Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 19 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 18

 

Je feuillette mon vieux journal. Les feuilles ont jauni, verdi, certaines sont collées les unes aux autres, et l’écriture irrégulière est à moitié effacée. Il est resté longtemps au creux d’une valise sans que je l’ouvre. Je craignais que ces cahiers ne dévoilent les inquiétudes et les défauts que je m’efforce d’ignorer depuis des années.

Nous sommes en 1946, année de mon arrivée en Israël, et le journal est une mosaïque de mots allemands, yiddish, hébreux et même ruthènes. Je dis « mots » et non « phrases », car cette année-là je n’étais pas encore capable de relier les mots en phrases. Les mots étaient les cris étouffés d’un adolescent de quatorze ans, une sorte d’aphasique qui avait perdu toutes les langues qu’il savait parler ; le journal lui servait de jardin secret dans lequel il amoncelait ce qui subsistait de la langue maternelle ainsi que le vocabulaire qu’il venait tout juste d’acquérir. Cet amoncellement n’est pas une forme d’expression, mais un instantané de l’âme.

Sans langue, tout n’est que chaos, confusion et peurs infondées. À cette époque, la plupart des enfants autour de moi bégayaient, parlaient trop fort ou avalaient les mots. Sans langue, le caractère nu est dévoilé. La voix des plus expansifs d’entre nous était plus forte, et celle des plus renfermés était avalée dans leur mutisme. Sans langue maternelle, l’homme est infirme.

Ma langue maternelle était l’allemand. Ma mère aimait cette langue et la cultivait. Dans sa bouche les mots avaient une sonorité pure, comme si elle les prononçait dans une clochette de verre exotique. Ma grand-mère parlait yiddish et sa langue avait un autre son, ou plus exactement un autre goût, car elle m’évoquait toujours la compote de pruneaux. La domestique parlait un ruthène mêlé de mots à nous et de mots de ma grand-mère. Je passais chaque jour de longues heures avec elle. Elle n’exigeait de moi ni discipline ni docilité, son seul désir était de me faire plaisir. Je l’aimais et j’aimais sa langue, et le souvenir de son visage est encore gravé en moi, bien que dans un moment d’épreuve, alors que son aide nous était aussi nécessaire que l’air l’est à la respiration, elle se fût enfuie de la maison, les poches pleines des bijoux et de l’argent qu’elle nous avait volés. Une autre langue, que nous n’utilisions pas à la maison mais qui demeurait très présente dans la rue, était le roumain. Après la Première Guerre mondiale, la Bucovine, ma terre natale, avait été annexée à la Roumanie, et la langue du pouvoir était le roumain. Nous le parlions tant bien que mal et nous ne l’intégrâmes jamais.

Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. Si on parlait en allemand et qu’un mot, une expression ou un dicton venaient à manquer, on s’aidait du yiddish ou du ruthène. C’est en vain que mes parents tentaient de conserver la pureté de l’allemand. Les mots des langues qui nous entouraient s’écoulaient en nous à notre insu. Les quatre langues n’en formaient plus qu’une, riche en nuances, contrastée, satirique et pleine d’humour. Dans cette langue, il y avait beaucoup de place pour les sensations, pour la finesse des sentiments, pour l’imagination et la mémoire. Aujourd’hui ces langues ne vivent plus en moi, mais je sens encore leurs racines. Il suffit parfois d’un mot pour faire surgir par magie des visions entières.

Je reviens à 1946, l’année de mon arrivée en Israël. Sur le bateau, et ensuite dans le camp d’Atlit où nous fumes parqués par les Anglais, nous apprîmes quelques mots d’hébreu. Ils avaient une sonorité exotique mais étaient difficiles à prononcer. Il n’y avait aucune chaleur en eux, leurs sons n’éveillaient aucune association, comme s’ils étaient nés dans le sable qui nous entourait de toutes parts. Plus grave encore, ils résonnaient comme des ordres : travailler, manger, ranger, dormir. Il ne s’agissait pas d’une langue que l’on parlait doucement, mais d’une langue de soldats. Dans les kibboutzim et les camps de jeunesse, la langue était imposée de force. Celui qui parlait dans sa langue maternelle était blâmé, mis à l’écart, et parfois puni.

Je n’ai jamais été bavard, mais même le peu qui sortait de ma bouche était ravalé. Nous cessâmes de parler entre nous, et de nouveau, comme dans toute situation critique, le caractère était plus apparent que jamais. Les expansifs et les dominateurs savaient en profiter, dans leurs bouches les mots étaient transformés en ordres ; ils prenaient possession du moindre espace en un clin d’œil, leur voix s’élevait haut et fort.

Je me repliai de plus en plus. La première année en Israël ne fut pas pour moi une sortie vers le monde mais un repli de plus en plus crispé sur moi-même. La première année, nous travaillâmes dans les champs et apprîmes l’hébreu, la Bible et des poèmes de Bialik. Les images de la maison et les sons de la langue qu’on y parlait disparaissaient, et la nouvelle langue ne prenait pas racine facilement. Il y avait, comme je l’ai dit, des jeunes gens qui avaient adopté facilement les clichés hébraïques, usaient des mots comme s’ils étaient nés là, mais en ce qui me concerne, la prononciation d’un mot me coûtait de grands efforts, sans parler d’une phrase tout entière. Parfois j’allais à Jaffa, ou plus exactement à Jabalia, où habitaient quelques parents à moi et des gens que j’avais connus avant la guerre. Auprès d’eux, ma langue maternelle sortait un instant de sa geôle.

Pour surmonter le mutisme et le bégaiement, je lisais beaucoup dans les deux langues que je savais lire alors : l’allemand et le yiddish. Je me répétais des phrases entières pour retrouver le flux de la parole. Comme je l’ai dit, ma langue à l’époque n’était composée que de mots. Une phrase entière me coûtait énormément. Je bégayais comme nombre de mes amis et la lecture dans les deux langues de ma mère était une tentative désespérée pour surmonter ce handicap.

L’effort pour conserver ma langue maternelle dans un entourage qui m’en imposait une autre était vain. Elle s’appauvrissait de semaine en semaine et à la fin de la première année il n’en demeura que quelques brandons sauvés des flammes. Cette douleur n’était pas univoque. Ma mère avait été assassinée au début de la guerre, et durant les années qui suivirent j’avais conservé en moi son visage, en croyant qu’à la fin de la guerre je la retrouverais et que notre vie redeviendrait ce qu’elle avait été. Ma langue maternelle et ma mère ne faisaient qu’un. À présent, avec l’extinction de la langue en moi, je sentais que ma mère mourait une seconde fois. C’était une désolation qui se répandait dans mon corps telle une drogue, lorsque j’étais éveillé mais aussi lorsque je dormais. Dans mon sommeil j’errais avec des cohortes de réfugiés, tous bègues, et seuls les animaux, les chevaux, les vaches et les chiens sur les côtés de la route parlaient une langue fluide, comme si l’ordre des créatures s’était inversé.

Pendant plusieurs années, je poursuivis mes efforts pour adopter l’hébreu et le transformer en langue maternelle. Ce journal jauni posé sur mon bureau en est une preuve vivante. Nul besoin d’être graphologue pour voir le tourment, la confusion, la désorientation. Les fautes d’orthographe n’apparaissent pas qu’en hébreu, mais aussi dans ma langue maternelle. Chaque lettre raconte la déchirure et le malheur, et une conscience suraiguë de moi-même. Que vais-je faire sans langue ? me demandais-je dans ces journaux qui tombent en lambeaux. « Sans langue je suis semblable à une pierre. » J’ignore où j’avais puisé cette comparaison mais il me semble qu’elle correspond parfaitement au sentiment que, dépourvu de langue, je flétrirais avec lenteur et laideur, comme le jardin derrière la maison, en hiver.

Les années passées au sein de la Alyat Hanoar puis à l’armée furent sans joie. Il y avait des jeunes qui se régénéraient dans le travail aux champs ; d’autres, assez nombreux, avaient trouvé leur place dans l’armée de métier, mais la plupart s’étaient dispersés sur le marché du travail. Nos rencontres se raréfièrent. Sans langue un homme ne parle pas. Ma langue maternelle, que j’aimais, ne vivait plus en moi après deux années passées en Israël. Je tentai de la ranimer par différents moyens, en lisant et en apprenant des mots et des phrases par cœur, mais ces efforts, comme un fait exprès, ne firent qu’accélérer sa mort.

Dès mon arrivée, j’avais haï tous ceux qui m’imposaient de parler hébreu, et à présent, avec la mort de ma langue maternelle, mon hostilité à leur égard avait augmenté. Il est clair que l’hostilité ne modifie pas une situation mais ne fait que la souligner, et la situation était évidente, comme tranchée par la lame d’un couteau : je n’étais ni ici ni là-bas. Ce que j’avais possédé – les parents, la maison et ma langue maternelle – m’était perdu pour toujours, et cette langue qui promettait d’être une langue maternelle n’était rien d’autre qu’une mère adoptive.

Je dois dire ceci : nous acquîmes la langue courante rapidement, et même avec hâte, et nous lisions le journal dès la fin de la première année, mais il n’y avait aucune joie dans cette acquisition. J’avais le sentiment d’effectuer un service militaire qui durerait de longues années – il fallait donc que j’adopte cette langue de soldats –, mais qu’à la fin du service, qui serait comme la fin de la guerre, je reviendrais à ma langue maternelle. Il y avait, bien entendu, un autre dilemme : ma langue maternelle était l’allemand, la langue des assassins de ma mère. Comment parler à nouveau une langue baignée de sang juif ? Ce dilemme, avec toute sa gravité, n’entama pas le sentiment que mon allemand n’était pas la langue des Allemands mais celle de ma mère. C’était clair : lorsque je la retrouverais, je lui parlerais dans la langue que je lui avais parlée depuis qu’elle m’avait nourri.

Les années à l’armée furent des années de solitude et de désolation. Je n’avais pas de maison en Israël, et les baraques désertes des bases de Tzrifin, Beit Lid ou Hatzerim, les gardes de jour et de nuit ne faisaient qu’augmenter cette désolation. Je n’avais pas d’endroit où me réfugier, je me réfugiais donc dans mon journal. Le journal de ces années-là est rempli de la nostalgie de mes parents et de la maison que j’avais perdue. Le plus étrange est que c’est justement à l’armée que mes premiers balbutiements prirent la forme de courts poèmes. Je dis des « poèmes » mais, à vrai dire, il s’agissait des plaintes ininterrompues d’un animal abandonné, d’une monotonie épuisante. Des pensées, des sentiments, un imaginaire bruissaient en moi en permanence mais sans mots, tout se réduisait à une plainte.

À l’armée je découvris ou plus exactement j’essayai de lire la littérature hébraïque. C’était une montagne escarpée dont l’ascension était bien au-dessus de mes forces. Au début des années cinquante, S Yizhar et Moshe Shamir étaient à la mode. Chaque page était pour moi un obstacle à franchir et pourtant je lisais assidûment, comme si je désirais ainsi prendre conscience du pays de désolation dans lequel je m’étais trouvé projeté. À cette époque, je me cherchais et je cherchais mon identité dans des garçons qui me ressemblaient, mais ce qui émanait des pages que je lisais était un monde étranger, peuplé de jeunes gens sûrs d’eux – soldats, commandants ou paysans dans des champs au grand air. Je venais d’une vie où il n’y avait ni ordre ni magnificence, encore moins de candeur enfantine ou d’idéalisation. Je lisais sans cesse, mais plus j’avançais, plus il était clair que cette vie belle et convenable de travail, de combat et d’amour ne serait jamais la mienne, même si je tentais l’impossible.

Un autre sujet à présent, qui en fait est le même : en ce temps-là, les gens autour de moi s’exprimaient avec des mots soigneusement choisis et des slogans. Je haïssais depuis mon enfance les mots précieux et prétentieux, auxquels je préférais les mots petits et tranquilles qui évoquaient des odeurs et des sons. C’était un conflit supplémentaire impossible à résoudre.

J’avais besoin, comme je le compris plus tard, d’un autre lien avec l’hébreu, un lien non pas mécanique mais intime. Là aussi, comme dans d’autres domaines, sont venus à mon secours des gens sans lesquels je ne serais probablement pas sorti de la prison dans laquelle on m’avait placé. Il y eut d’abord Dov Sadan, puis Leib Ruchman. Auprès de Dov Sadan j’appris le yiddish. Le yiddish, comme je l’ai dit, n’était pas la langue de ma mère mais celle de mes grands-parents. Pendant la guerre et par la suite, j’avais étendu mes connaissances sans parvenir pour autant à la maîtrise de cette langue. Chez Dov Sadan, le yiddish et l’hébreu résidaient sous le même toit, comme des sœurs jumelles. Pendant les cours nous parlions en hébreu mais nous lisions les textes en yiddish. C’est auprès de Dov Sadan que je découvris quelque chose dont on parlait peu en ce temps-là : la plupart des écrivains israéliens étaient bilingues, et ils écrivaient simultanément dans les deux langues. Cette découverte me fit l’effet d’un tremblement de terre. Cela signifiait que « ici » et « là-bas » n’étaient pas déconnectés comme le clamaient les slogans. Nous lisions Mendele dans ses deux langues, tout comme Bialik, Steinberg et Agnon. Leur hébreu était relié à des lieux connus de moi, des paysages dont je me souvenais, et à une sorte de mélodie oubliée qui m’était parvenue, celle de la prière des grands-parents. L’hébreu de la Alyat Hanoar et de l’armée était une langue indépendante, qui n’était liée ni à ma langue ni aux épreuves de ma vie antérieure.

Dov Sadan déployait sous nos yeux une autre carte juive, une carte où l’hébreu et le yiddish, l’art du peuple et l’art des individus, coexistaient. Aux yeux de Dov Sadan, il n’existait pas de cohérence juive, linguistique ou artistique. Il voyait la vie juive dans le présent comme après la grande brisure, pour reprendre un terme de la Kabbale. Notre rôle était de rassembler les morceaux et de ranimer les étincelles de vie qu’ils renfermaient. En d’autres termes, le chemin originel de la vie juive avait été bouleversé, et nous devions avant tout ramasser les éclats épars pour tenter de les rassembler. Les grands mouvements juifs des deux cents dernières années – le hassidisme, l’opposition au hassidisme, les Lumières et la Renaissance juive – ne pouvaient plus continuer à vivre séparément, il fallait construire à partir d’eux une nouvelle vie juive. Ce pluralisme résonnait étrangement en ce temps-là. Les idéologies ne supportent pas le pluralisme. Le monde était divisé en zones noires et blanches : la diaspora contre la patrie, le commerce face à la condition ouvrière, la vie collective face à la vie individuelle, mais plus que tout grondait le fameux slogan : « Oublie la diaspora et plante tes racines dans la terre. » Mais qu’y pouvais-je si je me refusais profondément à anéantir mon passé et à construire sur ses ruines une nouvelle vie ? La pensée qu’un homme devait faire table rase de son passé pour construire une vie nouvelle me semblait fausse, mais je n’osais pas l’exprimer, y compris à moi-même. Au contraire, je m’accusais de posséder des traits diasporiques, bourgeois, et bien sûr un égoïsme incurable. Sur ce plan, et pas seulement sur ce plan, Dov Sadan fut un vrai guide. Il savait exactement d’où je venais, quels étaient les héritages aveugles que je portais en moi. Il avait également deviné que, plus tard, ces héritages deviendraient les fondements de ma vie.

Leib Ruchman était un poète yiddishisant dont je me sentais très proche. Dans sa maison j’entendais le yiddish autrement. Nous formions un petit cercle qui se réunissait chez lui régulièrement. Il nous lisait des poèmes en yiddish et des textes en prose. C’est chez lui que j’entendis pour la première fois les poèmes de M. L. Halperin, Yeohash, Glatstein et Rahel Zikhlinski. Il lisait doucement, sans forcer le ton, comme s’il infusait les mots en nous.

Ruchman avait grandi dans une maison hassidique et avait étudié auprès du rabbin de Prossov. Contrairement à ceux de sa génération, il était resté fidèle à la tradition. Son mode de vie n’était pas hassidique, mais son vocabulaire et ses expressions l’étaient totalement. Une fois par semaine, je m’installais avec lui et lisais les classiques hassidiques, Toldot, Magid dvarav leYaakov, Likoutei Moharan et Noam Elimeleh. Les livres étaient écrits en hébreu, mais ce n’était pas l’hébreu de la Alyat Hanoar. Le « travail » était le service divin, la « hash-gaha » n’était pas la surveillance mais la Providence divine, le « bitahom » n’était pas la sécurité des implantations mais la foi dans le Nom. Ce n’étaient pas uniquement les mots qui avaient un sens différent, mais les phrases aussi. La phrase semblait être jouée sur une autre musique, comme un mélange de yiddish et d’hébreu, avec ici et là un mot slave.

La littérature yiddish et la littérature hassidique étaient à l’opposé de tout ce qu’on entendait ici, et c’étaient justement ces deux lieux de vie qui me plaisaient, comme s’ils étaient la maison que j’avais perdue ; mais, au-delà de cela, je percevais quelque chose que je ne compris entièrement que plus tard : la littérature, si elle est littérature de vérité, est la musique religieuse que nous avons perdue. La littérature contient toutes les composantes de la foi : le sérieux, l’intériorité, la musique, et le contact avec les contenus enfouis de l’âme. Inutile de dire combien cette approche était éloignée du réalisme socialiste qui fleurissait alors dans le journal Al Hamishmar et dans le Orlogin de Shlonsky. Pour être honnête, moi non plus je ne savais pas exactement en ce temps-là ce que j’apprenais de mes deux maîtres, ni où me conduiraient plus tard ces études.

En feuilletant mon journal de la fin des années quarante et du début des années cinquante, je vois apparaître une répartition très nette. Lorsque j’écris sur la maison de mes parents, la plupart des mots sont en allemand ou en yiddish, et lorsque je parle de ma vie ici, les mots sont en hébreu. Ce n’est qu’au milieu des années cinquante que les phrases commencent à couler uniformément en hébreu. Chez mes amis, l’adoption de la langue paraissait plus simple. Ils avaient rompu avec leur mémoire et s’étaient bâti une langue qui était tout entière « ici », rien qu’ici. À cet égard, et à d’autres, ils étaient les fils fidèles de ces années-là. « Nous sommes venus en Israël pour construire et être construits. » « Construire et être construits » se traduisait pour la plupart d’entre nous par l’anéantissement de la mémoire, par un changement radical et par la fusion avec ce lopin de terre. En d’autres termes, « une vie normale », comme il était d’usage de la nommer.

Le journal est bègue et pauvre, et en même temps si rempli qu’il pourrait exploser. On y trouve de tout : une nostalgie, bien sûr, des sentiments de culpabilité, des croquis contemplatifs et des tourments sexuels, et, par-dessus tout, une tentative désespérée de relier les visions d’enfance qui m’étaient chères à la nouvelle vie. Ce combat était un combat de tous les jours et il s’étendait sur plusieurs fronts : mon éducation qui s’était achevée à la fin du cours préparatoire, le corps qui n’était pas fort, une faible estime de soi, la mémoire qui était sommée de disparaître et qui désobéissait, l’idéologie qui voulait faire de moi un homme à l’horizon étroit, ou pour dire les choses autrement : conserver le « je » sommé d’être ce qu’il ne pouvait et ne voulait pas être. Mais plus que tout je me battais pour acquérir la langue et l’adopter comme langue maternelle. À un très jeune âge, avant de savoir que mon destin m’amènerait vers la littérature, l’instinct me murmura que, sans une connaissance intime de la langue, ma vie serait plate et insipide.

Dans ces années-là, l’approche de la langue était par principe mécanique : « Acquiers des mots et tu auras acquis une langue », disait-on. Cette approche mécanique qui exigeait de s’arracher à son monde pour se transporter dans un monde sur lequel on n’avait guère prise, cette approche, donc, il faut le reconnaître, s’imposa, mais à quel prix : celui de l’anéantissement de la mémoire et de l’aplatissement de l’âme.

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