Histoire d'une vie
Chapitre 6
Chaque ville a eu, apparemment, son Januscz Korczak. Chez nous c’est le directeur de l’internat, le professeur Gustav Gutsman, qui conduisit les enfants aveugles à la gare. Il était petit, de la taille des enfants, et très agile. Il était réputé pour sa méthode pédagogique : il enseignait tout en musique. De l’internat pour enfants aveugles parvenaient toujours des mélodies. Il croyait dur comme fer que le jeu musical était non seulement un bon moyen pour exercer la mémoire mais qu’il développait aussi une approche sensible aux êtres. Tous les enfants de l’internat avaient un ton de voix mélodieux, y compris lorsqu’ils parlaient entre eux. La fragilité de leurs corps ne faisait qu’un avec leur amabilité. L’après-midi, ils s’asseyaient sur les marches et chantaient des chants classiques et des chansons populaires en yiddish. Il y avait dans leurs voix de l’harmonie et de la douceur, et les passants restaient des heures debout près des clôtures, à les écouter.
Gustav Gutsman était un communiste notoire et il avait été arrêté plus d’une fois. Pendant ses périodes de détention, son adjoint, petit et communiste lui aussi, le remplaçait. Sans son dévouement, le comité directeur de l’institution l’aurait licencié. Au comité directeur siégeaient des commerçants respectables qui prétendaient que Gustav inculquait le communisme aux enfants, que son ascendant était fort, et que, en grandissant, les enfants répandraient ce poison. Les plus malins, eux, ne craignaient rien ; ils objectaient que ce qui importait était le dévouement de Gutsman, et non ce qu’il enseignait. Un communiste aveugle de naissance ne présente pas de danger, au contraire, la théorie dans sa bouche semblerait ridicule.
Les polémiques au sein du comité étaient incessantes. L’un des commerçants, dont la contribution s’élevait à la moitié du budget de l’internat, était un homme pieux. Il posa deux conditions : l’enseignement de la religion et l’observance du shabbat dans l’institution. La discussion dura plusieurs jours. Finalement un compromis fut trouvé : l’enseignement de la religion deux fois par semaine et la prière le vendredi soir.
Le professeur de religion qui fut engagé était le fils du rabbin de Jadov. Il venait deux fois par semaine enseigner l’hébreu et la Torah aux enfants, et le vendredi soir il officiait. Les enfants aimaient son enseignement ainsi que les prières. Peu de temps s’écoula avant que la prière du vendredi soir fut célèbre dans toute la ville. Les gens se massaient contre les clôtures et écoutaient avec recueillement.
Gustav Gutsman ne baissa pas les bras. Il prétendit que la prière des enfants n’était rien d’autre qu’un chant. Le chant guide leur vie, et pas la foi religieuse, qui a quitté ce monde. Ne subsiste que la foi en l’homme, en sa capacité à changer, sa capacité à construire une société juste et à se sacrifier pour son prochain. Il inculquait cela aux enfants jour et nuit, et à la place de la lecture du « Écoute, Israël » du soir, il avait composé un chant intitulé « Écoute, homme », dans lequel l’homme était sommé de faire don de ses biens aux nécessiteux quels qu’ils fussent. Comme tout croyant, Gutsman était un fanatique. Dans sa guerre contre le fils du rabbin de Jadov, tous les moyens étaient bons. Une chose cependant lui était interdite : répandre l’idée que la religion est l’opium du peuple ; il se gardait en effet de déclarer cela en public mais, en cachette, il le chuchotait.
La lutte prit fin en 1941. L’institut pour aveugles, qui se trouvait dans la partie pauvre de la ville, devint subitement le centre du ghetto. Des fenêtres, s’élevaient à toute heure des chants qui pénétraient dans le ghetto surpeuplé et adoucissaient les vies persécutées jusqu’à l’obscurité.
Nul ne savait de quoi serait fait le lendemain, mais les enfants aveugles en savaient apparemment plus que nous. Ils devinaient que l’avenir n’était pas brillant. Un de leurs chants s’élevait soir après soir et fut connu sous le nom de « À mort la mort ». Avec le temps, il devint l’hymne de l’institut. C’était un chant rythmé qui ressemblait à une violente élégie.
Gutsman travaillait avec les enfants sans relâche. La plupart de ses cours étaient des leçons de musique. Durant les récréations, il enseignait sa théorie : Les conditions difficiles dans lesquelles nous nous trouvons n’anéantiront pas en nous la foi en l’homme. Nous viendrons en aide aux plus faibles même s’il nous faut partager avec eux la seule tranche de pain que nous possédons. Le vrai communisme n’est pas seulement une répartition juste, mais aussi un don absolu.
Le 13 octobre 1942, le directeur de l’institut pour aveugles reçut l’ordre de conduire les enfants à la gare. Ceux-ci revêtirent leurs tenues de fête, déposèrent dans leurs sacs à dos un livre en braille, une assiette, une tasse, une cuiller, une fourchette et des vêtements de rechange. Gutsman leur expliqua que le chemin jusqu’à la gare n’était pas long, et qu’ils observeraient cinq arrêts durant lesquels ils chanteraient des chants classiques et des chansons en yiddish. Lorsqu’ils arriveraient à la gare, ils chanteraient l’hymne. Les enfants étaient émus mais pas effrayés. Leurs yeux chaviraient d’émotion. Ils avaient compris que, à partir de maintenant, on exigerait d’eux des choses qu’on ne leur avait pas demandées jusque-là.
Le premier arrêt était le puits impérial. Il était réputé dans la ville pour la qualité de son eau. Les Juifs pratiquants ne s’en servaient pas car n’importe qui pouvait y avoir accès, le tavernier et le boucher des Gentils y puisaient. Durant l’arrêt, les enfants chantèrent du Schubert. Le vent soufflait près du puits et les enfants essayaient de donner de la voix. Personne à part eux ne se trouvait là et leur interprétation ressemblait à une prière. D’ordinaire Gutsman se gardait de faire des remarques aux enfants en dehors des murs de l’institut. Cette fois il perdit patience et dit : « Le chant est sacré, et il faut s’appliquer même lorsque les conditions sont difficiles. »
Au deuxième arrêt non plus, place des Travailleurs, personne ne les attendait. Les enfants chantèrent du Bach et Gutsman fut satisfait de leur interprétation. Sur cette place, les communistes juifs se rassemblaient le 1er mai. Le rassemblement ne durait généralement que quelques minutes, la police ne tardant pas à charger les manifestants, à les frapper, à les disperser. Cette fois la place était vide. Quelques jeunes Ukrainiens debout sur les arbres criaient : « Les Juifs aux wagons », et jetaient des pierres.
Au troisième arrêt, les femmes apportèrent aux enfants de l’eau et des tranches de pain huilées. Les enfants se réjouirent de cet accueil chaleureux et chantèrent en yiddish. Lorsqu’ils eurent fini, les femmes ne les laissèrent pas partir. Elles criaient : « Nous ne vous donnerons pas nos enfants. » Gutsman intervint. « Nous irons avec tout le monde. Nous ne sommes pas différents. Ce qui adviendra de la communauté des hommes adviendra de nous aussi. » Une femme ne put se retenir de lui crier : « Communiste ! »
Au quatrième arrêt, près de l’enceinte du ghetto, beaucoup de gens émus les attendaient et ils les comblèrent d’une multitude de cadeaux. Un homme qui se tenait au balcon cria. « Nous vous aimons, petits, et nous nous reverrons bientôt. Nous n’oublierons jamais vos chants. Vous étiez la sainte et fine fleur de notre ghetto. »
Les enfants alternèrent des chants classiques et des chansons folkloriques. Ils chantèrent même un passage d’un opéra de Verdi. Là aussi les femmes les entourèrent et ne les laissèrent pas partir. Mais ils n’étaient plus libres. Les soldats qui se trouvaient près de l’enceinte les frappèrent et les chants cessèrent aussitôt.
Sur le court chemin qui menait à la gare, les enfants s’arrêtèrent pour entonner un chant. Les gardes furent étonnés, apparemment, et ils les laissèrent chanter, mais pas longtemps. Ils firent claquer leurs fouets, et les enfants, qui se tenaient par la main, tremblèrent comme un seul corps.
« N’ayez pas peur, les enfants », murmura Gutsman, et les enfants continrent effectivement leur douleur. À la gare ils eurent le temps de chanter leur hymne jusqu’au bout avant d’être poussés vers les wagons.
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