Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 14 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 13

 

Je n’ai pas appris à prier auprès d’un homme aux bonnes manières. J’étais alors dans un camp de transit, en route vers Israël, dans ces longues baraques laides où s’entassaient des centaines de rescapés. Les gens jouaient aux cartes, buvaient de la vodka et fricotaient avec des femmes au grand jour. Dans les sombres recoins de ces baraques, des gens se rassemblaient matin et soir pour prier. Un petit nombre. Il était toujours difficile de réunir le minyan de dix hommes nécessaire à la prière. Les gens refusaient de s’y joindre, ne fut-ce que comme figurants. Il fallait convaincre et principalement supplier. Après la guerre, l’appétit de vie était grand, et la prière, méprisée.

Prier seul eût été plus facile, mais hélas pour moi la Loi exigeait que la prière soit collective. À l’entrée de chaque baraque, se trouvait matin et soir un homme petit, grisâtre, difforme, qui exhortait les gens à se joindre à la prière, mais, comme ses exhortations ne donnaient rien, il brandissait la menace des châtiments, tentait d’exacerber de vieux sentiments de culpabilité ou se contentait de récriminer. Rien d’étonnant à ce que ces harangueurs fussent méprisés. On les brutalisait, on leur attribuait des sobriquets injurieux et, s’ils continuaient à menacer de châtiments divins, on les frappait sans pitié.

Pourtant, le quorum était atteint matin et soir. Les gens venaient, qui volontairement, qui à force de persuasion. Cette persévérance faisait sortir les autres de leurs gonds. Il n’y avait pas une journée sans disputes, accusations mutuelles et insultes. Et une fois de plus, comme après chaque guerre, des mots qui n’avaient pas été entendus depuis des années refirent surface.

J’avais alors treize ans et j’étais attiré par la prière. Les fidèles ne m’accueillaient pas à bras ouverts, ils me traitaient même plutôt avec dédain, mais moi, curieusement, je ne ratais aucune prière. La mélodie, la mélodie triste et monotone, m’envoûtait.

« Je vous saurai gré si vous m’apprenez à prier, avais-je dit à l’un des fidèles.

— Qu’est-ce qui te prend ? » avait-il répondu sans me regarder.

Un fidèle qui avait entendu ma demande ajouta : « C’est toute une affaire. Pourquoi en aurais-tu besoin ? »

Les enfants étaient alors en danger. Des imprésarios, des changeurs, des trafiquants et de simples voleurs leur imposaient des missions dangereuses. Des enfants avaient été arrêtés plusieurs fois par la police et frappés lorsque, par crainte de représailles, ils refusaient de dénoncer leur commanditaire. Il y avait aussi des enfants hardis qui travaillaient en bandes, trafiquaient des marchandises et passaient leurs nuits dans les bordels de Naples. Nul n’osait s’en prendre à eux. Ceux qui le faisaient se mettaient en danger car les enfants n’avaient peur de rien. Trois bandes de gamins opéraient alors dans les environs de Naples. De temps à autre, une guerre éclatait entre elles. C’étaient des guerres amères avec des blessés et des morts. Cependant, la plupart des enfants étaient faibles et passifs, ils exécutaient ce que les adultes leur dictaient.

Je pris de nouveau mon courage à deux mains et demandai à l’un des fidèles qu’il m’apprenne à prier. Ce dernier me lança un regard perçant : « Pourquoi n’as-tu pas appris chez toi ?

— Mes parents n’étaient pas pieux, lui confiai-je.

— S’ils n’étaient pas pieux, pourquoi le serais-tu ? »

Ne sachant que répondre, je dis : « Je veux prier.

— Tu ne sais pas ce que tu veux », dit-il en me tournant le dos.

À l’approche de l’automne, les baraques se vidèrent. Quelques rescapés avaient embarqué pour la Palestine, et la plupart pour l’Australie et l’Amérique. Il faisait froid dehors, et les parties de poker étaient enflammées. Un trafiquant voulut me persuader de me joindre à sa bande et de gagner cinquante dollars en une expédition. J’avais beaucoup entendu parler de ces expéditions, des heurts avec les douaniers, et des traîtres qui dénonçaient les trafiquants. Ils partaient en général par groupes de sept, et il y en avait toujours un qui était pris ou tué.

Le désir de prier grandissait en moi de jour en jour. C’était une soif inextinguible dont je ne connaissais pas l’origine, qui réapparaissait chaque jour et me torturait. Un fidèle qui avait remarqué ma détresse me parla doucement, sans animosité, et dit : « Tu vas embarquer prochainement pour la Palestine. En Palestine on travaille dans des kibboutzim et on ne prie pas. » Finalement, quelqu’un accepta de m’apprendre à prier. C’était un homme robuste, plutôt laid, qui avalait les mots et marmonnait. Il lut à plusieurs reprises avec moi les grandes lettres qui se trouvaient au début du livre jaune et conclut, impassible : « À présent, va apprendre par cœur. »

Je répétai inlassablement pendant deux jours. Sans succès. Chaque fois que je me trompais, il me giflait. J’aurais pu quitter les lieux et aller dans un autre camp mais j’étais étrangement persuadé que l’acquisition de la prière se faisait dans la douleur, et j’acceptais cette douleur. Un fidèle, témoin des gifles que je recevais, se tourna vers mon précepteur et lui demanda : « Pourquoi frappes-tu cet orphelin ?

— Pour lui faire entrer les lettres dans la tête.

— On ne frappe pas un orphelin.

— Ça ne lui fera pas de mal. »

L’apprentissage des lettres hébraïques m’était difficile, plus d’une fois je fus sur le point de quitter les lieux et l’homme, et pourtant je ne suivis pas ma volonté. Un réfugié, constatant ma détresse, ne put se retenir et dit : « Un garçon de ton âge cherche à accomplir des choses plus importantes. Tu n’as donc pas appris la leçon ? » J’ignore à quelle leçon il faisait allusion. Moi, quoi qu’il en soit, j’aimais la prière. La pensée qu’un jour je pourrais moi aussi me tenir debout, le livre entre les mains, et prier, était plus forte que les vexations que je subissais.

La lecture ne me vint pas non plus facilement. À chaque faute je recevais un coup ou une gifle. L’homme robuste n’avait pas pitié de moi. Parfois il me semblait qu’il me frappait pour extirper de moi tout désir de prier.

J’appris la prière auprès de Fini pendant deux mois. Puis il obtint un visa et embarqua pour l’Australie. Il se sépara du restant des fidèles avec une bouteille d’alcool. Ses amis commerçants ne dirent rien et ne se réjouirent pas. Il m’ignora complètement.

J’étais content qu’il fût parti. Son air hermétique, son impassibilité et sa colère froide continuèrent à m’effrayer même lorsqu’il fut loin de moi, mais ce qu’il m’avait transmis me réjouissait.

Un mois après son départ, la prière se fit plus sûre dans ma bouche. La sensation de pouvoir suivre le chantre, de répéter les versets après lui avec tout le monde, m’encourageait. Même les commerçants gris, indifférents et égoïstes me semblaient aimables.

Je me trompais, naturellement. Un fidèle me proposa de participer à un trafic de cigarettes vers la Sicile. Lorsque je refusai il menaça : « Gare à toi si je te vois encore ici ! » La menace me sembla réelle et je cessai d’aller aux offices.

À ma grande chance, cette même semaine nous passions dans un autre camp, et le désir de prier me quitta.

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