Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 11 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 10

 

J’ai rencontré beaucoup de gens courageux et nobles pendant la guerre. Je me souviens particulièrement des frères Rauchwerger. Ils étaient grands et robustes et ressemblaient aux manutentionnaires ruthènes. Il y avait en eux une sorte de candeur non juive qui transparaissait dans leurs gestes. Ils faisaient confiance aux autres et ne marchandaient pas. Tout le monde les roulait mais ils n’étaient jamais en colère, ne criaient pas et ne levaient la main sur personne.

L’ainé, Otto, avait travaillé plusieurs années dans un dépôt de bois tenu par un Juif. Ce dernier était un être rabougri qui exploitait sa force physique, et le faisait travailler jusqu’aux heures tardives de la nuit. Otto ne se plaignait pas et ne réclamait pas d’augmentation. Parfois il entrait dans une taverne, buvait quelques verres et invitait les clients misérables à se joindre à lui. Les pauvres l’aimaient et l’embrassaient comme s’il était leur frère aîné. Il était heureux à la taverne et y dépensait tout son argent. Les honnêtes gens ne l’aimaient pas. Sa candeur et sa droiture passaient pour de la bêtise. Ils disaient : « Un homme malléable qui ne réclame pas son dû est un golem. » Lorsque la guerre éclata, tous les dépôts fermèrent et Otto demeura comme tant d’autres sans travail. Il passa quelques jours à la taverne, dépensa ce qu’il possédait et, lorsqu’il ne lui resta plus un sou, il se rendit à l’orphelinat pour y travailler bénévolement.

Le matin il taillait les arbres et remplissait les réservoirs d’eau, apportait les vivres et épluchait des pommes de terre. Le soir il lavait les orphelins en chantant, en imitant des animaux, puis il les endormait avec des berceuses. Des gens qui l’avaient bien connu dirent : « Sa joie au temps du ghetto était stupéfiante. »

Lorsque les rafles commencèrent, il cacha les orphelins dans des caves et de là les fit passer par les égouts vers des fermes et des monastères. Après chaque passage, son visage rayonnait comme celui d’un enfant.

La déportation ne l’épargna pas. Lors de la marche forcée à travers les plaines d’Ukraine, il aida les faibles et enterra les morts. Au cours de la guerre, son visage changea, sa barbe poussa, il ressemblait à un rabbin réincarné dans un corps non juif.

Je n’étais pas avec lui au camp de travail mais je le croisai de nouveau après la libération. Il avait maigri. Une certaine spiritualité émanait de son visage. La plupart des réfugiés semblaient misérables et désespérés et lui n’avait pas changé d’un iota : la même inclination du corps qui exprimait la sollicitude, la même volonté naturelle de tendre la main et d’aider, la même abnégation.

Après la libération, les gens amassaient de la nourriture et des vêtements, occupés à cela jusqu’à la nausée. Otto ne changea rien à ses habitudes. Il fit là ce qu’il avait fait au ghetto. Il épluchait des pommes de terre dans la

cuisine du Joint(1) et lavait la vaisselle. Pendant la guerre, les gens avaient changé du tout au tout. Des personnes convenables qui dirigeaient de grandes entreprises volaient du pain la nuit, et d’honnêtes commerçants étaient devenus en une nuit des ennemis pour leurs propres enfants. Mais certains, pour la plupart des gens du peuple, étaient apparus comme des sauveurs. Max, le frère cadet, était de ceux-là.

Après que sa famille eut été prise et envoyée dans les camps, il resta seul et commença à travailler bénévolement à l’hôpital. Il acquit aussitôt la réputation d’un homme honnête et dévoué, et chaque fois qu’il allait dans la rue demander des dons pour les malades, les gens remplissaient son panier de pain, de sel, de sucre et de bonbons pour les enfants. Tous lui faisaient confiance, venaient lui proposer ce qu’ils avaient ôté de leur bouche et de la bouche de leurs enfants. Plus d’une fois on lui apporta la moitié d’une orange ou d’un citron, parce que les malades en avaient plus besoin.

De Max, qui quelques mois auparavant vendait du charbon dans une cabane qu’il avait construite sur un terrain vague, qui attendait les clients pendant des heures et finalement vendait à moitié prix, de ce Max, il ne demeurait plus rien. Sa métamorphose était telle qu’on avait peine à y croire.

Il s’était redressé et sa taille était imposante. Il ne restait aucun souvenir de son occupation antérieure. Il ressemblait à un portefaix, la peau brunie, prêt à offrir ses épaules à toute charge. Il se trouvait des gens pour dire : « Il a perdu la raison. »

La plupart savaient que Max était entièrement dévoué aux malades, qu’il était concentré dans son travail, mais qu’il n’était pas fou.

Il travaillait du matin au soir et dormait dans une chambre près du dépôt de bois, afin d’être sur place si on avait besoin de lui. Lorsque les malades furent déportés, il s’en alla avec eux.

Karl, le plus jeune frère, était sourd-muet de naissance. Comme il était aussi grand et robuste que ses frères, il gagnait sa vie comme transporteur. Il travaillait pour le propriétaire d’un camion, un homme vulgaire qui le traitait avec cruauté, lui donnait des coups de pied et le giflait. Karl, qui était aussi candide qu’un enfant, supportait tout cela sans se plaindre ni se rebeller. Il travaillait du matin au soir et avait du mal à s’en sortir.

Au ghetto, il revint à son lieu premier : l’institut pour sourds-muets. L’équipe se souvenait de lui et l’accueillit à bras ouverts. Le temps du ghetto fut celui de son épanouissement. Il transportait des meubles, des sacs de pommes de terre, des tonneaux et une multitude d’autres choses. Au sein de sa famille, les sourds-muets, il était aimé. Si quelqu’un s’en prenait à un des siens, il le défendait ardemment.

Tout le monde se demandait comment avaient grandi ces jeunes qui n’avaient pas étudié au lycée et ne lisaient pas les journaux. Que leur avaient inculqué leurs parents – des gens simples – pour qu’ils fussent de si courageux sauveurs ? Personne n’émit d’hypothèse intelligente.

Le destin du jeune Karl fut différent de celui de ses grands frères. Un officier roumain se jeta sans raison apparente sur l’un des sourds. Karl alla lui demander de le laisser tranquille. L’officier le frappa également. Karl tituba et tomba, mais il recouvra rapidement ses esprits, saisit l’officier à la gorge et l’étrangla.

Il fut arrêté et fusillé la nuit même dans la cour du commissariat.

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