Elle voulait simplement déjeuner en paix
Chapitre 50
Pauline revient de l’école à pied, il est neuf heures, elle a juste enfilé un pull et un pantalon pour accompagner ses enfants. Elle profite du calme pour prendre un bain, celui qui lui était interdit depuis des mois à cause de la cicatrisation de sa mastectomie.
Un fond de musique, un peu de chauffage et des bougies parfumées à la vanille installées sur le rebord du miroir, ainsi que du sel de bain, Pauline plonge dans sa baignoire d’angle avec délectation. Elle laisse ses muscles se détendre un à un. Pauline passe difficilement sa main savonneuse sur sa peau fragilisée au niveau du côté droit de son torse. La ligne rouge qui part du milieu de son thorax se terminant sous l’aisselle forme une cicatrice fine. Elle savonne l’autre côté et passe ses doigts sur sa chambre. Elle qui aimait particulièrement son décolleté se cache derrière des pulls et des t-shirts à col rond. Elle aimerait que Jérôme puisse enfin avoir le courage de poser ses mains sur elle. Leur dernier contact est resté sur un échec. Ils se sont sentis mal à l’aise tous les deux et se sont murés dans le silence. Eux qui ne pouvaient pas passer l’un à côté de l’autre sans se faire une caresse, un bisou, une gratouille dans le dos, ce lien tactile entre eux est coupé. Ils n’ont pas refait l’amour depuis des mois, depuis l’opération. Avec la ménopause, Pauline ne ressent plus aucun désir, plus aucune envie. La ménopause est la période de la vie d’une femme marquée par l’arrêt de l’ovulation et la disparition des règles. Bouffées de chaleur, fatigue, irritabilité, troubles du sommeil font partie des multiples symptômes qui apparaissent à la ménopause, mais c’est la perte de libido qui soucie le plus Pauline. Elle se convainc que c’est chimique, que ses hormones (les œstrogènes) ont disparu de son corps, mais elle doute. Si cette épreuve mettait à mal l’amour qu’elle a pour son mari ou que lui a pour elle ? Ils ont toujours été soudés, unis et amoureux. Même après la naissance des enfants, Pauline et Jérôme sont, certes, devenus parents, mais sont restés amants et un couple avant tout.
Pauline est interrompue dans ses rêveries par la sonnette de la porte d’entrée. Qui cela peut-il bien être ? Pauline sort du bain et enfile rapidement un peignoir.
— J’arrive. Qui est-ce ? crie-t-elle en descendant l’escalier.
— Surprise, c’est Marion, prends ton temps.
Pauline ouvre la porte, étonnée par cette visite. Maintenant qu’elle sait que c’est son amie, elle n’a plus besoin d’être présentable.
— C’est quoi tous ces sacs ? enchaîne Pauline.
— Le repas de ce midi, Diane, Charlotte et Élise devraient arriver dans trente minutes. Bon anniversaire ma bichette.
— Génial, vous êtes de vraies amies, je ne pensais vraiment pas le fêter cette année, cette visite tombe à pic, pour tout t’avouer j’ai une petite baisse de moral aujourd’hui.
— Bien sûr, ma belle, tu n’es pas toujours obligée d’avoir le sourire. Depuis des mois, c’est toi qui nous rassures et nous fais rire avec tes messages, je me doutais bien que ce jour arriverait. Tu fais face à cette tornade comme une chef, ta force et ton courage m’impressionnent. Tu ne te plains jamais, aujourd’hui, tu as le droit de ne pas avoir la frite et nous sommes là pour toi. Allez, file t’habiller avant d’attraper froid. Je m’occupe de tout.
Dix minutes plus tard, Pauline se trouve dans sa cuisine, entourée de ses amies qui s’affairent et discutent joyeusement. C’est bon de savoir que la vie continue, ce repas improvisé permet à Pauline de retrouver une vie sociale mise à mal. Les quatre amies ont pris le soin de faire un test PCR de dépistage avant leur venue.
— Paupau, te voilà enfin ! prononce Élise. Bon anniversaire, j’ai trop envie de te faire un câlin, mais de loin. On va essayer de respecter un peu de distance tout de même. Je suis carrément contente de vous retrouver. J’en pouvais plus de ce rythme boulot, dodo. Merci le couvre-feu.
— Mais vous ne travaillez pas aujourd’hui ? interroge Pauline
— On a pris notre journée ! balancent en chœur les filles. Ça fait tellement longtemps qu’on ne s’est pas retrouvées. Il fallait quand même que l’on trinque avec toi, à tes trente-cinq ans.
— Vous allez me faire pleurer les filles.
— Oh, non ce n’est pas le but, intervient Élise. C’est Diane qui a eu l’idée et en moins de trois secondes on a posé notre journée. Ce midi, c’est chili con carne. Mais avant petit apéro, et voilà un petit cadeau qui te fera du bien.
Pauline ouvre l’enveloppe que Marion lui tend, elle trouve dedans un bon cadeau pour un massage complet de la tête au pied, pour une durée d’une heure trente, dans l’institut qu’elle préfère.
— On s’est renseignées, aucun problème pour que tu le fasses pendant ton traitement, ils utilisent des produits 100 % naturels, insiste Élise.
— Revenons à nos moutons, il me semble que tu as des choses à nous raconter.
— Je n’ai rien de bien intéressant à dire. Tu as dit que Charlotte devait venir ? On l’attend peut-être ?
— Tant pis, pour elle ! On commence, j’ai soif, interrompt Diane.
— Tu es sûre que tu n’as rien à nous dire ? C’est quoi cette histoire d’ex croisé à l’hôpital de jour, raconte ! prononce Élise en tendant un verre de jus de fraise à Pauline. J’envoie un message à Charlotte pour savoir où elle en est.
— Ah, Simon Meunier, oui. Je me suis retrouvée à côté de lui l’autre jour, je ne l’ai pas reconnu tout de suite et lui ne m’a pas du tout captée. Je me suis faite toute petite en sortant du service. Je le croiserai sûrement à nouveau. Je me demande bien quel mal le touche.
— Un cancer des poumons, lance Marion.
Tous les yeux se retournent vers elle.
— Mais comment tu le sais ? s’étonne Pauline.
— Eh bien…
— Allez accouche Bichette, la coupe Diane.
— Eh bien, ce n’est pas parce que tu as rompu que je devais moi aussi couper les ponts avec lui, il faisait partie de mon cercle d’amis aussi après tout. Attention, je ne dis pas que je le vois souvent, mais je suis restée en contact avec Simon. On se voit quoi trois ou quatre fois par an.
— Pas la peine de te justifier, Marion, tu vois effectivement qui tu veux, je me demande juste comment tu as fait tout ce temps pour ne pas me le dire.
— Hum hum, je ne te dis pas tout, répond Marion avec ses yeux pleins de malice.
— Bref, j’ai faim moi, et c’est prêt, intervient Diane. Elle fait quoi Charlotte ?
— On peut passer à table, elle est désolée, elle ne pourra pas venir, mais elle t’envoie trente-cinq bisous, informe Élise.
Les filles bavardent joyeusement de tout et de rien, c’est agréable, ce moment sans parler du cancer, des effets secondaires, mais bien de commérages de filles. D’ailleurs, Élise se fait un malin plaisir d’ironiser sur la nouvelle coupe de cheveux de Rachel, elle a voulu tenter l’expérience capillaire de se faire une frange, malheureusement elle n’est pas coiffeuse et c’est un échec total. Elle est à mi-chemin entre Mireille Mathieu et un Playmobil. Marion enchaîne sur ses projets de vacances, elle rêve de partir au soleil en février plutôt qu’au ski. La négociation est en cours entre elle, son mari et ses enfants qui eux, sont fous de sport d’hiver. En parlant des enfants, Élise ose enfin parler de ses soucis.
— Je n’osais pas trop parler de mes problèmes, car ils sont moins « graves », mais voilà…
— Oh là, je ne crois pas qu’il y ait un degré de gravitude entre nous. Et moi je n’attends que ça, que vous me parliez de vos problèmes. Je veux du cancan, je veux des discussions sans queue ni tête, je veux être là pour vous, la coupe Pauline, il n’y a pas que moi dans la vie.
— Donc les résultats sont tombés, si nous voulons avoir la chance un jour d’être parents, il faudra passer par la PMA, continue Élise. Entre les spermatozoïdes un peu faiblards de Bertrand et mes ovules qui ne souhaitent travailler qu’un mois sur deux voire sur trois, on est donc obligés de faire appel à la médecine.
— Je ne savais pas que vous vouliez des enfants, enchaîne Marion. C’est récent entre Bertrand et toi ?
— Et alors ! Deux ans quand même ! Et puis quand tu trouves enfin le bon, passer trente-trois ans, je pense que les choses vont plus vite.
— Oui, bien sûr excuse-moi, Élise.
Le repas est délicieux, Marion est un vrai cordon bleu. Les heures défilent, Pauline a convié les filles à investir le salon pour prendre le café. Pauline s’installe confortablement sur le canapé et ne dit plus rien. Avec la pandémie, les confinements et les couvre-feux successifs, Pauline n’a pas beaucoup de visites. La famille et les amis sont partagés entre le fait de ne pas la fatiguer et la peur de transmettre le virus. La solitude ne pèse pas sur Pauline. Elle va à l’école chaque jour déposer et récupérer ses enfants, sauf le jeudi et le vendredi où ils vont chez Nounou. Alors, cette surprise la touche plus qu’elle n’y aurait pensé. Elle écoute ses amies en silence et profite de ce moment. Les entendre bavarder, rire, s’envoyer des piques… rend Pauline vraiment heureuse. Elle pense qu’elle devra envoyer un message à Charlotte, son absence l’étonne, même si elle est toute nouvelle dans le groupe. Elle observe attentivement ses amies une par une, à chaque fois qu’une croise le regard de l’autre elles se sourient, échangent un clin d’œil et à cet instant Pauline se rend vraiment compte de la chance qu’elle a de les avoir dans sa vie. Elle a bien sûr évoqué ses inquiétudes envers Jérôme. Aucun sujet n’est tabou entre elles, même ce qu’il se passe une fois la porte de la chambre à coucher fermée. C’est Élise qui ouvre le bal :
— Alors avec Jérôme, ça avance ? Il te touche enfin ou c’est l’hôtel du cul tourné dans le lit ?
— Il va bientôt mettre un traversin entre nous ! rigole Pauline. Je t’avoue que je ne sais plus comment m’y prendre et que je laisse un peu les choses se faire pour le moment. En même temps, est-ce que je donne envie ?
— On ne va pas se le cacher, tu n’es pas au top de ton sex-appeal pour le moment, renchérit Diane. Mais quand même, on ne lui demande pas la lune, juste un peu de tendresse.
— Je crois que moins on fait l’amour, moins on a envie ? Il n’y a pas une étude là-dessus ? Franchement, ma libido en est au point mort. J’aimerais néanmoins qu’on renoue un contact physique. Qu’il ose me toucher, je ne lui demande pas de me caresser le sein qui me reste, ce serait effectivement déstabilisant. Mais éveiller un peu le désir, non ?
— Ta situation n’est vraiment pas évidente poulette, je ne sais pas comment réagirait Paul à la place de Jérôme, continue Marion. Il faudrait que je lui demande. Ta maladie, ton aspect physique touche quand même à la féminité, au désir.
— Mais j’assume moi mon physique, j’ai fait le choix de ne pas porter de perruque ni de turban… Bref il va aller voir ailleurs pour faire sa petite affaire si ça continue, s’inquiète Pauline.
— N’importe quoi, il t’aime, c’est un fait. Je crois qu’il n’y a que toi qui puisses faire évoluer la chose, propose Diane.
— Et pourquoi ce serait à moi de faire le premier pas ? Merde quand même, j’ai assez de choses à gérer pour le moment.
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