Elle voulait simplement déjeuner en paix
Chapitre 44
Journal de Pauline
Troisième chimio, on en parle du rendez-vous avec la psychologue ? À peine installée dans le fauteuil dans la salle commune qu’une jeune demoiselle s’avance vers moi et me propose de nous isoler dans une autre pièce.
La psy débutante doit avoir vingt-six ans, pas plus, elle n’a rien vu de la vie, et ne fait que m’écouter sans me donner de clés pour avancer dans l’acceptation de ce traitement. Bref, me mettre dans une pièce entourée de plantes vertes aurait été du même effet. Sauf que je ne parle pas encore aux plantes ! Je lui explique ma difficulté d’accepter le traitement de la chimiothérapie, je philosophe sur le fait de devoir être encore plus malade qu’avant de savoir que j’avais un cancer. Comment se fait-il qu’on doive être aussi mal pour se soigner, la distance qui s’installe entre Jérôme et moi, nos problèmes de communication, je lui demande comment expliquer aux enfants chaque étape de mon traitement, et on ne va pas se le cacher, la peur que le traitement ne fonctionne pas et inconsciemment la peur de mourir.
Dubitative, je retourne avec ma perf’ dans mon fauteuil bleu, en me demandant bien à quoi ce suivi va servir. À peine assise, je ne me sens pas très bien, j’ai chaud, j’ai froid, et je rends les armes, un geyser sort de ma bouche. C’est la première fois que cela arrive, enfin que je vois cela, tous les regards se tournent forcément vers moi.
Branle-bas de combat, les infirmières accourent, entre mes cris, mes pleurs et les vomissements, je n’en peux plus. Le produit de chimio vient seulement d’être branché et ne se diffuse dans mes veines que depuis cinq minutes à peine. Tout le monde me regarde d’un drôle d’air dans la salle commune, mais je m’en fiche royalement.
Je veux qu’on me débranche, je veux rentrer.
Muriel m’isole dans une chambre, je ne savais même pas qu’il y avait des chambres dans le service. Elle me dit que ce n’est pas grave, qu’il y a des jours où ça ne veut pas. C’est comme ça.
L’oncologue arrive en catastrophe, mais aucune discussion n’est possible entre lui et moi. Ce dernier ne veut pas déroger au protocole et moi je suis à deux doigts d’arracher ma perfusion.
Il ressort de la pièce et je l’entends demander qu’on me donne un sédatif et annoncer qu’il reviendra me voir dans une heure.
Je ne le prendrai pas ce cachet. Je vais me calmer toute seule.
Muriel me confirme que personne ne peut me forcer à prendre ce médicament que ma réaction est normale.
Il n’y a pas que le protocole, il y a des humains derrière. Aujourd’hui c’est difficile pour moi, ça fait à peine une heure et demie que je suis là, j’ai déjà vomi trois fois et…. Je ne finis pas ma phrase que Muriel a juste le temps de me tendre un haricot parce que je suis à nouveau prise de vomissements.
Muriel me met à l’aise, m’enlève mon t-shirt, mon soutien-gorge avec ma prothèse, elle m’allonge, installe une couverture et me propose de faire une petite sieste. Avant tout cela, une infirmière avait pris soin d’éteindre la perfusion. Plus aucun produit ne parcourt mes veines.
Vingt minutes plus tard, j’ai droit à une nouvelle confrontation avec le docteur Lotti, une négociation se joue toujours sur la poursuite du traitement. Comment un médecin peut-il faire abstraction de la situation psychologique dans laquelle se trouve un patient ? Jusqu’à preuve du contraire, nous sommes toujours libres de refuser un traitement. A priori non, pas aujourd’hui. Où est-ce simplement qu’il est de mauvais poil et que sa femme n’a pas voulu lui faire une petite gâterie ? Je souhaite toujours rentrer au plus vite chez moi, et lui veut que je termine mon traitement. On s’accorde sur le fait que quoi qu’il arrive, il faut finir la chimiothérapie. Il m’annonce alors que si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain.
Je discerne, dans l’entrebâillement de la porte, les gros yeux de l’infirmière. Je comprends qu’il n’y a plus de place pour le lendemain. Je capitule.
Reposée et raisonnée, sans aucun traitement qui coule dans mes veines, l’infirmière revient et j’apprends qu’il reste quarante-cinq minutes pour finir la poche. Je prends sur moi et décide de terminer aujourd’hui. Arrivée à huit heures, installée à neuf heures puis branchée à neuf heures trente pour les prémédications, quarante minutes d’intermède avec la psy, puis l’attente de la poche de chimiothérapie, cela fait plus de cinq heures que je suis sur place, je suis épuisée.
Mon téléphone n’arrête pas de sonner, ma mère s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles. Je lui réponds que tout va bien et que je rentre bientôt.
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