Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 28 sur 31

Pages du PDF

Histoire d'une vie

Chapitre 27

 

 

Pendant la guerre du Kippour, j’étais maître de conférences détaché auprès du département militaire de l’éducation. Nous étions en poste près du Canal. Cette guerre soudaine avait fait ressurgir en moi, et pas seulement en moi, les craintes de la Seconde Guerre mondiale. Le sujet flottait et remontait à la surface à chaque rencontre. Les jeunes soldats s’intéressaient aux moindres détails, comme s’ils essayaient de se rapprocher de ces années mystérieuses. Les questions n’étaient pas idéologiques, comme auparavant, ni irritantes de supériorité, mais s’intéressaient aux faits, avec une bonne mesure d’empathie.

Les enfants de rescapés étaient particulièrement intéressés. Leurs parents ne leur avaient rien raconté, ou très peu. Certes, on enseignait le sujet à l’école, mais toujours de façon générale ou effrayante : avec des films sur Auschwitz.

Un long temps dans le désert s’offrait à nous, on pouvait s’asseoir et discuter de ces sujets complexes, entre autres de la complexité du lien entre la victime et l’assassin, de la foi qu’avait élaborée l’intellectuel juif d’avant-guerre. Que disait cette foi ? Le monde progresse, en bien. Si le Juif sort de son monde étroit, contribue au mouvement de la société, en est partie prenante, il sera accueilli à bras ouverts. Le progrès dispersera les vapeurs du poison.

Peu de temps auparavant on dérangeait les rescapés (pour ne pas dire qu’on les agaçait) avec toutes sortes de questions stériles : pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltés et pourquoi avez-vous été conduits comme du bétail à l’abattoir ? On faisait venir dans les écoles et dans les cellules des mouvements de jeunesse des rescapés-témoins qu’on accablait de telles questions. Les rescapés se tenaient comme des accusés et essayaient de se défendre sans y parvenir. Les jeunes les brutalisaient avec des citations glanées dans la presse ou les livres, et souvent les rescapés repartaient en se sentant coupables.

À présent c’était différent. Le temps avait fait son œuvre, les positions idéologiques battaient de l’aile ou avaient disparu, d’autres vérités s’étaient infiltrées dans la conscience collective, et les soldats n’étaient plus des individus abreuvés de certitudes et d’orgueil, mais des jeunes gens qui savaient que la vie offre parfois des surprises difficiles, comme cette guerre, et qu’on ne pouvait juger facilement, pour ne pas dire avec légèreté, les êtres humains.

Si j’avais eu des textes à ma disposition, nous aurions sans doute étudié méthodiquement. Il est difficile de cerner un sujet aussi complexe sans s’appuyer sur des textes. Je décidai de leur parler de moi. Ce n’est pas facile de se mettre à nu devant un large public. Il est vrai qu’un écrivain se raconte toujours, mais l’écriture est un vêtement, on ne se tient pas nu, à découvert. Cette fois je n’avais pas le choix. Je savais que je ne pouvais pas discourir devant eux en usant des clichés généralement admis sur l’antisémitisme et la faiblesse juive.

Je commençai à leur raconter mes parents et ma ville. Mes parents, des Juifs éclairés, assimilés, se considéraient comme faisant partie intégrante de l’intelligentsia européenne. Ils s’intéressaient à la littérature, à la philosophie, à la psychologie, mais pas au judaïsme. Mon père était un industriel qui avait réussi, qui était intégré à la bourgeoisie ; nous parlions allemand, nous chérissions cette langue, et même à la fin des années trente mes parents se nourrissaient encore d’illusions, voyant en Hitler un phénomène passager. Il y avait un nombre incalculable de signes qui annonçaient le pire. Chaque quotidien, chaque hebdomadaire dévoilait la vérité, mais nul ne pouvait s’imaginer que les choses se passeraient ainsi.

Une illusion. Auparavant on accusait les rescapés d’aveuglement, d’auto-illusion, mais à présent, sur les rives du Canal, le mot « illusion » revêtait un autre visage. Même un service de renseignement aussi bon que le nôtre n’avait pas prévu, avait fait illusion.

Une illusion différente.

Peut-être.

Pour moi il y avait là une double rencontre. Le désert vide et nu et les soldats assis autour de moi évoquaient subrepticement mes errances dans l’Europe d’après-guerre, et mes premières années en Israël. Depuis longtemps j’essayais de me rapprocher de ce paysage désertique qu’au fond de moi j’aimais, mais je n’osais écrire sur lui, ou plus exactement je ne le pouvais pas. Mon enfance, mes parents et mes grands-parents se trouvaient dans un autre décor. Je ne pouvais les arracher à la terre et à la faune qui étaient les leurs. Il est vrai que, quatre ans durant, j’avais été en contact avec la terre, j’avais fait pousser des arbres et les avais aimés, pourtant cette barrière entre le paysage d’adoption et moi était demeurée. Mais à présent, dans les dunes de sable, à des centaines de kilomètres des premières maisons, nous nous sentions tous étrangers, essayant de comprendre non seulement ce qui s’était passé pendant la Shoah mais ce qui s’était passé ici. Nous avions pourtant souhaité être différents. Avions-nous vraiment changé ou étions-nous restés cette tribu étrange, incompréhensible pour elle-même et pour les autres ? Je n’étais pas le seul à parler ; les soldats aussi exprimaient leurs opinions. En particulier ceux dont les parents avaient vécu la Shoah. Ils étaient irrités par ces années où leurs parents leur avaient dissimulé leurs vies antérieures, les avaient détachés de leurs grands-parents et de la langue des grands-parents pour créer autour d’eux un monde fabriqué de toutes pièces, comme si rien ne s’était passé. J’essayais de me défendre et de défendre leurs parents. Les rescapés s’étaient trouvés face à des dilemmes difficiles, qui se résumaient à : continuer à vivre avec la Shoah ou tendre les mains vers une nouvelle vie – et c’était cette dernière option qu’ils avaient choisie. Ils n’avaient pas agi avec légèreté. Ils voulaient préserver leurs enfants du souvenir de la souffrance et de la honte, ils voulaient les élever dans un monde d’hommes libres, sans héritage sombre.

Il ne faut pas l’oublier : les rescapés n’étaient pas les seuls à vouloir refouler les épreuves endurées. Le monde extérieur aussi exigeait d’eux qu’ils se renient et renient les souvenirs qu’ils avaient emportés. Dans les années quarante et cinquante, les valeurs religieuses et les bonnes manières européennes étaient considérées comme contradictoires avec la vie en Israël. Le Juif pieux et le Juif assimilé étaient considérés comme des modèles négatifs.

En plein cœur du désert, nous avons parlé de la relation entre le tribalisme juif et l’universalisme juif. Était-il possible de les relier ? Les soldats, la plupart âgés de vingt ans, étaient déjà spécialisés dans tel ou tel métier et leur vision du monde était laïque, mais l’idée que les racines de notre culture étaient dans le monde de la foi ne les avait pas quittés. Subrepticement, nous étions passés du général au particulier, nous discutions à deux ou trois. Je découvris que, parmi les soldats, se trouvait un jeune homme dont le père avait été déporté dans le même camp que moi. Les trois jours passés dans cette unité m’attachèrent non seulement aux jeunes soldats, mais aussi à ma propre vie, et, comme dans toute guerre, il flottait là un sentiment de destinée. Qui sait ce qui nous attend encore ? Les voix des soldats devenaient légères et quelque peu joyeuses. Le cessez-le-feu touchait à sa fin, ils allaient rentrer chez eux. Il m’était difficile de quitter cette jeune unité qui portait sur ses épaules le destin d’un peuple qui n’était désiré ni en Europe ni ici. Le combat était certes différent ici, et pourtant l’antique malédiction nous poursuivait toujours.

OceanofPDF.com