Histoire d'une vie
Chapitre 15
La Seconde Guerre mondiale dura six années. Parfois il me semble que ce ne fut qu’une longue nuit dont je me suis réveillé différent. Parfois il me semble que ce n’est pas moi qui ai connu la guerre mais un autre, quelqu’un de très proche, destiné à me raconter précisément ce qui s’était passé, car je ne me souviens pas de ce qui est arrivé, ni comment.
Je dis : « Je ne me souviens pas », et c’est la stricte vérité. Ce qui s’est gravé en moi de ces années-là, ce sont principalement des sensations physiques très fortes. Le besoin de manger du pain. Aujourd’hui encore je me réveille la nuit, affamé. Des rêves de faim et de soif se répètent chaque semaine. Je mange comme seuls mangent ceux qui ont eu faim un jour, avec un appétit étrange.
Durant la guerre, je suis allé dans des centaines de lieux, de gares, de villages perdus, près de cours d’eau. Chaque lieu avait un nom. Je n’en ai aucun souvenir, ne serait-ce que d’un. Les années de guerre m’apparaissent tantôt comme un large pâturage qui se fond avec le ciel, tantôt comme une forêt sombre qui s’enfonce indéfiniment dans son obscurité, parfois encore comme une colonne de gens chargés de ballots, dont quelques-uns tombent régulièrement et sont piétinés.
Tout ce qui s’est passé s’est inscrit dans les cellules du corps et non dans la mémoire. Les cellules, semble-t-il, se souviennent mieux que la mémoire, pourtant prédestinée à cela. De longues années après la guerre, je ne marchais ni au milieu du trottoir ni au milieu de la route mais je rasais les murs, toujours dans l’ombre et toujours d’un pas rapide, comme si je fuyais. Je ne suis pas enclin à pleurer en général, mais des séparations insignifiantes me font sangloter violemment.
J’ai dit : « Je ne me souviens pas », et pourtant je me souviens de milliers de détails. Il suffit parfois de l’odeur d’un plat, de l’humidité des chaussures ou d’un bruit soudain pour me ramener au plus profond de la guerre, et il me semble alors qu’elle n’a pas pris fin, qu’elle s’est poursuivie à mon insu, et à présent que l’on m’a réveillé, je sais que depuis qu’elle a commencé elle n’a pas connu d’interruption.
Comme j’ai passé une grande partie de la guerre dans des villages, des champs, au bord de rivières et dans des forêts, ce vert s’est inscrit en moi. Chaque fois que j’ôte mes chaussures et que je marche sur l’herbe, je me souviens aussitôt des pâturages et du bétail tacheté éparpillé à l’infini, et la peur des grands espaces revient. Mes jambes se tendent, et il me semble un instant que je me suis trompé. Je dois retourner rapidement à la lisière de la forêt, car les lisières sont plus sûres. À la lisière on voit sans être vu. Il arrive que je me trouve dans un passage sombre, parfois à Jérusalem, et je suis sûr que bientôt le portail va se refermer et que je n’aurai plus d’issue. J’accélère alors le pas et je tente de me sauver.
Parfois c’est une attitude qui fait ressurgir devant moi une gare bondée de gens et de paquets, de disputes et de coups donnés aux enfants, et de mains qui ne cessent de supplier : « De l’eau, de l’eau. » Et soudain des centaines de jambes se redressent et se ruent d’un seul mouvement vers un récipient d’eau arrivé sur le quai d’on ne sait où, et un large pied se plante dans ma taille étroite et me coupe la respiration. C’est incroyable, mais ce pied est encore planté en moi, la douleur est récente, et il me semble, l’espace d’un instant, que je ne pourrai bouger d’un pouce tant la douleur est grande.
Un mois peut s’écouler sans qu’une vision de ce temps-là m’apparaisse. Ce n’est, bien entendu, qu’un répit. Il suffit d’un vieil objet posé sur le bas-côté de la route pour faire surgir des profondeurs des centaines de jambes pataugeant dans une longue colonne, où celui qui plie sait que personne ne le relèvera.
Les Russes revinrent en 1944 et reprirent l’Ukraine. J’avais douze ans. Une rescapée qui m’avait remarqué et avait constaté mon désarroi se pencha et demanda : « Que t’est-il arrivé, mon enfant ?
— Rien », répondis-je. Ma réponse dut l’étonner car elle ne posa pas d’autre question. Cette question fut posée de différentes façons sur les longues routes jusqu’en Yougoslavie et continua d’être posée en Israël.
Celui qui était adulte pendant la guerre avait emmagasiné des souvenirs et se rappelait les lieux et les gens, à la fin de la guerre il pouvait les recenser et en parler. Et il continuerait certainement ainsi jusqu’à la fin de ses jours. Chez les enfants ce n’étaient pas les noms qui étaient gravés dans la mémoire mais quelque chose de radicalement différent. Chez eux la mémoire est un réservoir qui ne se vide jamais. Il se renouvelle avec les années et s’éclaircit. Ce n’est pas une mémoire chronologique mais une mémoire abondante et changeante.
J’ai déjà écrit plus de vingt livres sur ces années-là. Parfois il semble que je n’ai pas encore commencé. Parfois il me semble que la mémoire absolue, détaillée, se cache encore en moi, et que, lorsqu’elle sortira de sa cachette, elle charriera avec force et puissance le souvenir de multiples journées. Par exemple, cette marche forcée que j’essaie de relater, sans succès, depuis des années. Nous pataugeons depuis des jours sur des routes boueuses, une longue colonne, encadrée par des soldats roumains et ukrainiens qui nous frappent avec leurs matraques et nous tirent dessus. Papa serre ma main très fort. De nouveau mes jambes courtes ne touchent plus le fond mais le froid de l’eau pénètre mes jambes et mes hanches. Tout autour, c’est l’obscurité, et hormis la main de mon père je ne sens rien. À vrai dire, je ne sens pas sa main non plus car la mienne est déjà en partie paralysée. Une chose est claire pour moi : un seul petit mouvement et je coule, et même Papa ne pourra me sauver. De nombreux enfants se sont déjà noyés ainsi. La nuit, lorsque la colonne se fige, Papa me sort de la boue pour essuyer mes jambes avec son manteau. J’ai perdu mes chaussures depuis longtemps et j’enfouis un instant les pieds contre son ventre. La légère chaleur me fait si mal que je me dépêche de ressortir les pieds. Ce mouvement rapide éveille inexplicablement la colère de Papa. Il se fâche violemment. J’ai peur de sa colère, mais je refuse de remettre les pieds contre son ventre. Papa ne s’est jamais mis en colère contre moi. Maman me frappait parfois mais jamais Papa. Si Papa se fâche, c’est que je vais bientôt mourir, me dis-je en attrapant la main de mon père. Papa hoche la tête et dit : « Il ne faut pas faire l’enfant gâté. » Maman utilisait souvent cette expression mais à cet instant elle a une résonance étrange. Comme si Papa se trompait, ou peut-être est-ce moi. Je ne lâche pas sa main et je m’endors, mais pas pour longtemps.
Tandis que le ciel est encore obscur, les soldats réveillent la colonne à coups de matraques et de tirs. Papa me tient la main et m’entraîne. La boue est profonde et je ne sens pas le fond. Je suis encore à moitié endormi, la peur est sourde. « J’ai mal ! » crié-je. Papa a perçu mon appel et répond aussitôt : « Fais-toi léger, léger. » J’ai déjà entendu ces mots, plus d’une fois. Après ces mots viennent les chutes terribles et les vaines tentatives de sauver l’enfant qui a coulé. Ce ne sont pas seulement les enfants qui se noient dans la boue, mais aussi des gens de haute taille qui s’effondrent et coulent. Le printemps fait fondre la neige et la boue est plus profonde de jour en jour. Papa a ouvert le sac et jeté quelques vêtements dans la boue. À présent sa main me tient très fermement. La nuit, il me masse les mains et les jambes, m’essuie avec la doublure de son manteau ; et il me semble un instant que ce n’est pas seulement Papa qui est avec moi, mais aussi Maman, que j’aimais tant.
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