Histoire d'une vie
Chapitre 4
1938 fut une mauvaise année. Des rumeurs bruissaient dans les moindres recoins et une chose était claire : nous étions pris au piège. Mon père tenta en vain d’obtenir des visas pour l’Amérique, envoya des télégrammes à des parents, des amis qui résidaient en Uruguay et au Chili. Tout allait de travers. Des gens qui hier encore étaient des habitués de la maison, des associés en qui l’on avait confiance, des amis de jeunesse, changèrent d’attitude, s’éloignèrent ou devinrent des ennemis. Le désespoir était grand et se nichait partout. C’est étrange, il y avait déjà alors parmi nous des optimistes aveuglés qui interprétaient chaque événement en notre faveur, démontraient par tous les moyens que la grandeur d’Hitler était imaginaire, que l’Allemagne était destinée à redevenir ce qu’elle avait été. Ce n’était qu’une question de temps. Papa, lui, sentait que la terre brûlait sous nos pieds et qu’il fallait chercher toutes les issues possibles.
Au printemps nous apprîmes que Grand-père, le père de ma mère, était atteint d’une grave maladie et que sa fin était proche. Grand-père accueillit calmement l’amère nouvelle. Son regard rond sembla s’arrondir encore. Une nuit il dit à Maman : « Cette séparation entre les vivants et les morts est une séparation fictive. Le passage est plus simple que nous ne l’imaginons. C’est juste un changement de lieu, et le gravissement d’un degré. » À ces mots, Maman se mit à pleurer comme un bébé.
L’organisation de son quotidien ne se modifia pas d’un iota. Le matin il partait pour la prière, et à son retour il mangeait quelque chose et s’asseyait dans la véranda. Ce moment dans la véranda était comme la préparation à son étude quotidienne. Parfois il étudiait le même livre pendant des jours et parfois il en changeait, mais il n’y avait jamais plus d’un livre sur sa table.
Papa se démenait d’un endroit à l’autre, et lorsqu’il rentrait le soir son visage était sombre. Ma mère essayait en vain de lui rendre la vie plus agréable en préparant des plats qu’il aimait. Après le repas, il s’asseyait dans le fauteuil, les yeux fermés, plongé en lui-même. La mort planait partout, mais pas dans la chambre de Grand-père. Dans sa chambre les fenêtres restaient ouvertes et les rideaux étaient agités par le vent. Ma mère lui apportait une tasse de thé au citron toutes les heures. Grand-père la remerciait, posait une question, et Maman s’asseyait près de lui. Il était manifeste qu’il aimait sa fille et que sa présence le réjouissait.
Tout le monde essayait de dissimuler à Grand-père son état, ainsi que la situation autour de nous. Il n’ignorait rien, mais il ne laissait pas le trouble et la confusion se répandre en lui. Il parlait de la mort comme il avait l’habitude de parler des longs voyages qu’il entreprenait. Par le passé, Grand-mère – qui reposait désormais – tentait de le convaincre d’emporter encore un manteau, et encore un chandail, mais Grand-père aimait les valises légères et c’était, pour tout dire, ce qu’il prétendait encore. La route n’est pas longue, et il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
J’allais le voir une fois par jour. Il me caressait la tête, me montrait les lettres du livre qu’il étudiait et me racontait une petite histoire ou un dicton. Une fois, il me raconta un proverbe que je n’interprétai pas selon ses vœux. Il s’aperçut que je n’avais pas compris et dit : « Ce n’est pas important, l’essentiel est d’aimer ce matin. » Je ne compris pas non plus cette sentence, et pourtant elle est restée en moi jusqu’à ce jour comme une douce énigme. Parfois il me semblait qu’il n’était pas des nôtres, qu’il était venu d’un autre monde pour nous rendre visite, tant il était différent de nous.
Au printemps il était encore dans le village où il était né et où étaient nés ses pères, et les pères de ses pères. Il avait commencé par refuser de quitter sa propriété, mais, lorsque la maladie empira et qu’il dut suivre un traitement à l’hôpital, il accepta de venir en ville. Maman avait débarrassé une chambre pour lui et était partie le chercher en diligence.
Ainsi il était arrivé chez nous. Dès lors, ma mère changea totalement. Son visage s’allongea, elle accomplissait le chemin entre la cuisine et sa chambre avec lassitude. Grand-père ne demandait rien, mais elle savait exactement ce dont il avait besoin. Lorsque Maman lui servait une compote de prunes, son visage s’illuminait un instant. C’était un mets qu’il appréciait particulièrement, depuis toujours.
Le matin il prenait sur lui pour se lever et partait pour la prière. Sa foi s’avérait plus forte que son corps affaibli. Maman tentait de le retenir mais il ne l’écoutait pas. La prière commune du matin faisait couler dans son corps de nouvelles forces. Il revenait de la prière le visage empreint d’étonnement.
Parfois la nostalgie de son village le submergeait. Elle était palpable, comme s’il s’était rapproché des arbres et des ruisseaux qui entouraient sa maison au village. À présent sa maison était fermée, et deux paysans s’occupaient des arbres fruitiers et du potager. Le bétail et les poulets avaient été vendus depuis longtemps, hormis une vache que Grand-père avait explicitement demandé de ne pas vendre.
Une fois je l’entendis dire à Maman : « Ramène-moi au village, c’est dur pour moi d’être loin de ma maison. »
Maman hésita un instant et répondit : « Voyons ce qu’en disent les médecins. »
Dans la soirée, le docteur Feldman vint et persuada Grand-père que dans son état il était préférable qu’il soit proche d’un hôpital, et non pas dans un village, à cinquante kilomètres de la ville. Grand-père écouta et dit : « Apparemment, c’est ainsi que cela doit être. »
À la maison nous vivions sans Torah et sans commandements religieux, mais tout avait changé depuis l’arrivée de Grand-père. Maman avait cashérisé la cuisine et nous ne mangions que des plats végétariens ; nous n’allumions pas de feu le shabbat, et lorsque Papa souhaitait fumer il sortait à l’arrière de la maison ou dans la rue adjacente.
Victoria, notre vieille domestique, considérait Grand-père avec beaucoup de respect. Elle lavait le sol de sa chambre une fois par jour. Je l’entendis dire à ma mère : « Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un père comme le vôtre. C’est un homme d’exception. » Victoria proférait des choses qui me faisaient peur. Une fois elle dit : « Les Juifs ont oublié qu’il y a un Dieu dans les cieux.
— Pas tous, nuança ma mère.
— À la synagogue, il y a à peine le nombre nécessaire pour avoir le minyan le matin », s’obstina-t-elle.
Pour ma part, je n’avais aucun doute qu’il y eût un Dieu dans les cieux, et qu’il commandât non seulement les étoiles mais aussi ses créatures. J’avais hérité cette foi d’une autre domestique, plus jeune que Victoria, fort jolie, qui l’avait remplacée pour une courte période. Elle s’appelait Anna-Maria, et elle me répétait sans cesse qu’il y avait un Dieu dans les cieux et qu’il commandait non seulement aux étoiles mais à ses créatures aussi.
L’après-midi, Grand-père quittait son lit et sortait sur le balcon. Grand-père ne parlait pas de sa foi, mais tous ses gestes y ramenaient. Parfois il me semblait qu’il était seul parce qu’il était incompris, mais d’autres fois j’avais l’impression que sa chambre était pleine de vie, d’hôtes invisibles qui venaient lui rendre visite et avec lesquels il dialoguait dans la langue du silence.
Papa et Maman se disputaient parfois dans la cuisine. Ils se lançaient leurs arguments, poings serrés, tentaient de se convaincre par un flot de paroles, et lorsque les mots s’avéraient inutiles, ils laissaient échapper des sons brisés, s’éloignaient l’un de l’autre et se taisaient. Le silence de Grand-père, lui, était tranquille et dénué de colère, il ressemblait à un gros oreiller sur lequel on pose la tête.
Depuis l’arrivée de Grand-père chez nous, Papa n’émettait plus de critiques à l’encontre des Juifs et de leur foi. Il était renfermé, évitait de parler ; lorsqu’il revenait de ses expéditions fiévreuses, il allait droit à la cuisine, où Maman lui préparait une tasse de café et deux tranches de pain avec de la confiture. Il mangeait goulûment et engloutissait les deux tranches en une minute.
Ainsi les vents soufflaient-ils cette année-là dans notre maison : le silence de Grand-père et la tempête de Papa. Parfois mon père m’emmenait dehors la nuit et nous errions pendant des heures. Papa aimait les rues dallées et silencieuses de la nuit. Il enfilait une rue après l’autre, moi sur ses talons. Parfois il s’arrêtait et prononçait une phrase ou quelques mots. J’ignorais à qui étaient adressés ses propos. Quelquefois une joie étrange jaillissait de lui et il se mettait à chanter à tue-tête. Ainsi nous parvenions jusqu’au fleuve. Papa aimait le fleuve et plus d’une fois je l’avais vu se pencher au-dessus de son cours. Un jour il m’avait dit : « L’eau nous est plus proche que la terre », et il avait aussitôt ricané, comme s’il avait proféré une bêtise. Ces promenades agitées n’étaient pas toujours agréables, mais je m’en souviens plus que des maisons dans lesquelles je me suis rendu.
J’ignorais que c’étaient là les derniers jours à la maison, et pourtant je ne cessais de me répéter : Je dois m’asseoir près de Grand-père et le contempler. Je ne dois surtout pas rater la vision qu’il offre lorsqu’il est assis sur le balcon, ou son regard lorsqu’il compulse un livre. Il m’est également interdit d’oublier Maman, assise près de lui. Je pressentais que les jours à venir ne seraient pas bons, mais nul ne s’imaginait que le déluge s’abattait déjà sur nous avec force, et je restais des heures dans mon lit à lire Jules Verne, à jouer seul aux échecs, à en vouloir à mon père d’être si effrayé, de ne pas se raser le matin et de sortir si hâtivement de la maison.
Parfois il me semblait que mon père creusait un tunnel grâce auquel il espérait tous nous sauver, mais il progressait lentement et il n’était pas sûr que le tunnel fût achevé dans les temps. Compte tenu de cette lenteur, il essayait de trouver de la place sur un bateau qui nous mènerait à Gibraltar. Chaque jour était une nouvelle tentative pour forcer le mur qui s’était dressé autour de nous. Maman, quant à elle, était si occupée par les tourments physiques de Grand-père que les paroles de mon père, ou plus exactement ses plans, ne parvenaient pas à son cerveau. Papa réagissait à son manque d’écoute et à son attitude incohérente par des mouvements d’épaules nerveux, des mots durs, en évoquant des gens et des lieux dont je n’avais jamais entendu parler auparavant.
La mort nous cernait de toutes parts mais étrangement il semblait à Papa que, si nous faisions des efforts, un répit adviendrait, et même le salut. « Il faut faire des efforts », disait-il, et il était difficile de comprendre à quoi il faisait allusion. Il déversait son ressentiment principalement contre lui-même, et très peu contre nous. Une fois je l’entendis dire à Grand-père : « Nous avons besoin d’une immense miséricorde. » Je fus étonné par cette phrase dans sa bouche, et je crois que Grand-père aussi en fut étonné. Bien des phrases incompréhensibles bruissaient dans la maison. Nous vivions dans une brûlante énigme.
Maman agitait parfois les mains, comme pour chasser les mauvais esprits. Papa était singulièrement agacé par ces gestes et il disait que notre époque exigeait un esprit mesuré et non du désespoir. Le désespoir nous accablait. Maman prenait sur elle, mais il me semblait qu’elle était toujours sur le point d’éclater en sanglots.
À la fin de l’été, lors d’une journée claire qu’aucun nuage n’assombrissait, Grand-père s’endormit et ne se réveilla pas. Victoria remarqua que sa respiration s’était arrêtée et elle appela Maman. Maman s’agenouilla sans émettre un son. Lorsqu’elle m’aperçut dans l’embrasure de la porte, elle m’attrapa et dit : « Que fais-tu ici ? » Elle me confia aussitôt à la vieille voisine, M me Horowitz. Je refusai et me démenai comme un diable. Mes cris renforcèrent manifestement sa détermination et elle me gifla. M me Horowitz me tendit un bonbon enveloppé dans un papier jaune et dit : « Ne pleure pas, petit. » Je trépignais : la colère et l’humiliation étaient plus fortes que moi. Tard dans la nuit, on me ramena à la maison, fatigué et confus.
La maison était méconnaissable. Une foule de gens s’y était rassemblée. Victoria servait du café dans des petites tasses et le salon était enfumé. Papa se distinguait de tous. Il portait une kippa et titubait comme un homme ivre. Maman était assise à même le sol, enveloppée d’une couverture, entourée d’étrangers. Tous parlaient de sujets matériels, et pas de la mort de Grand-père, pour distraire Maman peut-être, mais rien ne la distrayait. Ses yeux demeuraient écarquillés.
Il me semblait soudain que tous étaient satisfaits de constater que la mort s’était enfuie de là, et qu’il était possible de s’asseoir et de boire le café que servait Victoria. Ce contentement me fit mal et je trouvai refuge dans ma chambre. À ma grande surprise, elle aussi était pleine de gens.
Cette fois, mon père ne put se contenir. Il se leva et condamna d’une voix forte les coutumes funéraires tribales sans dignité ni faste. Il en voulait particulièrement aux membres de la Hevra Kadisha, toujours pressés d’en finir avec la prière et de se débarrasser du linceul en le donnant aux croque-morts, et qui en sus de leur salaire réclamaient des aumônes. Je savais que les coutumes funéraires juives l’agaçaient profondément, mais cette fois sa colère avait trouvé des mots et il s’en servit plus que de raison. Finalement il conclut : « Moi, quoi qu’il en soit, je ne remettrai pas mon corps entre leurs mains. Mieux vaut être enterré dans le cimetière des pestiférés que dans un cimetière juif. » Il y eut un grand silence et personne ne réagit à ses propos.
Ensuite les gens se dispersèrent et la maison vide résonna de la seule voix de Papa. J’ignorais si Maman était d’accord avec lui. Elle était assise par terre et ne disait rien. Il y avait dans sa position quelque chose de Grand-père. Peut-être la façon qu’elle avait de poser les mains sur les genoux.
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