Histoire d'une vie
Chapitre 29
Hier j’ai rencontré le fils de T., un ami avec lequel j’ai erré vers la fin de la guerre puis après, pour monter en Israël ; nous avons fréquenté quelque temps ensemble la Alyat Hanoar. Son fils lui ressemble tant que je me suis trompé un instant et que je l’ai confondu avec son père.
Je l’ai invité à prendre un café. Il a vingt-sept ans, il est ingénieur en électricité, il a passé deux ans aux États-Unis pour compléter sa formation. Un jeune homme grand, fin, tout empreint de politesse. Depuis son adolescence, il a excellé dans les études, il est à présent dans la recherche. Voilà des années, depuis qu’il était élève au lycée, que je ne l’avais pas vu et je me réjouis de le rencontrer.
Avec son père je suis lié par les liens du destin et de l’âme. Nous avons passé ensemble notre enfance dans un quasi-mutisme. Nous avions peur de parler notre langue maternelle et il nous était étrange d’en parler une autre. La plupart du temps, nous nous taisions ou communiquions par gestes. Quoi qu’il en soit, nous étions de proches amis, et même si nous parlions rarement, j’en savais beaucoup sur lui et sa famille, car entre deux silences nous parlions tout de même un peu.
Les années de guerre puis de vagabondage en Europe furent des années aveugles pour les enfants. La vie n’avait cessé de nous donner des coups. Nous avions appris à nous recroqueviller. Si nous trouvions un abri, nous y rampions. Nous ressemblions à des animaux, sans les instincts agressifs ni l’audace. Après chaque coup nous prenions la fuite. Nous ne savions même pas crier.
Lorsque, au terme de deux années d’errance, nous arrivâmes sur les rivages italiens, le soleil et l’eau furent les premiers éléments amicaux qui nous accueillirent avec bienveillance. Sur cette plage vide, au grand air, l’hiver commença à tiédir en nous. Mon ami T. en était si ému qu’il refusait de sortir de l’eau, y compris la nuit. Dans l’eau chaude nous ressentîmes notre première liberté, et les premiers mots jaillirent. C’est sur cette même plage inconnue, à l’air libre, que je vis la main maigre et livide d’un commerçant juif qui, d’un geste, exprima la vérité essentielle de la guerre : Qu’y a-t-il à dire ?
Nous restâmes trois mois sur ce rivage. Nous en avions vu beaucoup, nous en avions entendu beaucoup, mais l’âme était verrouillée, et ce n’est que plus tard, dans des rêves profonds, que les scènes s’éclaircirent quelque peu pour nous. Mon ami T. et moi étions occupés par la pêche. Nous avions fabriqué des filets à partir de chiffons. Miraculeusement, chaque jour nous réussissions à attraper quelques poissons. La nuit nous allumions un feu et les faisions griller. Nous nous blottissions dans la nuit, l’eau et le feu s’écoulaient en nous, épais et sombres. Nous ne savions pas alors que c’était là la résurrection.
Nous montâmes dans le même bateau et nous restâmes quelque temps ensemble à la Alyat Hanoar. Là, mon ami s’éloigna et se replia sur lui-même. J’essayai de me rapprocher de lui mais il me repoussa. À cette époque, il luttait contre lui-même et contre les démons qui l’assaillaient. Son visage semblait supplier : « Laisse-moi, je suis obligé maintenant d’être seul avec moi-même. »
Finalement il quitta la Alyat Hanoar et partit travailler à Tel-Aviv, dans un magasin de chaussures. Je le voyais quelquefois, mais nous ne parlions pas beaucoup. Il était difficile de savoir s’il était satisfait de sa nouvelle fonction et cependant je distinguais dans son visage quelques traits violents : un grincement de dents, peut-être, ou bien de la colère.
Après la période de la Alyat Hanoar et l’armée, nos liens se sont défaits. Chacun de nous luttait avec sa détresse, et les rencontres se firent plus rares. T. était issu d’une famille de mécréants. Son grand-père s’était coupé de la communauté et avait embrassé une autre culture, étudié la médecine et renié son propre père. Pendant la guerre, chez nous en tout cas, on ne distinguait pas les Juifs des mécréants. Les mécréants aussi étaient emprisonnés dans les ghettos et envoyés dans les camps. Lorsque j’avais rencontré T. pendant la guerre, il était comme moi : c’était un orphelin de onze ans, errant en été dans les forêts et cherchant refuge en hiver chez un paysan qui avait besoin d’aide. Lorsqu’il me révéla son nom, je fus stupéfait : dans notre ville, il était légendaire.
Mon ami réussit très bien dans les affaires. Je ne m’en étonnai pas. Nous tous, ou plus exactement une grande partie d’entre nous, étions arrivés enfants, après la guerre, et nous réussissions dans la vie matérielle. Je me rends compte régulièrement à quel point nous avons réussi. On trouve parmi nous des industriels, des juristes, des militaires, des scientifiques, et bon nombre occupent le sommet. On ignore souvent qu’à la tête d’une grande entreprise il y a peut-être un homme qui était un enfant durant la Shoah, puisque la plupart d’entre eux n’en parlaient pas, et aujourd’hui encore tendent à dissimuler ce fait. Mon ami T. est propriétaire d’une usine de chaussures. On dit que, ces dernières années, ses exportations sont au plus haut. Il a une maison à Herzelya Pituah et un appartement à Jérusalem. Je fus un témoin lointain de son ascension vertigineuse. Au début de sa réussite, je ne le vis presque pas. T. était tout à son entreprise et aucune autre pensée ne l’effleurait. Ces derniers temps, nous parlons plus de ces années-là, non pas de façon ordonnée mais comme en appendice aux sujets quotidiens. Lors d’une rencontre, mon ami me confia qu’il avait souhaité étudier à l’université, qu’il s’était même inscrit à un cours du soir qui préparait au baccalauréat, mais c’est alors précisément que ses affaires avaient commencé à prospérer et le projet fut annulé. Mais il a une grande bibliothèque chez lui. Il s’intéresse à la philosophie, à la littérature, aux arts plastiques et à la médecine. Il me surprend souvent par ses connaissances. Il est en concurrence avec moi, je suppose, et peut-être pas seulement avec moi mais aussi avec son père et son grand-père. Comme pour leur prouver et me prouver qu’on peut être riche tout en étant lettré.
Le fils de mon ami est un jeune homme aimable, délicat, ressemblant plus à un jeune Juif d’Europe qu’à un jeune né en Israël. Sa pensée est claire, il formule ses propos avec précision.
Je lui ai raconté, j’ignore pourquoi, les forêts dans lesquelles nous avions erré, son père et moi. Je supposais, inexplicablement, que son père lui avait raconté quelque chose de nos séjours communs là-bas. Il s’avéra que je me trompais. Son père ne lui avait rien raconté, et même moins que rien. Il ne connaissait ni la région dans laquelle nous étions nés, ni celle où nous avions été déportés, ni ce qui s’y était passé.
« Tu n’as pas posé de questions ? m’étonnai-je stupidement.
— Si, mais mon père se dérobait.
— Tu as entendu parler de ton grand-père ?
— Un peu », dit-il, et une rougeur apparut sur ses joues. Il apparut que son père ne lui avait dit que très peu de choses, et à présent cet homme grand et beau vivait en ignorant tout de cette patrie montagneuse où étaient nés son père, le père de son père, et les générations qui les avaient précédés. On peut supposer qu’une trace de ses grands-parents inconnus réside dans l’âme du fils mais il n’en sait rien. Il n’y a aucune chance que son père prenne le parti de tout lui raconter maintenant. Et même s’il le faisait, ce serait contraint par quelqu’un d’autre. Ce qui n’a pas été dit en temps voulu est perçu, en d’autres temps, comme une pure fiction.
Les gens de ma génération ont très peu parlé à leurs enfants de leur maison, et de ce qui leur était advenu pendant la guerre. L’histoire de leur vie leur a été arrachée sans cicatriser. Ils n’ont pas su ouvrir la porte qui menait à la part obscure de leur vie, et c’est ainsi que la barrière entre eux et leurs descendants s’est érigée. Il est vrai que, ces dernières années, ceux de ma génération tentent d’ébranler la muraille qu’ils ont construite de leurs propres mains, mais c’est un ébranlement infime, la barrière est épaisse et fortifiée, il est douteux qu’elle puisse être ébranlée.
« Tu n’as jamais parlé de cela avec ton père ? » entend-on parfois.
« Nous en avons parlé, mais toujours en passant. » Cette phrase aussi est fréquemment entendue.
Je connais très bien ce sentiment d’effleurement. Chaque fois que vous êtes enfin prêt à parler de ce temps-là, la mémoire fait défaut et la langue se colle au palais. Et puis, vous ne dites rien qui vaille. Il arrive parfois que les mots commencent à jaillir de votre bouche, vous racontez, vous abondez, comme si un cours d’eau bouché s’était ouvert. Mais vous vous rendez compte aussitôt que c’est un écoulement plat, chronologique et extérieur, sans flamme intérieure. La parole coule, coule, mais vous ne révélez rien et vous sortez de là tête basse.
Je lui parlai du dernier automne que nous avions passé dans la forêt, de l’effort pour garder la chaleur du corps, du feu que nous nous risquions à allumer car le froid menaçait de nous geler.
Et un instant il me sembla que, si je réussissais à lui raconter correctement l’histoire de la forêt, il comprendrait également le reste, tout ce qui en découlait. Comme un fait exprès, je ne trouvai pas les mots. Tous les mots qui étaient dans ma tête s’étaient comme évaporés et je répétai ce que j’avais déjà dit : « Il faisait froid, et malgré le danger nous allumions un feu.
— Deux enfants dans une forêt, c’est incroyable », dit-il, comme s’il le comprenait pour la première fois.
C’est incroyable, en effet. Chaque fois que vous racontez ce temps-là, un sentiment d’incrédulité vous étreint. Vous racontez, et vous ne croyez pas que la chose vous est arrivée. C’est l’un des sentiments les plus révoltants que je connaisse. Le fils de mon ami T. est un jeune homme sensible, attentif, et j’aurais tant aimé lui en dire plus. Je ne savais par où commencer. L’histoire de ma vie et l’histoire de la vie de T. m’apparaissaient curieusement comme une seule et même histoire, lointaine, complexe, retranchée dans sa forteresse, quasi impénétrable. Je dis deux ou trois choses, mais elles me semblèrent banales et – plus grave encore – hors sujet.
« Et ton père ne t’a rien raconté ? répétai-je comme un imbécile.
— Presque rien. »
La chose m’était pourtant connue. Aucun de mes amis n’avait parlé, et s’ils l’avaient fait, c’était uniquement pour se débarrasser d’une corvée. Je le savais, et pourtant cette dissimulation m’étonna comme toujours.
Le grand-père de mon ami était un célèbre médecin, un homme noble et dévoué corps et âme aux pauvres. Le fils de T. connaît ce fait, mais il n’a pas eu connaissance du conflit pénible et tortueux, étendu sur des années, qui opposa le médecin célèbre à son père, le célèbre rabbin. Chez le médecin, des gens venaient se faire examiner et demander des médicaments gratuits, et chez le rabbin venaient des malheureux qui souhaitaient être soulagés de leur détresse. Celui-ci croyait aux médicaments et aux opérations, et celui-là à la prière et à la tsedaka. Entre deux fuites, T. m’avait raconté bon nombre de détails sur ce conflit pénible. Déjà à l’époque, j’avais senti que quelque chose de ce conflit subsistait en lui. À son fils, quoi qu’il en soit, il n’avait rien raconté. Cette affaire était restée le secret scellé de T.
J’étais assis face au fils de T. et bien des pensées m’assaillaient. La vieille peur que l’histoire de nos vies, la mienne et celle de mon ami T., et l’histoire des vies de nos parents, et des parents de nos parents, ne soient ensevelies sans qu’il en demeure aucun souvenir, cette peur me fait trembler parfois la nuit. Pour me libérer de cette détresse, je lui racontai les Carpates où ont vécu nos parents, et les parents de nos parents sur des générations, la terre du Baal Chem Tov. Il avait entendu parler du Baal Chem Tov au lycée. Je ne cessais de contempler son visage, et bien qu’il fût un ingénieur plongé dans le monde de la production, ce visage témoignait qu’on pouvait aborder avec lui des sujets de l’esprit. Il était sensible et attentif. Les mots « Dieu », « foi » et « prière » ne le faisaient pas fuir. Au contraire, il était manifeste qu’il souhaitait en savoir plus, mais c’est moi qui avais du mal à rapporter des faits, à extraire de ce magma un détail éclairant. J’avais les jambes en coton, comme si j’avais raté un examen très simple.
« Ton arrière-grand-père était un rabbin très célèbre », dis-je, et je sentis aussitôt que je mettais sur les épaules de ce jeune homme un poids injuste, et je le regrettai. Ce jeune ingénieur affecté à la recherche dans l’un des instituts secrets avait déjà sa propre vie, son père n’avait pas su comment lui transmettre sa vie et la vie de ses pères, et moi, dans ma grande stupidité, j’essayais d’éveiller en lui une curiosité qui n’avait pas lieu d’être.
Par politesse, et peut-être par désir de me faire plaisir, il posa une question sur le rabbin, et je bégayai, et je me sentis tel un ver de terre, un être mauvais.
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