Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 3 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 2

 

L’oncle de ma mère, l’oncle Félix, était un homme grand, silencieux et fort. Il possédait des champs, des pâturages, des forêts innombrables, et même un lac. Sa maison se trouvait au cœur de la propriété, entourée de petits bâtiments dans lesquels il y avait des chambres d’amis, ses bureaux et les dépendances des domestiques.

Au printemps et en été, Maman et moi venions passer chez lui une semaine ou deux. Il avait l’apparence d’un homme tout ce qu’il y a de plus laïc mais sa bibliothèque était remplie de livres saints, dont nombre d’éditions originales. Avant de toucher un livre en hébreu il se coiffait d’une kippa. Tout au long de sa vie il se conforma à deux commandements quotidiens : la prière et l’étude d’une page du Talmud. Lorsqu’il s’enveloppait de son châle de prière et mettait ses phylactères, il abandonnait aussitôt tout laïcisme. Il s’absorbait dans la prière tel un Juif pieux. Sa façon d’étudier était également celle d’un Juif pieux : il étudiait en chantonnant. C’était sa part intime que peu de gens connaissaient, car extérieurement il ne portait aucun des signes du Juif pieux. Il était vêtu comme la plupart des propriétaires terriens : un costume, une chemise blanche et une cravate assortie au costume. Mais, contrairement à la plupart des propriétaires terriens, il faisait preuve d’un goût très fin. Son costume avait une élégance discrète qui enchantait immédiatement le regard.

Il parlait de nombreuses langues et prenait soin de les prononcer correctement. Son allemand était pur et les articles qu’il avait écrits sur des sujets agricoles étaient publiés non seulement à Czernowitz mais aussi à Lemberg et à Cracovie, où on louait la précision de sa langue et l’aisance dont il faisait preuve. Il était agronome de profession, mais sa culture s’étendait bien au-delà de ce domaine. Il possédait une bibliothèque de philosophie, une autre de linguistique et quelques bibliothèques de littérature classique, sans parler des livres sur l’agriculture que j’aimais feuilleter. J’y trouvais toujours des images de champs, de plantations, d’animaux et de forêts. L’oncle Félix me permettait de feuilleter ses livres car il savait que je le faisais avec précaution et que je ne les déchirais pas.

Parfois il me semblait que les chevaux étaient sa grande passion. Dans la propriété il y avait un manège de montures grandes et rapides dont s’occupaient deux palefreniers. L’oncle Félix, bien que plus très jeune, se mettait en selle sans l’aide de quiconque. Quelquefois ses palefreniers me faisaient monter avec lui. J’avais peur, mais la peur était mêlée de tant de plaisir qu’elle disparaissait rapidement. Nous traversions des champs et des pâturages pour parvenir à la forêt. Dans les profondeurs de la forêt il y avait un lac. Bien qu’il fût très large, il semblait le soir comme rétréci, ayant perdu ses proportions ; le crépuscule se reflétait sur sa surface noire et on aurait dit le gros œil d’un animal terrifiant. À notre retour, Maman nous accueillait d’une exclamation victorieuse. J’avais quatre ans, ou quatre ans et demi.

Je voyais peu la femme de mon oncle, tante Régina. C’était une femme souffreteuse et elle passait la majeure partie de la journée allongée dans sa chambre spacieuse. La domestique qui s’occupait d’elle lui ressemblait comme une sœur. À ceci près que tante Régina était allongée dans le lit tandis que l’autre prenait soin d’elle avec dévouement, jour et nuit. Il émanait de la chambre spacieuse de tante Régina un sentiment de grandeur et de peur, peut-être à cause de l’obscurité qui y régnait, y compris durant les chaudes journées d’été. Je ne parlais presque pas avec elle. Elle me regardait mais ne posait jamais de questions. La douleur avait apparemment affecté sa lucidité, et peut-être hallucinait-elle et ne me voyait-elle pas. Tante Régina était versée dans la littérature française, et dans sa jeunesse elle avait écrit un petit livre sur Stendhal. Maman ne l’aimait pas, mais elle la respectait, à cause de sa culture.

La grande fierté de l’oncle Félix était les tableaux qu’il avait acquis à Vienne et à Paris, parmi lesquels un Modigliani, des lithographies de Matisse et quelques aquarelles remarquables. Les tableaux étaient en harmonie avec les meubles discrets de la maison. Les Juifs riches de la génération de l’oncle Félix entassaient dans leurs chambres des meubles lourds et chers, suspendaient aux murs des toiles sentimentales, chargeaient leurs salons de vases et de porcelaines, et couvraient leurs sols de tapis épais et grossiers. L’oncle Félix connaissait bien les Juifs riches, cupides et avares, et lorsqu’il était d’humeur légère il les imitait. Il aimait particulièrement imiter leur allemand défaillant, leur ignorance du judaïsme, leur apparence vestimentaire vulgaire, leurs manières impolies et la façon dont ils traitaient leurs femmes. Il les haïssait et les fuyait.

L’oncle Félix n’avait pas d’enfants. Dans leur jeunesse, tante Régina et lui avaient adopté un garçon ruthène et s’étaient occupés de lui avec dévouement. À sept ans, il avait fui pour retrouver sa mère dans son village natal, une démente, et refusé de rentrer chez ses parents adoptifs. Je ne cessais de poser à ma mère des questions sur le petit Ruthène ; elle ne me répondait qu’à mots couverts. Toujours est-il que je m’identifiais à lui et que j’imaginais sa fuite de la maison vers la masure maternelle.

Parfois nous allions chez l’oncle en hiver. Les nuages recouvraient alors la propriété et la neige tombait sans répit. J’aimais m’asseoir près des poêles brûlants et écouter le bois éclater. En été les journées sont longues et s’étendent profondément dans la nuit, mais il n’en est pas de même en hiver. En hiver les jours passent en coup de vent, la lumière est rare, grise et angoissante en plein jour.

Les soirées dans la propriété étaient ponctuées de petits festins. À quatre heures un thé, avec un gâteau aux poires décoré de cerises, et à sept heures un dîner de fête. Nous prolongions les repas et le silence environnant nous gagnait. Dans la maison de l’oncle Félix on parlait peu, on se disputait peu, et on ne proférait pas de futilités. On lisait la majeure partie de la soirée, ou on écoutait de la musique. J’ai connu bien des maisons calmes mais le silence de la maison de l’oncle Félix avait un timbre particulier. Il était naturel et vous enveloppait d’une agréable sollicitude.

Il arrivait que tante Régina quitte son lit et fasse une apparition au salon. L’oncle Félix se levait pour aller à sa rencontre. Ses douleurs étaient apparemment insupportables. Parfois il n’y avait d’autre solution que d’appeler le médecin, mais la plupart du temps la gouvernante la persuadait de rejoindre son lit, lui massait le dos et les pieds et lui promettait une amélioration de son état. Tante Régina n’était pas habituée aux visages étrangers. Un jour elle surgit au salon et me vit assis par terre en train de feuilleter un livre. « Qui est l’enfant ? » demanda-t-elle à la gouvernante, comme si je n’étais pas son neveu mais un étranger. Mis à part ces désagréments, les journées au domaine se déroulaient dans le calme.

L’oncle Félix dirigeait sa propriété avec amabilité et générosité. Jamais un ouvrier ne se plaignit d’avoir été lésé quant à son salaire. Il avait des positions libérales et disait : « Donne plus aux ouvriers et tu recevras plus. » Sa richesse était grande mais il n’était pas avare, contrairement aux nouveaux riches auxquels l’avarice avait fait perdre la raison.

Il y avait aussi des journées claires en hiver, des jours baignés de soleil, et nous partions en traîneau skier dans les montagnes. Papa se joignait parfois à cette expédition. On m’installait à un endroit d’où je pouvais voir les skieurs. L’oncle Félix excellait en cela également. Malgré son âge il savait virer comme un jeune homme. Papa et Maman se tenaient raides sur leurs skis, pas lui.

Les séjours chez l’oncle Félix font partie de mes plus fortes impressions d’enfance. Dans sa propriété tout était différent, même les arbres. Ils étaient plus hauts que les arbres que je connaissais, l’herbe était plus grasse, les domestiques si grands qu’ils touchaient le plafond. La vie de l’oncle Félix et de sa propriété était une légende, et dans cette légende il y avait des visions réjouissantes pour la plupart, mais parfois effrayantes. Voici un ivrogne devenu fou, une hache à la main, qui maudit les Juifs et leur richesse, et tétanise les domestiques par ses menaces, puis, dans un tout autre registre, un cheval qui a fait tomber un palefrenier, s’est enfui du manège et s’affole au milieu de la cour. Durant l’une de nos visites d’été quelqu’un déposa une nuit un bébé sur le seuil de la maison ; au matin les domestiques découvrirent le paquet et alertèrent l’oncle.

Dans la propriété le silence était épais sans être total. La nuit, les oiseaux de proie poussaient des cris stridents et les loups hurlaient. L’oncle Félix avait un rapport simple à la nature. Depuis son enfance il aimait les plantes et les animaux. Son père, le vieux rabbin, ne voyait pas d’un bon œil les mœurs et les occupations de son fils mais il ne le blâmait pas, car lui-même avait une passion secrète pour le monde animal : il élevait des abeilles dans la cour de sa maison.

À l’été 1937, la vie changea du tout au tout. Le régime devint antisémite, les gendarmes collaboraient avec la racaille et la pègre, les clôtures étaient défoncées et chaque nuit il y avait de nouveaux vols. L’oncle Félix, qui avait vécu là depuis son adolescence, avait construit la maison, fait prospérer les champs et les forêts, et prenait part aussi à la société non juive, essaya non seulement de tenir le coup mais opposa une farouche résistance. Il sortait la nuit, son chapeau de feutre sur la tête, afin de chasser les voleurs. Une nuit il attrapa un garçon d’une quinzaine d’années. Ce dernier jura sur la vie de Jésus qu’on ne l’y reprendrait plus. L’oncle Félix ne se contenta pas de la promesse et exigea un engagement explicite. Le garçon avait si peur qu’il se mit à genoux, supplia et éclata en sanglots. L’oncle Félix le libéra et le garçon courut vers le portail comme un animal libéré de ses chaînes.

Ce même été, tante Régina mourut, et l’enterrement fut laïc, selon ses vœux. Elle avait demandé à être enterrée dans la propriété, sur une colline dominant la vallée et ses cours d’eau. L’oncle Félix, qui l’avait aimée, elle et ses folies, eut à cœur d’appliquer le testament à la lettre. On lut sur sa tombe des poèmes de Rilke, on déposa des gerbes de fleurs et un quatuor joua des sonates de Mozart. Le quatuor, que l’on avait fait venir de Czernowitz, joua durant les sept jours de deuil, matin et soir. Tante Régina avait laissé une liste d’œuvres qu’on interpréta dans l’ordre voulu par elle.

Tante Régina haïssait les cérémonies et les Juifs religieux. Pendant des années, l’oncle Félix avait tenté de la faire changer d’avis. Une fois, un Juif en habit traditionnel était entré dans la propriété. Lorsqu’elle le vit, elle poussa des cris hystériques, comme si des fantômes avaient envahi la maison.

Après la mort de la tante Régina, l’oncle Félix changea, il se renferma et parla de moins en moins. Il venait parfois en ville chez nous, s’asseyait au salon et buvait un thé au citron. Mon père et ma mère l’aimaient. Il possédait, on l’a vu, des connaissances dans de nombreux domaines mais il s’exprimait sans pédanterie. Il m’apportait des jouets étonnants et discutait avec moi comme si j’avais été grand. Il n’agissait pas ainsi sans raison. Sa théorie était que les enfants sont doués de sens aigus et d’une intelligence naturelle, et qu’il convient de les écouter. Il renforçait son opinion par des proverbes latins et des maximes tirées du Talmud. Une fois je l’entendis dire à ma mère : « Dommage que les Juifs ignorent combien leur culture est grande. S’ils le savaient, ils pleureraient comme des enfants. »

Lorsqu’il venait en ville, il demeurait chez nous. L’hôtel où il aimait descendre avait fait faillite et il ne supportait pas les autres. À chacune de ses visites, il nous apportait un bel objet de sa collection. Maman le grondait mais il prétendait que nul ne connaît son heure, et qu’il était préférable de répartir sa collection entre ceux qui lui étaient chers de son vivant. J’eus droit à un magnifique violon ancien. L’oncle Félix testa mon oreille et décréta : « Tu as une oreille excellente et tu es digne du violon. » De mon côté, je promis de m’exercer au moins trois heures par jour.

Il ignorait lui-même combien il avait raison. La situation empira de mois en mois. Au début il eut à se battre contre les voleurs et les brigands. Lorsqu’il s’avéra que les brigands avaient pactisé avec les gendarmes, il se battit contre les gendarmes. Mais quand le préfet se joignit à ses adversaires, il n’eut d’autre solution que d’entasser les biens de sa maison dans un camion et de s’installer en ville. Il entreposa les meubles dans notre grand débarras et loua la propriété pour une bouchée de pain.

Il habitait près de chez nous dans un appartement qu’il louait et nous rendait visite une à deux fois par semaine. Il ne revêtait plus le beau costume qu’il avait l’habitude de porter dans sa propriété. Il s’habillait sport, ce qui ajoutait une touche de charme à son allure d’homme âgé. Je ne l’entendis jamais se plaindre ou récriminer. Lorsqu’on évoquait tante Régina, une buée légère flottait sur son front. Ils étaient très différents et pourtant proches. Maman soulignait ce fait non sans étonnement.

L’oncle nous transmit la majeure partie de sa collection d’art. Les tableaux modifièrent l’aspect de notre maison, qui se mit à ressembler un peu à un musée. Maman était très fière de cette collection, et le peu d’amis que nous avions venaient l’admirer.

L’oncle Félix garda son sang-froid jusque durant les jours amers. Un propriétaire terrien ukrainien, connaissance de longue date, proposa de le cacher chez lui, mais il refusa. Durant les jours passés au ghetto, il habita avec nous dans une seule pièce. La précieuse collection ne nous avait pas quittés mais nous ignorions comment la sauver. Finalement, l’oncle la confia au directeur d’une succursale de banque qui promit d’en prendre soin jusqu’à ce que la tempête passe. Une nuit, il vint prendre les paquets. C’était un homme grand qui possédait de longues mains. Je sus que nous ne verrions plus jamais ce trésor.

L’hiver arriva et nous nous blottîmes un peu plus les uns contre les autres. Il n’y avait pas de bois de chauffage ni d’eau. L’oncle Félix, qui avait été officier dans l’armée autrichienne, garda la tête haute y compris durant ces jours sombres.

Même ensuite, lors de la marche de déportation sur les longues routes au cœur de la plaine ukrainienne, il aida à enterrer les corps afin qu’ils ne servent pas de nourriture aux rapaces. Lui-même succomba au typhus dans une grange, et Papa, qui souhaitait l’enterrer, ne trouva pas de bêche. Nous le déposâmes sur une botte de foin.

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