Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 31 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 30

 

À l’association « La vie nouvelle », fondée en 1950 par des survivants de Galicie et de Bucovine, se déroulait une passation de pouvoir. Les rescapés, qui avaient dirigé le club avec sagacité pendant des années, s’étaient faits vieux et souhaitaient transmettre cet « héritage » à des gens qui avaient été enfants pendant la guerre. La cérémonie fut joyeuse et tendue, des discours furent prononcés par les deux parties et, comme toujours dans ce genre d’occasion, les sentiments se firent bruyants, il y eut des éclats et des interpellations. Les rescapés firent prêter serment aux « enfants » (ils étaient appelés ainsi bien qu’ils fussent déjà âgés de trente ans et plus) de se souvenir et d’entretenir le lieu. Les « enfants » étaient plus retenus. Ils parlèrent, certes, de la nécessité de poursuivre la tâche mais ils ne s’engagèrent pas. Il y eut quelques discours brefs, factuels, qui donnèrent la chair de poule compte tenu des faits qu’ils évoquaient.

Je me souviens du lieu presque à ses débuts. J’avais vingt ans, c’était après mon service militaire. Je n’avais personne en Israël et j’entrais là parfois pour boire un café, jouer aux échecs ou écouter une conférence. À l’association, on parlait yiddish, polonais, russe, allemand et roumain. Je comprenais ces langues, et l’endroit fut pour moi un substitut de maison. Tout ce temps-là, alors que je n’y avais aucun rôle, je continuais à venir. J’étais au fait de ce qui s’y passait, je savais qui était tombé malade et qui avait quitté ce monde. Les membres de l’association aussi s’intéressaient à moi, ils lisaient mes histoires parues dans les journaux et les critiques écrites sur mes livres.

Dans les années cinquante, les débats étaient violents, et pas seulement dans les kibboutzim. En ville, dans les cercles qui avaient poussé comme des champignons, on se disputait, on amoncelait les clichés, les opinions sentencieuses, on sauvait de l’oubli des slogans. Celui qui avait été communiste dans sa ville natale avait vu sa foi communiste se renforcer,

celui qui était révisionniste(6) ne pardonnait ni aux communistes ni au mouvement ouvrier Poaleï Tsion. Les débats ne se déroulaient pas uniquement près des tables où l’on prenait le thé, ou de celles où l’on jouait aux échecs. Dehors aussi, dans la rue, on continuait à débattre, parfois jusqu’après minuit.

Comme toute organisation, « La vie nouvelle » avait un président, un vice-président, un secrétaire, un trésorier et, bien entendu, diverses commissions. Les gens cherchaient là un peu de pouvoir, un peu d’honneur, et, comme dans toute organisation, le but dans lequel l’association avait été créée était oublié. Ils passaient leur temps dans des réceptions, se bombardaient d’accusations, il y avait des exclusions et des démissions, comme s’il s’agissait là d’un club banal, et non d’une association de rescapés.

Mais ce n’est là qu’une facette. L’association organisait des cérémonies du souvenir à la mémoire de shtetls et de petits villages perdus, éditait des livres de souvenirs, organisait des colloques, faisait venir des États-Unis et du Canada de riches rescapés pour les atteler à la tâche. Il y avait aussi des soirées de chant en yiddish et ils fondèrent même un prix littéraire pour encourager ceux qui se piquaient d’écrire.

Ces années-là, j’ai rencontré dans l’association quelques personnes merveilleuses, des gens remarquables, qui ne prenaient pas part aux disputes, ne recherchaient pas les honneurs et n’exigeaient rien pour eux-mêmes. Ils s’asseyaient près des tables, et leurs yeux rayonnaient d’un simple amour de l’homme. Ils passaient des heures dans des hôpitaux et autres asiles mais ils trouvaient aussi le temps de venir à l’association, d’apporter des bougies en mémoire des morts, ou des rafraîchissements pour le plaisir. La grande catastrophe, de celles qui étouffent en général la candeur et la droiture, ne les avait pas entamés. Plus encore : elle avait ajouté de la lumière à la lumière qu’ils avaient en eux.

Et ce fut ainsi, mois après mois. Puis vint le temps du paiement des réparations par l’Allemagne, et l’association s’enfiévra de nouveau. Certains accusaient Ben Gourion d’avoir vendu son âme au diable, tandis que d’autres revendiquaient que les assassins n’héritent pas de surcroît. À un moment, l’association fut au bord de la scission. Le schisme n’eut pas lieu grâce au camarade Sh., qui avait été à la tête du Judenrat dans la petite ville de P. et qui était sorti de l’épreuve sans taches. Certes, la majeure partie des habitants de la bourgade furent exterminés, mais il parvint à sauver le quart d’entre eux. Grâce à ce sauvetage, et à d’autres choses encore, les gens le respectaient et écoutaient poliment ses paroles. Ainsi, la division ne se concrétisa pas, mais les disputes ne cessèrent pas pour autant. Des clans et des sous-clans se formèrent, des gens ne s’adressaient plus à quelques personnes bien précises que pour les traiter de fauteurs de troubles et d’autres qualificatifs hargneux.

À l’époque, j’allais presque chaque soir au club. La plupart des membres avaient vingt ou trente ans de plus que moi et pourtant je m’y sentais comme à la maison. J’aimais les soirées de chant, les conversations, les conférences, mais plus que tout j’aimais les visages. Ils me rappelaient non seulement ma vie perdue dans les plaines d’Ukraine mais les années d’avant-guerre. Là j’avais des parents, des grands-parents, des oncles et des cousins. Comme s’ils s’étaient tous rassemblés avec moi.

Dans les années cinquante, j’écrivais des sortes de poèmes et de temps à autre j’étais prié par le comité de l’association d’en faire la lecture à l’occasion d’une commémoration. La plupart des membres m’appréciaient et m’encourageaient.

J’eus même droit à une petite bourse, couvrant en partie les frais de ma première année d’étude à l’université, mais certains membres s’opposaient déjà à mon écriture. Ils prétendaient que, sur la Shoah, il n’y avait pas lieu de composer des poèmes, d’inventer des histoires, mais qu’il fallait évoquer des faits. Ces remarques, qui contenaient une certaine vérité et aussi une dose de méchanceté, me blessaient, même si je savais qu’une longue route m’attendait, et que je n’en étais encore qu’au commencement.

Si les « tenants des faits » avaient été prêts à m’écouter un instant, je leur aurais de nouveau raconté que j’avais sept ans lorsqu’éclata la Seconde Guerre mondiale. La guerre s’était terrée dans mon corps, pas dans ma mémoire. Je n’inventais pas, je faisais surgir des profondeurs de mon corps des sensations et des pensées absorbées en aveugle. À présent je le sais : même si j’avais su alors formuler mes pensées, cela n’aurait pas aidé. Les gens réclamaient des faits, des faits précis, comme si en eux résidait le pouvoir de résoudre toutes les énigmes.

Déjà à l’époque je savais que les êtres ne changent pas. Même des guerres terribles ne les changent pas. L’homme se barricade derrière ses croyances et ses vieilles habitudes, il n’en sort pas facilement, et plus encore : toutes les faiblesses, les envies, les tromperies, les moyens pour parvenir à ses fins, les dissimulations ne disparaissent pas après les grandes catastrophes, parfois, et la honte m’étreint lorsque je le dis, ils se renforcent. La lutte pour le poste de vice-président du club en 1953 en fut une preuve. Deux commerçants aisés se disputaient le titre. Ils ne reculèrent devant aucun moyen, y compris la corruption. Les gens protestaient vainement : « Ce n’est pas beau, souvenez-vous d’où nous venons, il faut donner l’exemple. » Les pulsions sont toujours plus fortes que les valeurs et les croyances. Il n’est pas facile d’accepter cette simple vérité.

Les années passèrent, quelques membres tombèrent malades, furent hospitalisés, et le comité organisa un roulement pour leur rendre visite. Certains quittèrent ce monde et le comité s’occupa d’élever des stèles commémoratives au club. L’un des membres, richissime, légua tous ses biens à l’association. On apposa aussitôt une grande plaque de laiton à l’entrée du club, qui portait désormais le nom du riche donateur. À ce sujet aussi eut lieu une discussion amère. Certains affirmaient que ce n’était pas bien de donner à une institution gardienne de la mémoire des victimes le nom d’un personnage qui s’était enrichi de façon douteuse. Le comité avait adopté une position univoque : si on gratte bien, disait-il, on trouvera en chacun de nous un criminel.

À l’ouverture du club, les membres venaient avec leurs enfants, en particulier les shabbats et les jours de fête. Beaucoup pensaient qu’il fallait mettre à leur disposition une pièce où ils étudieraient la Bucovine, la Galicie, et tout ce que ces régions avaient apporté au judaïsme et au monde. Pourtant le projet ne se concrétisa pas. Les enfants grandirent et cessèrent de venir, et peu à peu se répandit l’idée qu’il ne fallait pas les forcer. De toute façon ils ne comprendraient pas. Et peut-être valait-il mieux qu’ils ignorent quel avait été le destin des grands-parents et des oncles. Or un garçon de sept ans environ, du nom de Samuel, venait s’asseoir entre les tables et écoutait les conversations avec curiosité. Il était certain qu’il viendrait encore ici lorsqu’il aurait grandi. Il ressemblait à son père mais, contrairement à lui, un homme vif et actif, le fils était calme et perplexe. Il était difficile de savoir si cette perplexité était le fait de la curiosité ou juste de l’idiotie. Quoi qu’il en soit, Samuel n’avait pas l’apparence d’un petit Israélien, comme s’il avait été amené tout droit d’un shtetl galicien.

En 1962 parut mon premier livre, Fumée, qui reçut des critiques favorables. À l’association on se réjouit et on me félicita. Les adhérents du club lisaient les journaux assidûment mais pas de livres, en particulier ceux qui avaient trait à la Shoah, et ceux qui lisaient n’étaient pas pleinement satisfaits de mes livres. Les personnages de mes livres leur semblaient grisâtres, plongés dans leur passé, vivant une vie banale. Où étaient les héros ? Où étaient les révoltés des ghettos ? Certains, à l’esprit vulgaire, rappelaient à qui voulait bien les entendre que j’avais obtenu une bourse d’étude par deux fois, et si c’était là le résultat, mieux eût valu ne pas me soutenir. Mais la plupart, comme je l’ai dit, me soutenaient, m’encourageaient, et ils promirent même d’acheter un exemplaire. Ce n’est que plus tard que je compris qu’il était difficile de retourner sur les lieux de tant d’épreuves. Cette prise de conscience ne me mit pas en colère.

À la veille de la guerre des Six Jours, une grande agitation régnait au club. Certains membres qui n’avaient pas parlé pendant des années, ou parlaient peu, s’inquiétaient de la catastrophe qui, selon eux, approchait, mais la majeure partie du club était contre cet état d’esprit. « On ne peut pas comparer les époques, affirmaient-ils. À présent nous avons une armée qui viendra à bout de l’ennemi. »

Je fus mobilisé comme réserviste et les membres du club réagirent avec émotion. Des gens me fourraient des billets dans les poches, et l’un des adhérents les moins populaires, en raison notamment de son avarice, ôta la montre en or qu’il portait au poignet et dit : « En mon nom, et au nom de ma famille. » Plus tard, j’appris que la montre avait appartenu à son frère disparu à Auschwitz.

À présent je savais que le club était ma maison. Tous les reproches et les remarques que j’avais gardés en moi s’étaient envolés comme s’ils n’avaient pas existé. Je sentais la chaleur et le dévouement, et je partis effectuer mon service entièrement confiant dans la vie.

L’attente fut dure et longue. Lorsque je revins au club, à la faveur d’une permission, je remarquai que les fantômes étaient de nouveau sortis de leurs abris, que de nouveau étaient évoqués des noms de lieux qu’on avait tus pendant des années, qu’on reparlait de convois, de rafles, de trains et de forêts. Les optimistes tentaient vainement de juguler les peurs. Mais les peurs étaient puissantes et parlaient la même langue que les visions qui ressurgissaient. Même les plus forts disaient que leurs nuits n’étaient plus comme avant. Il y avait aussi des procureurs qui affirmaient sans relâche que tout était notre faute, la faute à notre caractère, et que si le monde entier était contre nous, cela signifiait que quelque chose de mauvais était en nous. La preuve : même un État et une armée ne nous avaient pas régénérés.

À la fin de la guerre des Six Jours, il y eut une grande exaltation, on parlait de miracles et de renouveau spirituel. Un rescapé qui avait fait fortune en Amérique fit un don conséquent pour créer une nouvelle aile et le club, qui avait commencé ses activités dans une vieille bâtisse comprenant deux chambres et une cuisine, se développa, s’étendit, se dota d’une bibliothèque, d’une salle de presse, d’une salle de conférence, de lieux de repos et d’une cafétéria où étaient servis des sandwiches, de la soupe et un café raffiné.

Les années soixante furent de bonnes années pour le club. Des cours de Bible et de littérature talmudique furent créés, il y avait de nombreuses conférences en yiddish. Ce faisant, des livres en nombre parvinrent des États-Unis et du Canada, et la bibliothèque s’agrandit considérablement. On fit aussitôt venir un bibliothécaire expérimenté de la Bibliothèque nationale afin qu’il enseigne à notre bibliothécaire les nouvelles méthodes de classement. Le bibliothécaire D., qui avait été avant la guerre professeur au lycée de Lvov, se réjouissait comme un enfant à la vue de chaque livre. Il y avait dans la bibliothèque quelques éditions originales reliées en cuir : elles faisaient la fierté du bibliothécaire et du club.

Après la guerre des Six Jours, on put croire, peut-être grâce à l’agrandissement du club, que la culture juive d’Europe de l’Est avait trouvé ici un point d’attache, et que le complot du Mauvais avait été jugulé. Le poète Sh., l’un des plus célèbres, écrivit un poème exalté intitulé « Continuité ». Un soir il le lut à la cafétéria et tous s’identifièrent à lui.

Et il y avait aussi des désagréments : quelques diables sous forme de dénonciateurs. L’un d’eux transmit à la direction des impôts une liste de gens qui se livraient à un trafic de devises étrangères. Les recherches et l’enquête s’étendirent jusqu’au club. La dénonciation provoqua des soupçons et des altercations. Finalement on désigna un homme modeste aux manières agréables, du nom de K., qui possédait une petite mercerie. Ce dernier affirma qu’il n’avait aucun lien avec les impôts, que la médisance était une malveillance et une forme de harcèlement, et que le méchant responsable de cette rumeur rendrait un jour des comptes. Sa défense ne lui servit en rien, elle ne fit qu’augmenter la vague d’hostilité à son égard, et finalement une assemblée générale fut réunie, où il fut décidé de le suspendre de l’association à la majorité des voix. À la fin du vote, l’homme éleva la voix et cria : « Vous rendrez des comptes dans le monde de la Vérité. Là-bas, aucun d’entre vous ne sera acquitté. » Tandis qu’il vociférait encore, le gardien le saisit et le fit sortir.

Les années soixante-dix furent de sombres années pour l’association, et pas uniquement à cause de la guerre du Kippour. Quelques-uns des membres les plus célèbres moururent, d’autres furent hospitalisés dans des maisons de retraite éloignées, et le club, qui par le passé grouillait de monde, vit ses rangs s’éclaircir. Les activités, certes, se poursuivaient normalement et un cours de yiddish pour les jeunes fut même ouvert, mais l’enthousiasme avait diminué. On n’envisageait plus l’édition de nouveaux livres, journaux ou périodiques. On parlait beaucoup de la deuxième génération qui ne savait rien de la Shoah et ne voulait pas savoir. Il s’en trouvait même pour s’accuser de ne pas avoir dit à leurs enfants ce qu’il était de leur devoir de leur raconter. Et il y avait, bien sûr, une partie non négligeable de membres exaltés qui luttaient de toutes leurs forces contre les pessimistes, les blâmaient et les accusaient de semer des mauvaises pensées et de faire échouer l’action.

Dans les années soixante-dix, immédiatement après la guerre du Kippour, une grande crainte se répandit : si la littérature yiddish n’était pas traduite en hébreu, elle serait amenée à disparaître. C’est dans cet esprit que deux personnes partirent pour les États-Unis, le Canada et l’Argentine afin de mobiliser des fonds et de mettre sur pied une équipe de traducteurs qui traduiraient la langue maternelle dans la langue éternelle. La mobilisation ne réussit qu’en partie.

En 1975, le comédien R., sa sœur et ses deux neveux – également acteurs – arrivèrent d’Amérique. On définit aussitôt leur place dans l’association. R. dépassait de loin tous les autres, il aimait les Juifs et leur langue. Dans sa jeunesse il aurait pu faire carrière en Pologne et plus tard aux États-Unis. Les théâtres du monde entier le courtisaient, mais il était attaché à sa langue maternelle, à sa sœur et ses deux neveux, ensemble ils se déplaçaient d’un endroit à l’autre, dressaient une estrade et jouaient. Depuis la fin de la guerre, son attachement était exclusif : le yiddish, et rien que des pièces en yiddish.

Dès son arrivée, on monta Le Dibbouk et Bountché, tais-toi. R. était un excellent comédien, et de surcroît un orateur enflammé. Il affirmait que l’Amérique était la terre des illusions et que ce n’était qu’en Israël que la culture juive ressusciterait. À la grande joie de tous, non seulement des rescapés de la Shoah venaient à ses représentations, mais aussi des jeunes. Le club fêtait l’événement jusque tard dans la nuit. La cafétéria était pleine à craquer.

Dans les années soixante-dix, je menais une lutte pénible avec des souvenirs d’enfance enfouis et avec la forme romanesque. Ces années-là, j’écrivis, entre autres, Le Temps des prodiges et La Brûlure de la lumière. Je lisais quelques passages au bibliothécaire P. Il s’intéressait à la littérature moderne, était sensible aux mots et aux nuances. De lui j’ai appris un chapitre important de ce que l’on peut nommer le « Traité de l’accessoire et du secondaire ». L’université est un lieu d’étude important, mais pas une école pour écrivains. L’apprentissage littéraire se passe entre soi et soi, ou entre soi et des êtres dont l’âme provient de la même racine. P. me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même. Il savait ce qui me dérangeait dans un texte avant que je puisse désigner précisément l’endroit. Il trouvait toujours le défaut caché. Étrangement, nous ne parlions jamais des contenus. Il croyait, tout comme moi, que le choix des mots, la phrase, le flux étaient finalement le sang et l’âme, et que le reste venait ensuite de lui-même.

Au début des années quatre-vingt, les rangs de l’association s’éclaircirent encore. Les rapports de forces, certes, ne cessèrent pas, même s’il était clair que les anciens ne tiendraient pas longtemps, et qu’était arrivée l’heure de les remplacer par ceux qui étaient enfants pendant la Shoah. Pourtant, l’ancien comité eut encore le temps d’éditer deux livres de mémoires épais et la troupe de l’acteur R. monta deux nouvelles pièces. Mais le propriétaire de la cafétéria se plaignait que le chiffre d’affaires quotidien fût ridicule et, s’il ne recevait pas de subventions, il quitterait les lieux. Les anciens lui rappelèrent que pendant des années il avait amassé une fortune et qu’il s’était fait construire une maison luxueuse. Le propriétaire de la cafétéria rétorqua qu’il avait construit la maison de ses propres mains, brique après brique. S’il avait été dépendant de l’argent que la cafétéria lui faisait gagner, il aurait habité une cabane.

Vers la fin des années quatre-vingt, il ne restait plus qu’une poignée de membres anciens, et une grande inquiétude régnait concernant la bibliothèque et les exemplaires de collection qu’elle contenait. Quelques membres suggérèrent de transformer l’endroit en synagogue et d’y dispenser des cours quotidiens, mais les militants du Bund et les anciens de Poaleï Tsion s’opposèrent violemment à cette proposition et menacèrent de mobiliser leurs camarades de l’étranger. Le débat fut tumultueux. Finalement le projet fut abandonné.

À cette même époque, le comité décida de présenter sa démission et une nouvelle direction fut élue. Dans le nouveau comité siégeaient des rescapés qui avaient été enfants durant la Shoah et qui se souvenaient de peu de choses. Ils ne se souvenaient même pas de leurs parents. À leur arrivée en Israël, ils avaient ignoré l’association voire l’avaient méprisée, mais en mûrissant ils avaient compris que, même s’ils avaient été des enfants pendant la guerre et ne se souvenaient pas de grand-chose, ils appartenaient au club.

La cérémonie de passation de pouvoir fut placée sous le signe de l’émotion. Deux membres du comité sortant évoquèrent d’une voix étranglée la place qu’avait occupée cette maison dans leur vie et dans la vie de leurs amis, et tout ce qui avait été fait ici les quarante dernières années, ce qu’ils avaient projeté de faire et n’avaient pas fait. Les dirigeants du nouveau comité étaient plus retenus et ne furent pas très éloquents, mais l’un d’eux, Yossef Haïm, révéla que, lorsque la guerre avait éclaté, il avait trois ans. Ses parents le confièrent à un couvent où il grandit. Il n’y avait pas d’autres enfants dans le couvent et durant toutes ces années il craignit de rester nain. Pourtant, les religieuses lui assuraient qu’il grandirait et qu’il serait semblable à toutes les créatures qui venaient au couvent mais leurs promesses ne diminuèrent en rien ses peurs. Il ajouta encore : « Des parents, je ne me souviendrai pas, ni de la maison, et sans la mère supérieure, qui nota les noms de mes parents, je n’en aurais pas eu connaissance. » À la fin il ajouta une remarque étrange : « Des Juifs pieux me découvrirent après la guerre, me firent sortir du couvent et m’emmenèrent ici. Je ne veux pas médire, mais je dirai ceci : ma vie chez eux ne fut pas heureuse. » Dans la salle régnaient un silence absolu et le sentiment que, depuis qu’on l’avait sorti de ce couvent, sa vie avait été brisée et ne s’était plus reconstruite.

Le nouveau comité ne connut pas de repos. Les anciens guettaient le moindre faux pas, et à chaque assemblée ils déposaient des contre-propositions, le mettaient face à ses erreurs, arguaient du fait que ses membres n’avaient pas connu la Shoah puisqu’ils étaient des enfants, et que les enfants ne se souviennent pas, et celui qui ne s’en souvient pas, C’est comme s’il n’avait jamais été là-bas. Le nouveau comité était prêt à rendre les clés, mais à qui ?

L’activité au club se réduisit comme peau de chagrin. L’acteur R. et sa troupe eurent maille à partir avec les autorités culturelles du pays et retournèrent en Amérique, non sans provoquer au préalable un scandale. Ils traitèrent Israël de « pays qui dévore ses habitants, dénué de culture et vulgaire ».

À son crédit, le nouveau comité tenta d’insuffler de la vie au club. On fit venir des classes d’écoliers et les anciens racontaient ce qui leur était arrivé pendant la guerre. Quelques groupes invités de l’étranger furent même amenés au club. Le propriétaire de la cafétéria menaçait toujours de fermer s’il ne recevait pas de subventions. Le comité l’apaisa en lui proposant de l’argent.

Malgré tous les efforts et les dons qui arrivaient, les dettes ne diminuaient pas : les dépenses courantes étaient plus importantes que les recettes. À la fin des années quatre-vingt, l’assemblée générale décida à une courte majorité de vendre les lieux à la yeshiva Shaarei Hessed, de payer avec cette somme les dettes qui s’étaient accumulées, et avec ce qui resterait, s’il restait quelque chose, de publier quelques livres de souvenirs.

Ainsi s’acheva la vie du club. Certains applaudirent la transaction, d’autres ne se retinrent pas de maudire le nouveau comité. Ce dernier avait pris soin de demander (et cela était stipulé dans le contrat) que la bibliothèque et la salle d’exposition fussent fermées jusqu’à ce que leur sort soit décidé. Les plaques de laiton à la mémoire des donateurs ne seraient pas enlevées et une bougie du Souvenir brûlerait toujours dans le hall d’entrée. La transaction ne fut pas effectuée aussitôt. Il y avait des amendements, des contre-amendements, mais finalement le contrat fut signé. Depuis que le club a fermé, j’évite de passer dans la rue où il se trouvait. Il me semble qu’une partie de mon être vit encore là-bas. Un ancien du club, avec qui j’aimais jouer aux échecs et que j’écoutais parler de sa vie pendant la guerre, me dit : « Mieux vaut une yeshiva qu’un club de billard. Dans une yeshiva on prie et on compulse des livres anciens. » Je ne savais si c’était une plainte ou une consolation.

Depuis que le club a fermé, j’ai perdu une maison. Je rencontre cependant d’anciens adhérents. Ils m’écrivent parfois de longues lettres, certaines sont des monologues, d’autres contiennent des critiques de mes nouveaux livres, et bien sûr de nombreux conseils, mais il n’y a rien de tel qu’une rencontre nocturne autour d’un plateau d’échecs ou un poker. Pendant le jeu, de nombreuses choses s’éclairent : qui a été fidèle et qui a trahi, qui s’est conduit en prince et qui a été aussi vil qu’une hyène.

Avec Hersh Lang, le plus étonnant des membres du club, j’ai passé de nombreuses heures autour de l’échiquier. Ce grand joueur insufflait à chaque partie une forte flamme. Un candide avec la naïveté d’un enfant, mais aux échecs c’était un magicien. Ses parties étaient brillantes de ruses, de trouvailles et de surprises. Il jouait parfois seul contre sept ou huit personnes réunies et bien sûr il gagnait. Un sourire timide s’épanouissait alors sur ses lèvres, un sourire d’enfant. Sa personnalité et son expression étaient cachées dans son jeu. Il ne savait pas parler, chaque fois qu’on s’adressait à lui il rougissait, bégayait et alignait péniblement quelques mots.

Après la fermeture du club, je le rencontrais parfois dans la rue et l’invitais à prendre un café. Il avait toujours dans sa poche un petit jeu d’échecs et me proposait une partie. Il ne fut jamais prétentieux et n’adoptait pas la posture d’un maître. Pendant la partie, il se tenait la tête à deux mains, se plongeait dans des calculs, comme si j’étais son adversaire le plus sérieux. Au fond de vous-même, vous saviez qu’il faisait cela pour vous. Pour accorder un peu de respect à vos efforts. De son côté, il n’avait pas besoin d’en faire. Mais avec lui les gens se conduisaient irrespectueusement. Il vivait de travaux comptables, de bilans destinés aux impôts. Il faisait son travail avec professionnalisme, droiture et discrétion, mais toutes ces qualités ne lui rapportaient que peu d’argent. Les gens le roulaient dans la farine, ne le payaient pas dans les temps, et lui, dans sa grande bonté, ne les harcelait pas. Il vivait dans une petite chambre près de l’ancienne gare routière.

Ces dernières années, sa situation financière s’est certes améliorée mais sa solitude s’est aggravée. Il est vêtu de façon plus négligée et marche voûté. Un jour, je lui ai demandé s’il était retourné au club.

« Non, dit-il timidement.

— Pourquoi ?

— Que ferai-je là-bas…»

Il venait d’une famille très assimilée et, chaque fois qu’on lui posait une question sur un sujet juif, il rougissait, fuyait et bégayait, car il était étranger dans ce domaine. De temps à autre il s’enhardissait et posait une question sur une tradition ou un commandement, comme s’il s’intéressait à une chose qui lui était interdite.

Parfois il me semble que mon écriture ne m’est pas venue de la maison, ni de la guerre, mais des années de cafés et de cigarettes au club. La joie de sa fondation et la tristesse de son déclin vivent et bouillonnent en moi. Chaque être là-bas portait en lui une vie double, voire triple. Je me suis approprié un peu leur vie. Il y avait au club des gros, des maigres, des grands et des petits. Lang dépassait de loin les membres du club mais cela ne lui procurait aucun avantage. Il marchait toujours voûté, comme s’il souhaitait être de la même taille que les autres membres. À sa différence, le vice-président du club, le camarade D., grand lui aussi, profitait toujours de sa taille pour s’imposer et emporter la décision sur chaque sujet.

Il y avait beaucoup de gens au club. Des amis qui étaient proches de moi lisaient mes manuscrits et me faisaient des remarques intelligentes, des camarades qui jouaient au poker avec un art consommé, des commerçants qui dirigeaient des affaires florissantes avec la discrétion d’espions, des entremetteurs artistes qui avaient amassé une fortune considérable, et aussi des persifleurs, des hypocrites, des êtres vides, que la guerre et les malheurs n’avaient pas changés d’un iota, et qui assenaient toujours comme un fait exprès : « Nous ne changerons pas. C’est ainsi que nous avons été et que nous serons toujours. » Il y avait aussi les muets, les silencieux, auxquels vous extorquiez péniblement un mot. Et pendant des années, la vapeur des cafés brûlants et la fumée des cigarettes n’ont cessé de nous envelopper, pour nous conduire jusqu’ici.

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