Elle voulait simplement déjeuner en paix
Chapitre 74
La soirée a été plus sage que la veille. Les trois amies sont allées se coucher directement après la fin du repas. Ce matin, c’est Pauline qui frappe à la porte d’Élise et de Diane.
— Toc toc, c’est quoi le programme aujourd’hui ?
— Tu es bien matinale ! Tu as bien récupéré à ce que je vois, balbutie Diane à demi-mot en étouffant un bâillement.
— Une bonne nuit et c’est reparti pour un tour. Où est Élise ?
— Dans la salle de bain, mais elle y est depuis un moment. Je commence à m’inquiéter. J’ai entendu l’eau de la douche couler mais depuis vingt minutes, plus rien. J’ai dû me rendormir un peu.
Pauline s’empresse de frapper à la porte de la salle de bain.
— Élise, tout va bien ?
— Oui.
— C’est un petit oui ça !
Élise ouvre la porte, les yeux pleins de larmes, elle se dirige vers son lit, s’assoit et éclate en sanglots.
— J’ai mes règles, les filles.
— Oh ! Et c’est une si mauvaise nouvelle ? questionne Pauline étonnée, tu ne pourras plus nous accompagner au spa ! Dommage.
— Oui, enfin non ! propose Élise entre deux souffles. Ça veut surtout dire que je ne suis pas enceinte et que notre première FIV n’a pas fonctionné. En même temps, j’étais prévenue qu’il y avait 50 % de chances que la première tentative ne fonctionne pas.
Diane et Pauline enlacent leur amie.
— Pourquoi tu ne nous as rien dit ? Nous n’aurions pas fait de vélo hier… ?
— J’ai fait mon insémination juste avant le confinement. J’ai fait plusieurs prises de sang tous les deux jours depuis une semaine pour contrôler le taux de béta-HCG, le taux est censé doubler toutes les quarante-huit heures, c’est ce qu’il a fait au début, puis les deux dernières semaines il n’a pas bougé d’un iota. Je gardais espoir et je me suis dit que ce week-end entre filles serait un bon moyen de ne pas trop y penser.
— Oh ma chérie et tu ne nous as rien dit, tu as gardé ça pour toi tout ce temps ? continue Pauline tout en caressant le dos d’Élise.
— Tu peux parler, toi. Tu nous as annoncé combien de temps après que tu étais malade ? J’avais envie d’annoncer une bonne nouvelle pour une fois alors effectivement je n’ai rien dit. C’est difficile, mais pas insurmontable. Je me sens nulle par rapport à toi qui luttes chaque jour.
— Mais n’importe quoi Élise, je ne te permets pas de dire cela. Tu as le droit d’être malheureuse, d’être en colère et surtout de le dire. Qu’est-ce que tu veux faire ? Tu veux rentrer retrouver Bertrand ?
— Cela ne va rien changer, je lui ai déjà envoyé un message et sa réponse est assez froide : « Ce n’est pas grave chérie, ce sera pour la prochaine fois ». Ce n’est pas lui qui subit les piqûres dans le ventre, les hormones et tout le tintouin.
— Ah, je me disais bien que tu étais plus chiante que d’habitude, s’exclame Pauline.
Élise attrape son cousin et lui jette en pleine figure. Pauline riposte avec le polochon qu’elle trouve sur le lit de Diane. Une bataille s’organise, entre rires et larmes, comme des adolescentes de quinze ans. Diane les regarde, à la fois dubitative et consternée : comment font-elles pour trouver de la joie, de l’humour et de l’amour dans chacune des situations difficiles qu’elles rencontrent ? Elle en devient admirative.
— Bon, les deux folles, vous êtes prêtes pour l’ascension de la Dune du Pilat ?
— Trop génial ! dit Pauline.
— Yes, j’enfile une couche et je suis prête, inconsciemment j’avais glissé dans ma valise des serviettes périodiques…
Après une heure de route, elles arrivent enfin au parking ; les filles sont impatientes de découvrir ou redécouvrir la vue depuis le haut de la dune. Ce n’était pourtant pas loin, mais les touristes ont envahi la région. C’est le premier grand week-end de déconfinement, le soleil est au rendez-vous et le thermomètre affiche vingt-deux degrés. Durant le trajet, après avoir chanté à tue-tête les tubes des années 2000, les filles se sont mises d’accord pour une montée par les marches et une descente par le sable. Pauline a bien révisé sa leçon et est fière d’expliquer que chaque année, un escalier est installé au printemps pour faciliter l’ascension de la Dune du Pilat. Pour éviter son ensablement total durant l’hiver, celui-ci est démonté juste après les vacances de la Toussaint. On oublie vite que la plus haute dune d’Europe est mobile et se déplace d’un à cinq mètres chaque année vers l’intérieur des terres, principalement à la suite des tempêtes et de leurs vents forts qui transportent le sable.
Les filles avalent un petit encas tout en traversant la forêt de pins permettant d’accéder au bas de la dune. Enfin petit encas, c’est vite dit : barre chocolatée, jus d’orange et quelques amandes, que du bon. Au pied de l’escalier, Diane s’interroge :
— Tu as dit qu’il y avait combien de marches déjà ?
— Cent soixante répond fièrement Pauline
— La première arrivée en haut ! enchaîne Élise.
— Là tu rêves. J’ai beau monter les trois étages de l’hôpital chaque semaine, je ne ferai pas la course avec vous.
Chacune à son rythme, elles grimpent marche après marche. Une fois arrivées en haut, elles ventilent à outrance :
— La vache c’est cardio les marches ! prononce Pauline entre deux expirations.
— On se fait vieille ma bichette, se moque Elise.
Après s’être reprises, les filles se redressent pour admirer la vue qui est à couper le souffle. Pour une fois, elles en restent sans voix, pas une remarque, pas un commentaire. Elles décident de s’éloigner de la foule, font quelques mètres sur la gauche et s’assoient.
Pauline regarde Élise prendre le sable fin dans ses mains et le laisser glisser entre ses doigts. Élise renouvelle l’expérience plusieurs fois de suite. Pauline remarque une larme qui roule sur la joue de son amie. Ce sable qui se dérobe de ses mains est un peu comme son corps qui lui échappe et qui refuse de devenir mère.
Elle se glisse aux côtés d’Élise, lui prend la main, et sans rien dire, elles regardent ensemble le spectacle que leur offre la nature. Depuis le haut de cette montagne de sable, elles voient les vagues s’échouer en bas. Non, elles ne relèveront pas un nouveau défi aujourd’hui. Elles préfèrent regarder Diane descendre jusqu’en bas, la seule motivée qui voulait tremper ses pieds dans l’eau.
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