien plus bénéfique que les deux heures passées avec la psychologue du service, que Pauline refuse de revoir. Anaïs souffre d’un cancer de la thyroïde. Son parcours est différent de celui de Pauline, mais il existe un clan secret de ceux qui ont suivi une chimiothérapie. Anaïs s’installe à côté de Pauline et leurs bavardages commencent :
— Coucou bichette, ça va aujourd’hui ? prononce Anaïs.
— Angoissée, comme à chaque fois que je dois faire quelque chose de nouveau.
— Tranquille, respire, ça va bien se passer.
— Et toi ça va ?
— La routine, la dernière prise de sang n’est pas top, le docteur Lotti
veut me voir. J’ai fait un pet-scan[2] hier, l’infirmière me branche, il relit mon dossier et il vient me rechercher. Tu seras sûrement partie quand je reviendrai.
— Yes, il ne reste plus grand-chose dans la poche, on se voit la semaine prochaine de toute façon.
— Ah, voilà déjà le docteur Lotti, avec son air des mauvais jours, je me demande bien ce qu’il va me dire. Je te laisse, bisous.
Pauline replonge dans son investigation mentale. Au bout de dix-sept minutes, elle réussit enfin à mettre un nom sur ce visage. Simon Meunier. Sans cheveux et avec un masque chirurgical, disons que dix-sept minutes pour reconnaître un regard, c’est plutôt pas mal. Un regard qu’elle n’avait pas croisé depuis presque douze ans.
Ils étaient jeunes adultes à l’époque où Pauline a fait la rencontre de Simon, lors d’un des nombreux « breaks » avec Jérôme. Simon était comme qui dirait son « sexfriend » de l’époque, ils passaient du bon temps ensemble, mais pas que dans un lit : sorties, soirées, cinés, le vendredi soir lançait le début de leurs week-ends. En semaine, ils ne se voyaient jamais. Chacun était trop occupé avec son travail. Pauline venait de décrocher son premier emploi dans un magasin d’électroménager, alors qu’elle n’y connaissait rien. Mais un vendeur reste un vendeur, de fenêtres, de micro-ondes ou de voitures, la relation commerciale et la négociation sont dans l’ADN de Pauline.
La voilà devant un homme aujourd’hui, certes les conditions de ces retrouvailles ne sont pas forcément agréables. Tous les deux branchés à une perfusion. Il ne semble pas l’avoir reconnue. Cet homme reste pour Pauline un bon souvenir, une période de sa vie un peu magique, hors du temps. Dans la mémoire de Pauline, elle se souvient que lui était plutôt très amoureux et que leur séparation l’avait profondément touché.
Pauline décide de faire profil bas, le bip de la machine sonne, sa perf s’est terminée. Elle quitte l’hôpital de jour à pas de loup. Ils se retrouveront peut-être une prochaine fois.
Une fois dans l’ambulance, c’est le même rituel, un message à sa mère pour lui dire qu’elle est sur le chemin du retour, un point détaillé sur son suivi et dire que tout se passe bien envoyé sur Messenger à son club de soutien, puis un snap aux copines « Croiser son ex en hôpital de jour check », et enfin, fermer les yeux.
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