Histoire d'une vie
Chapitre 25
Lorsque parut mon premier livre, Fumée, le poète Ouri Zvi Grinberg m’invita chez lui. Il s’attendait manifestement à voir quelqu’un de différent car il s’étonna :
« Tu es vraiment Appelfeld?
— Eh oui, c’est moi…
— Bon. Passons. »
Il ne me demanda pas d’où je venais, qui avaient été mes parents, ce que j’avais fait pendant la guerre ni ce que je faisais à présent. Il eut quelques mots élogieux pour mon livre. Je sentis tout de suite que c’était un éloge nuancé. Il définit mon écriture comme une « parole maîtrisée » et se moqua du terme « écriture retenue » dont les critiques l’avaient affublée. « Que veut dire “retenu” ? railla-t-il. Si tu as quelque chose à dire, dis-le, et dis-le en long et en large, et si tu n’as rien à dire, alors tais-toi. »
En ce qui concerne la parole maîtrisée, il m’expliqua que les Nations du monde se préoccupaient de l’art pour l’art et qu’elles étaient parvenues à des résultats dans ce domaine. Ce don ne nous avait pas été fait à nous les Juifs. Au mieux nous ne ferions que les imiter. Nous avions reçu la révélation et la prophétie, et si nous parvenions à nous relier à elles, nous pourrions créer quelque chose de vrai. Un peuple tel que le nôtre, disait-il, ne peut se permettre les batifolages descriptifs et les nuances des sentiments. Nous sommes reliés depuis des générations au Dieu d’Israël et à Sa Loi, c’est cela qui doit nous nourrir. Seuls les fils qui ont oublié qui ils étaient, qui étaient leurs pères, s’égarent dans des champs étrangers. Après la Shoah, qui fut pire que tout, il est interdit de s’égarer. N’avons-nous pas vu ce qu’était la culture européenne, quels fantômes grouillaient dans ses bas-fonds ? Et maintenant nous les imiterions et nous écririons selon un rythme iambique, nous scruterions les moindres détails du mouvement d’untel ou d’untel ? Le grand Tolstoï avait compris à la fin de sa vie que l’art européen avait fait faillite mais il n’avait nulle part où aller. Il possédait un évangile desséché. Cette maigre pitance le nourrit pour le restant de ses jours mais nous, nous possédions les trésors de la Torah : deux Talmud, des commentaires, Maïmonide et le Zohar. Quelle autre nation au monde avait en sa possession un tel trésor ? Depuis la nuit des temps nous étions en fuite, nous fuyions notre rôle en ce monde, nous nous cachions dans les jardins publics de New York ou Paris, comme s’ils avaient eu le pouvoir de remplir notre âme de ce dont elle avait été vidée. Un art d’où était absente la foi ancestrale ne nous sauverait pas. Un Erets-Israël d’où était absente une grande foi ne nous sauverait pas. Nous devions brûler tous les veaux, les veaux d’or et les veaux d’esprit, revenir vers nos pères, sans eux nous n’avions pas d’existence dans le monde. Sans eux nous étions de vulgaires copistes, des taupes, rien.
Je savais que ces paroles critiques ne visaient pas uniquement mon petit livre, mais la réalité intellectuelle du pays dans son ensemble. Ses réserves m’étaient déjà apparues dans sa poésie et ses manifestes, et pourtant il me sembla que, cette fois, le reproche s’adressait à moi seul. Comme si j’incarnais la dureté et la fermeture du cœur, et qu’en lieu et place d’une relation avec les pères et leur foi je concentrais mes efforts sur « les batifolages descriptifs et les nuances des sentiments », à la manière d’un Tchékhov ou d’un Maupassant. Mon chemin était erroné mais, comme je ne me trouvais qu’à son commencement, mieux valait me mettre tout de suite en garde. Il parlait tantôt d’une voix douce, tantôt d’une voix forte, comme s’il souhaitait par là faire pénétrer ses pensées dans mon cœur insensible.
Je n’avais jamais aimé le pathos et les grands mots. J’aimais et j’aime encore contempler. La supériorité de la contemplation tient au fait qu’elle est dénuée de mots. Le silence des objets et des paysages vient à vous sans rien imposer. De nature, je ne suis pas enclin à exiger quoi que ce soit des gens. Je les prends comme ils sont. Parfois la faiblesse ne m’émeut pas moins qu’un acte de générosité. Plus encore : la révélation et la prophétie dont avait parlé Ouri Zvi Grinberg m’étaient toujours apparues comme une majestueuse splendeur antique dans laquelle on ne pouvait plus s’envelopper de nos jours. Mais, miraculeusement, l’homme qui me parlait ce soir-là avait touché quelque fibre enfouie en moi. Un instant il me sembla qu’il avait mis à nu ma honte. Ni la maison de mes parents, ni la guerre, ni la Alyat Hanoar, ni l’armée, ni même l’université ne m’avaient relié à mes pères et aux sources de leur foi. Il existait sans aucun doute une grande foi juive, mais je ne connaissais pas les chemins qu’elle empruntait.
Il n’est pas difficile de mettre à nu la honte d’un homme, d’insinuer en lui l’autocritique et la perplexité, et c’est ce que fit ce soir-là Ouri Zvi Grinberg. Cela me fit mal et me mit en colère, mais au-delà de ces réactions je sentais l’immense énergie qui bouillait en lui, non pas une énergie qui renforçait le « je » mais une énergie collective, qui s’était condensée dans un homme et me disait : « L’individu, avec toute l’importance qui est la sienne, n’est pas le reflet du collectif. Le collectif le précède car c’est lui qui a forgé la langue, la culture et la foi. Si l’individu offre ses services au collectif, il l’élève et s’élève à travers lui. Un créateur qui n’a pas la capacité de faire ainsi ne sera pas inclus dans la mémoire de la nation. » S’il avait parlé à voix basse, j’en aurais peut-être perçu plus, mais sa voix qui allait en s’amplifiant brouillait ma perception et je n’entendis plus que des sons discordants.
Comme Agnon était différent de lui… Lui aussi était fidèle à la foi des ancêtres, mais son discours était posé, sagace. Ouri Zvi Grinberg souhaitait agir dans la tempête, Agnon dans le silence. J’ai bien connu Agnon. Je n’ai jamais entendu de sa part une critique directe de mon écriture. Il avait toujours des remarques ambiguës, semi-ironiques, souvent vexantes. Ouri Zvi Grinberg me parla ce soir-là le cœur bouillant, comme un père s’adresse à son fils. Ses propos n’étaient pas mesurés, ni rationnels, mais vrais.
Ce fut ma seule rencontre avec lui, je ne le vis plus en privé. Je le croisais quelquefois dans la rue, passant comme un ouragan ou discutant passionnément avec des gens. Je pris mes distances et ne recherchai pas sa compagnie. Ses exigences n’étaient pas celles que j’avais à l’égard de moi-même, mais je n’avais pas tout à fait disparu pour lui. Plus d’une fois il s’enquit de mon sort auprès d’amis communs. Et plus d’une fois il exprima clairement un désir : « Ne sombre pas dans la petitesse, fais entendre ta voix haut et fort. Des grands malheurs, il ne faut pas parler en murmurant. » Je savais qu’il s’inquiétait sincèrement pour moi, et pourtant je n’allai pas le voir. Sa mort me fut annoncée alors que j’étais à l’étranger.
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