Elle voulait simplement déjeuner en paix
Chapitre 51
29 février 2021, une année bissextile, aujourd’hui il n’y a qu’une infirmière pour les vingt-quatre patients du jour, pas le temps pour les états d’âme, ni de discuter, il faut faire vite. Valider les protocoles, faire les branchements à la chaîne, accourir à chaque bip d’une machine. C’est la folie ! Aujourd’hui les patients sont des numéros ! D’ailleurs, le numéro 7 a été attribué à Pauline, enfin c’est le numéro de son fauteuil.
Même Mumu semble débordée, mais elle a toujours un mot gentil et malgré les interdictions de contact, sa main caresse le dos de Pauline. Elle la met en garde sur sa perte de poids et lui informe que la saison des raclettes ne lui a pas profité, la saison des crêpes au Nutella est ouverte et qu’elle ferait bien d’en faire une orgie. Plus sérieusement, elle conseille à Pauline de manger en petites quantités mais plus souvent dans la journée, et quelque chose de riche en calories, de boire beaucoup pour éviter la déshydratation. Mais avant tout, il faut prendre plaisir à manger. Peu importe si elle veut manger du fromage au petit déjeuner, il faut manger ce qui lui fait plaisir. Muriel accompagne Pauline jusqu’à son fauteuil, lui fait un clin d’œil pour lui donner du courage. Elle sait que Pauline appréhende toujours ces visites.
Simon se retrouve dans le fauteuil numéro 6, juste à côté de Pauline. Pauline ne le remarque pas tout de suite. Elle s’installe confortablement, sort son portable, sa liseuse, ses écouteurs. Puis leurs yeux se croisent. Pauline ne lâche pas cet homme du regard, comme si elle souhaitait vraiment qu’il la reconnaisse. Puis :
— Pauline Levillain ! C’est toi !
— Oui, rougit Pauline, c’est bien moi, je ne vais pas dire que je suis ravie de te revoir, enfin pas dans ces conditions ni dans ce lieu. Comment vas-tu ? Euh désolée, pardon, c’est un peu mal venu. Qu’est-ce que tu deviens ? Non pas mieux, alors juste coucou ! C’est mieux comme entrée en matière ! Non ?
— Que veux-tu, c’est la vie qui est ainsi faite. Je ne vais pas trop mal malgré tout.
— Qu’est-ce que tu deviens ? Tu es marié, tu as des enfants ? Tu bosses toujours dans l’informatique ? Ça fait combien de temps maintenant nous…
— C’est un interrogatoire ? la coupe Simon.
— Non, désolée, mais pour une fois que je peux discuter avec quelqu’un qui n’a pas deux fois et demie mon âge, qui ne soit pas grincheux ou qui ne voit la vie qu’en noir. Je ressors souvent d’ici plus déprimée que quand je suis arrivée. Alors j’en profite. Et ça me fait plaisir de te revoir, même si c’est ici.
— Tu as gardé ta spontanéité, ta franchise et ton fort caractère à ce que je vois ! Je suis effectivement toujours dans l’informatique. Je ne suis pas marié, et je n’ai pas d’enfant. Oh attention, le tableau n’est pas si noir qu’il y paraît, j’ai bien profité de la vie. Un peu trop on dirait, j’aurais dû t’écouter à l’époque et arrêter de fumer. Voilà le résultat, mes poumons sont complètement cramés.
— Oh, et tu es en traitement depuis combien de temps ?
— C’est ma troisième séance ici, mais c’est la première fois que l’on se voit ?
— Eh bien, en fait non, la semaine dernière je t’ai croisé, mais je n’ai pas osé t’aborder. C’est plutôt délicat comme situation. Deux anciens amants qui se retrouvent en traitement en même temps.
Pauline rit d’un rire nerveux.
— C’est vrai que sur ce plan-là, on s’accordait bien ! enchaîne Simon avec un clin d’œil. Et toi tu es retombée dans les filets de Jérôme ?
— Oui, je suis madame Lorens et nous avons deux enfants, annonce fièrement Pauline, en brandissant son annulaire.
— J’en étais sûr. Vous deux, c’était tellement évident. Mais je suis content d’avoir été celui qui t’en a fait prendre conscience. Jérôme termine sa phrase par un clin d’œil.
Un bip retentit, l’infirmière finit avec le patient du fauteuil numéro 12 qui se trouve en face d’eux, puis elle arrive. Simon passe au rinçage. Pauline sait donc qu’il ne reste plus que quelques minutes avant que Simon ne parte. Son cœur palpite et elle se lance :
— Tu me donnes ton numéro de téléphone ? Tu as WhatsApp ? J’aimerais prendre de tes nouvelles ? Enfin si tu le souhaites !
Ils échangent leurs numéros de portable. Quand Pauline rentre celui de Simon dans son téléphone, elle sourit. Il n’a jamais changé de numéro de mobile depuis. Maintenant qu’elle appuie sur les touches de son smartphone, c’est comme un automatisme, elle prononce même les quatre derniers chiffres. Elle l’a composé tellement de fois, ce numéro.
— Tu as toujours gardé le même numéro ?
— Oui, au cas où tu me rappellerais, lance-t-il avec humour. Mais tu ne l’as jamais fait.
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