Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 2 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 1

 

Où commence ma mémoire ? Parfois il me semble que ce n’est que vers quatre ans, lorsque nous partîmes pour la première fois, ma mère, mon père et moi, en villégiature dans les forêts humides et sombres des Carpates. D’autres fois il me semble qu’elle a germé en moi avant cela, dans ma chambre, près de la double fenêtre ornée de fleurs en papier. La neige tombe et des flocons doux, cotonneux, se déversent du ciel. Le bruissement est imperceptible. De longues heures, je reste assis à regarder ce prodige, jusqu’à ce que je me fonde dans la coulée blanche et m’endorme.

Un souvenir plus clair est lié chez moi à un mot extrêmement long et difficile à prononcer, Erdbeeren, « fraises » en allemand. C’est le printemps. Ma mère se tient devant la fenêtre grande ouverte, je suis près d’elle, juché sur une chaise, lorsque soudain surgit d’une ruelle adjacente une jeune Ruthène portant sur la tête un panier rond et large rempli de fraises. « Erdbeeren », s’exclame Maman. Elle ne s’adresse pas à la jeune fille mais à Papa, qui est descendu dans la cour et se trouve non loin de la jeune fille. Papa arrête donc la jeune Ruthène, elle fait glisser le panier de sa tête et ils discutent un instant. Papa rit, sort un billet de la poche de son manteau et le tend à la jeune fille qui lui donne en échange le panier avec toutes les fraises qu’il contient. Papa monte les escaliers et rentre à la maison. À présent on peut voir de près : le panier n’est pas profond mais très large, les fruits sont petits, rouges, et exhalent le parfum de la forêt. Je souhaite ardemment tendre la main et en saisir une poignée, mais je sais que ce geste est strictement défendu et je me retiens. Maman semble comprendre ce que je ressens, elle prend une poignée de fraises qu’elle rince et me sert dans une coupelle. Je suis si heureux, je m’étouffe de bonheur.

C’est seulement à présent que débute le cérémonial : Maman répand du sucre en poudre sur les fruits, ajoute de la crème et sert une part de ce délice à chacun. Il n’est pas besoin d’en réclamer ; Maman nous sert encore et encore et nous dévorons, comme si les fraises allaient disparaître. Mais il n’y a pas lieu de s’inquiéter, le panier est encore plein et, même si nous mangeons toute la nuit, la quantité ne diminuera pas. « Dommage que nous n’ayons pas d’invités », dit Maman. Papa émet un petit rire complice. Le lendemain aussi nous mangeons de larges portions, mais pas avec la même voracité, presque distraitement. Maman dépose le restant des fruits dans le garde-manger et je vois de mes yeux comment le fruit lumineux vire au gris puis pourrit, et cela m’attriste toute une journée. Cependant, le panier d’osier tressé de simples brindilles resta longtemps chez nous, et chaque fois qu’il s’offrait à mon regard, je me souvenais qu’il avait été posé sur la tête de la jeune Ruthène, telle une couronne rouge.

Plus clairs encore sont les souvenirs des promenades le long du fleuve, sur les chemins à travers champs et dans les prés. Parfois nous gravissons une colline et, une fois au sommet, nous nous asseyons pour contempler le paysage. Mes parents parlent peu et semblent aux aguets. C’est plus manifeste chez Maman. Lorsqu’elle écoute, ses grands yeux s’écarquillent, comme si elle désirait s’imprégner de tout ce qui l’entoure. À la maison aussi le silence est plus prégnant que la parole. De ces jours lointains et enfouis il ne reste aucune parole dans ma mémoire, seulement les regards de ma mère. Ils contenaient tant de douceur et d’attention à mon égard que je les sens aujourd’hui encore.

Notre maison est grande et compte de nombreuses pièces. Un balcon donne sur la rue et l’autre sur le jardin public. Les rideaux sont longs, ils effleurent le parquet, et lorsque la bonne les change une odeur d’amidon se répand dans toute la maison. Mais plus encore que les rideaux j’aime le sol, ou plus exactement le tapis qui le recouvre. Sur ses fleurs brodées je construis avec de grands cubes des maisons et des rues que je peuple d’ours en peluche et de chiens en plomb. Le tapis est épais et doux, je m’y enfonce de longues heures en imaginant que je voyage en train, traverse des continents et accoste au village de Grand-mère.

Penser que durant l’été nous nous rendrons au village fait remonter en moi, comme dans un étourdissement, le souvenir de notre précédent séjour, mais les scènes qui ont subsisté sont si atténuées qu’elles ressemblent à un rêve. Un mot pourtant est resté : Misstama. C’est un mot étrange, incompréhensible, Grand-mère le répète plusieurs fois par jour. Plus d’une fois j’ai failli demander sa signification mais je ne l’ai pas fait. Maman et moi parlons allemand. Parfois il me semble que la langue de Grand-mère et Grand-père met Maman mal à l’aise et qu’elle préférerait que je ne l’entende pas. Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains pour demander : « Quel est le nom de la langue que parlent Grand-père et Grand-mère ?

— Le yiddish », chuchota Maman à mon oreille.

Les jours sont longs à la campagne et s’enfoncent profondément dans les nuits blanches. À la campagne il n’y a pas de tapis, juste des nattes. Même dans la chambre d’amis une natte est étendue. Lorsque le pied l’effleure, un bruissement sec se fait entendre. Maman est assise près de moi et coupe une pastèque. Au village il n’y a pas de restaurant ni de cinéma, nous restons assis tard dans la cour et accompagnons le coucher du soleil jusqu’au milieu de la nuit. Je m’efforce de rester éveillé mais je m’endors finalement.

Les jours ici sont remplis de menus faits magiques. Un orchestre de trois Tziganes entre soudain dans la cour et entame au violon une mélodie triste. Grand-mère ne se fâche pas ; elle les connaît bien et les laisse jouer. La mélodie m’attriste de plus en plus, j’ai envie de pleurer. Maman vient à mon secours et demande aux Tziganes de cesser de jouer mais ils n’en font rien. « Laissez-nous prier », crie l’un des Tziganes, et il continue.

« L’enfant a peur, implore Maman.

— Il n’y a pas lieu d’avoir peur, nous ne sommes pas des diables. »

Finalement, Maman leur tend un billet et ils s’arrêtent. L’un des Tziganes veut s’approcher de moi pour m’apaiser mais Maman m’éloigne.

Les Tziganes viennent à peine de quitter la cour qu’apparaît le ramoneur. Un homme grand, enveloppé de cordes noires, qui se met aussitôt au travail. Son visage est couvert de suie, il ressemble à un diable du livre des frères Grimm que Maman me lit avant le coucher. Je voudrais partager ce secret avec elle mais j’y renonce.

À l’approche du soir, les vaches rentrent des pâturages. Les beuglements et la poussière remplissent l’espace de tristesse et de mélancolie mais il n’y a rien à craindre, bientôt commencera le cérémonial nocturne : la cuisson des confitures. Confiture de prunes, confiture de prunes et de poires, confiture de cerises noires, chaque confiture a son heure dans la nuit. Grand-mère sort de la cuisine un grand chaudron en cuivre qu’elle pose sur le feu. Le feu brûle depuis le crépuscule et le chaudron, à son contact, devient doré. La cuisson dure la majeure partie de la nuit. Grand-mère goûte, ajoute des épices et me sert enfin une coupelle de confiture chaude. Cette douceur tant attendue ne me procure pas de joie cette fois-ci. La peur que la nuit s’achève et que nous montions au matin dans la carriole pour retourner en ville, cette peur qui furète en moi blesse mon petit bonheur. Je prends la main de Maman et l’embrasse encore et encore, puis, ivre d’odeurs, je m’endors sur la natte.

À la campagne je suis avec Maman. Papa reste en ville pour diriger ses affaires et, lorsqu’il apparaît soudain, il m’est étranger. Avec Maman je vais aux champs, vers le fleuve, ou plus exactement vers un confluent du Pruth. Les eaux s’écoulent avec lenteur, les reflets sont aveuglants, et les pieds s’enfoncent doucement dans le fond.

En été, ici, les jours s’étendent avec lenteur, à l’infini. Je sais compter jusqu’à quarante, dessiner des fleurs, et dans un jour ou deux je saurai écrire mon nom en capitales d’imprimerie. Maman ne me quitte pas un instant. Sa présence m’est si agréable que même une seconde sans elle m’attriste.

Parfois, je la questionne sur Dieu ou sur ma naissance. Elle est troublée par ces questions et il me semble qu’elle rougit. Une fois elle m’a dit : « Dieu est dans les cieux et il sait tout. » La nouvelle me réjouit autant que si elle m’avait apporté un cadeau magique. Mais la plupart du temps ses réponses sont brèves, comme pour se débarrasser d’une corvée. Quelquefois je reviens à la charge mais cela ne la rend pas plus loquace.

Grand-mère, comparée à elle, est grande et robuste, et lorsqu’elle pose ses mains sur la large table en bois celle-ci semble disparaître. Elle raconte, décrit, et il est manifeste que les détails qu’elle mentionne lui sont chers. Les légumes du jardin, par exemple, ou le verger derrière le poulailler. Il est difficile de comprendre comment Grand-mère se trouve être la mère de ma mère. Maman ressemble à l’ombre trouble de sa mère. Elle se fait souvent gronder parce qu’elle a laissé de la soupe ou un morceau de quiche dans l’assiette. Grand-mère a des idées arrêtées sur tout : comment faire pousser les légumes dans le jardin, quand cueillir les prunes, qui est un honnête homme et qui est mauvais. Concernant l’éducation, ses idées sont encore plus arrêtées : On couche les enfants avant la tombée de la nuit, et pas à neuf heures. Maman, contrairement à elle, pense qu’il n’y a pas de mal à ce qu’un enfant s’endorme sur la natte.

Grand-mère n’est pas toujours d’humeur résolue. Parfois elle ferme les yeux, sombre dans son grand corps et parle à ma mère des jours anciens. Je ne comprends rien à ce qu’elle raconte et pourtant il m’est agréable de l’écouter, mais lorsqu’elle me soulève ou me hisse, je me sens aussi faible que si j’étais encore un bébé.

Grand-père est grand et maigre, et il ne parle presque pas. Tôt le matin il sort prier, et à son retour la table est couverte de légumes, de fromages et d’œufs au plat. Grand-père nous impose à tous le silence. Il ne nous regarde pas et nous ne le regardons pas, mais le soir du shabbat, son visage s’adoucit. Grand-mère lui repasse sa chemise blanche et nous partons pour la synagogue.

La marche vers la synagogue est longue et semée de merveilles. Un cheval se tient raide, l’air ahuri, et près de lui se trouve une petite fille de ma taille, perplexe. Non loin d’eux un poulain roule sur l’herbe. La créature ronde et forte est couchée sur le dos et agite ses pattes comme si on l’avait fait tomber et qu’elle se débattait, comme moi lorsque je roule parfois, et pour montrer à tous qu’elle n’a pas été vaincue elle se redresse sur ses pattes. Cela provoque la stupéfaction, des dizaines d’yeux de poulains, de moutons et de boucs fixent l’animal, ils sont contents qu’il ait pu se secouer et se redresser sur ses pattes.

Grand-père marche sans rien dire, mais son silence n’est pas effrayant. Nous marchons et nous nous arrêtons toutes les quelques minutes. Un instant il me semble qu’il veut me montrer quelque chose, ou le nommer, comme le fait mon père habituellement. Je me trompe. Grand-père demeure silencieux, ce qui s’échappe de sa bouche est comme ravalé et incompréhensible. Cependant, cette fois, il a prononcé quelques mots que j’ai saisis. « Dieu, a-t-il dit, est dans les cieux, et il n’y a pas lieu d’avoir peur. » Le geste de ses mains qui accompagnait ces mots était plus éloquent que les mots eux-mêmes.

La synagogue de Grand-père est une petite synagogue en bois. À la lumière du jour, elle ressemble à l’une des chapelles que l’on voit sur les bas-côtés de la route mais elle est plus allongée, sans représentations et sans offrandes sur les étagères. L’entrée est basse, Grand-père se voûte entièrement ; il entre, moi sur ses talons. Une surprise nous attend : de nombreuses bougies dorées plantées dans des caisses emplies de sable répandent une lumière diluée dans l’odeur de cire.

La prière est murmurée, presque inaudible. Grand-père prie les yeux fermés et la lumière des bougies vacille sur son front. Tous les fidèles sont plongés dans la prière. Pas moi. Je me suis curieusement souvenu de la ville, des rues humides après la pluie. En été éclatent des orages, Papa m’entraîne dans les ruelles étroites, d’une place à l’autre. Papa ne va pas à la synagogue. Papa a soif de paysages naturels, de constructions extraordinaires, d’églises, de chapelles, de troquets où l’on sert le café dans des tasses de porcelaine fine.

Grand-père interrompt ma rêverie, se penche et me montre le livre de prières. Des lettres grandes et noires pointent sur ses pages jaunes. Tous les gestes ici sont mesurés et mystérieux. Je ne comprends rien. Un instant il me semble que les lions qui surplombent l’arche sainte vont s’ébrouer et bondir. La prière s’écoule dans un murmure. De temps à autre une voix s’élève et entraîne les murmures à sa suite. C’est la maison de Dieu et les gens viennent ici pour sentir Sa présence. Je suis le seul à ignorer la façon dont on s’adresse à Lui. Si je parvenais à lire le livre de prières, je verrais moi aussi les prodiges et les mystères, mais pour l’instant je dois me cacher afin que Dieu ne s’aperçoive pas de ma stupidité.

L’officiant ne cesse de lire tout en se courbant vers la droite et vers la gauche. Il est plus près de l’arche sainte, il essaie d’influencer Dieu, et les autres aussi redressent la tête, suspendant leurs désirs au désir de Dieu.

Entre-temps les bougies ont fondu dans les caisses, les gens ôtent leurs châles de prière et un étonnement silencieux brille dans leurs yeux, comme s’ils avaient compris quelque chose qui leur était inaccessible auparavant.

La sortie de la synagogue dure longtemps. D’abord sortent les vieux, suivis de tous les autres. Je suis impatient d’être dehors. L’air y est frais, les gens parlent entre eux, et pas à Dieu.

Nous reprenons la route. Grand-père fredonne une prière mais c’est une prière différente, sans fièvre. Le ciel est rempli d’étoiles dont la lumière se répand sur nous. Grand-père dit qu’on se hâte vers la synagogue et qu’on s’en éloigne lentement. Je ne comprends pas le sens de ses propos mais je ne pose pas de questions. J’ai déjà remarqué : Grand-père n’aime ni les questions ni les explications. Chaque fois que je pose une question, le silence se fait, la réponse tarde à venir et elle est brève. À présent cela ne me gêne plus. Moi aussi j’ai appris à me taire et à écouter les sons légers qui m’entourent. Les sons ici, contrairement à ceux de la ville, sont nombreux et assourdis, bien que parfois surgisse de l’obscurité le cri aigu d’un oiseau qui ébranle le silence.

La marche dure une heure et, lorsque nous approchons de la maison, Grand-mère nous accueille, elle aussi vêtue de blanc. Maman et moi portons nos vêtements habituels. Le kiddoush et le dîner sont prière et silence ; seuls nous quatre nous apprêtons à recevoir Dieu.

C’est étrange, Maman a toujours l’air triste près de la table du shabbat. Il me semble qu’autrefois elle savait parler à Dieu dans sa langue, comme Grand-père et Grand-mère, mais que, suite à un malentendu entre Lui et elle, elle a oublié cette langue. Ce regret la rend mélancolique le soir du shabbat.

Après le repas nous allons au ruisseau. Grand-père et Grand-mère marchent en tête et nous les suivons. La nuit, le ruisseau paraît plus large. L’obscurité a sombré et un ciel blanc s’ouvre au-dessus de nous.

Le cours du ruisseau est lent. Je tends les mains, je sens le flot blanc qui s’écoule directement dans mes paumes.

« Maman, dis-je.

— Quoi, mon chéri ? »

Les mots avec lesquels je souhaitais décrire la sensation se sont dérobés. Comme je n’ai plus de mots je reste assis, les yeux ouverts, et la nuit blanche coule en moi.

La prière du vendredi soir n’est qu’une préparation à celle du samedi. La prière du samedi dure de longues heures. Grand-père ne fait qu’un avec son livre, je suis assis près de lui et vois Dieu qui vient s’asseoir entre les lions surplombant l’arche sainte. Je m’étonne que Grand-père ne s’émeuve pas de ce terrible prodige.

Je ne peux me retenir :

« Grand-père. »

Grand-père pose un doigt sur ses lèvres et ne me permet pas de poser de questions. Au bout d’un certain temps, deux hommes s’approchent de l’arche et Dieu, qui était assis entre les lions, s’en va. Sa disparition est si rapide que c’est comme s’il ne s’était jamais trouvé là. Les deux hommes de petite taille ne se contentent pas de cela : ils ouvrent l’arche. Désormais l’arche est béante et les prières s’y écoulent directement. Je regrette de ne pas savoir prier en ce moment festif. Deux enfants de mon âge ont une attitude de grandes personnes et prient. Ils savent déjà parler à Dieu, moi seul suis muet. Le mutisme se renforce en moi d’un instant à l’autre et je me souviens du jardin public en ville où je vais souvent m’asseoir avec Papa. Au jardin public il n’y a pas de prodiges. Les gens sont assis sur les bancs et se taisent. Ils se taisent car ils ne savent pas prier, pensé-je, et cela me réveille. Au même moment, on sort le rouleau de la Torah de l’arche et on l’élève. Tous les yeux se portent vers lui et un frisson me parcourt le dos.

La lecture de la Torah sur la petite estrade m’apparaît comme un mystère à l’intérieur d’un mystère. À présent il me semble qu’à la fin du conciliabule les gens s’enfuiront et que je demeurerai seul, face à face avec Dieu qui réside dans l’arche sainte. Quatre hommes entourent la Torah et s’adressent à elle comme si Dieu était dissimulé dans ces parchemins. Un instant je m’étonne que le Dieu si grand ait pu se contracter ainsi pour tenir sur cette estrade.

Ensuite ils enroulent le parchemin et chantent avec ferveur. Quatre hommes près de l’estrade élèvent la voix, comme s’ils souhaitaient l’annulation de leur être. Lorsque le chant prend fin, on élève la Torah pour la ramener dans l’arche sainte. L’arche est fermée et le lourd rideau de velours l’enveloppe. Un instant il me semble que c’est un rêve, qu’à mon réveil Papa m’arrachera à ce prodige et que nous retournerons en ville, vers les rues larges et fraîches et vers notre maison que j’aime tant.

« Pourquoi n’irais-tu pas dehors ? » chuchote Grand-père, et il me libère.

Je suis debout, dehors, près de deux arbres hauts, et je sens que je suis allé loin de moi-même, de mes rêveries, projeté dans un imaginaire étranger, et c’est bien que je sois sorti pour être de nouveau avec moi-même, avec les arbres qui répandent leur ombre épaisse sur la terre.

Je contemple encore la synagogue. Elle est si fragile que, si elle n’était entièrement couverte de végétation, on douterait qu’elle puisse tenir sur ses fondations. Soudain une peur intense m’étreint, incompréhensible : bientôt les gens sortiront de la bâtisse et me saisiront pour me traîner à l’intérieur. Cette peur est très concrète et je sens les doigts étrangers qui s’enfoncent en moi, les terribles griffures.

« Papa ! » Le cri m’échappe, et je me mets à courir. Puis la peur quitte mon cœur et je reviens vers les deux arbres, devant l’entrée de la synagogue. Les prières sont silencieuses à présent et je pénètre à l’intérieur. Grand-père est plongé dans la prière et ne s’aperçoit pas de mon arrivée. Je reste debout près de lui en regardant l’arche sainte enveloppée dans son rideau. J’essaie de saisir un des mots avec lesquels les gens s’adressent à Dieu mais je n’y parviens pas. Désormais c’est clair : je suis muet. Tous murmurent, font des efforts, et moi je suis dénué de mots. Je contemple et cette contemplation me fait mal. Je ne pourrai jamais rien demander à Dieu, puisque je ne sais pas parler Sa langue. Papa et Maman non plus ne savent pas parler Sa langue. Papa m’a déjà dit un jour : « Nous n’avons rien d’autre que ce que nos yeux voient. » Je n’avais pas compris cette phrase. À présent il me semble que j’en devine le sens.

La prière touchait à sa fin mais je ne le savais pas. La dernière prière fut dite dans une grande ferveur, comme si le service allait recommencer. C’était la fin, et les fidèles se levèrent.

Un vieil homme s’approcha de moi et me demanda mon nom. J’eus peur et je serrai le manteau de Grand-père. Le vieil homme me regarda attentivement et ne posa pas d’autre question. On servit aux fidèles des gâteaux au miel et des boissons. Les prières flottaient dans l’air, mêlées à l’odeur de l’alcool.

Ensuite nous prîmes la route verdoyante en direction de la maison. Le soleil brillait et, dans les champs, paissaient des troupeaux. La scène me rappelait une autre quiétude dans un autre lieu mais je ne savais où. Nous coupâmes à travers champs pour pénétrer dans une forêt claire. Il y avait là quelques maisons abandonnées. Dans leurs entrées béantes grouillait l’obscurité. En route nous rencontrâmes un paysan ruthène, une connaissance de Grand-père. Ils discutèrent et je ne compris pas un mot. Ensuite nous nous arrêtâmes sur le flanc d’une colline, et la vue des champs de maïs nous ravit.

Nous approchions de la maison et j’aperçus Maman vêtue de blanc, debout sur le seuil. Elle me semblait sur le point de s’envoler vers moi. Je ne me trompais pas cette fois. Elle s’élança vers nous en courant comme si elle n’était pas une mère mais une jeune Ruthène. Quelques secondes ne s’étaient pas écoulées que j’étais déjà dans ses bras. Un instant nous restâmes ensemble dans les hautes herbes.

L’après-midi, nous nous assîmes dans la cour et Grand-mère nous apporta de longues brioches et des fraises à la crème, et Maman était belle, ses cheveux lâchés sur les épaules, des lumières dansant sur sa robe de popeline, et je me dis : Ce sera ainsi à partir de maintenant.

Alors que j’étais encore sous l’emprise de cette joie secrète, une tristesse étreignait mon cœur ; elle était si fine que je ne la sentis pas d’abord, puis, lentement, insidieusement, elle se répandit dans ma poitrine. J’éclatai en sanglots et Maman, qui était de bonne humeur, m’entoura de ses bras, mais j’étais prisonnier du chagrin et de la peur et je refusai de me laisser consoler. Les pleurs brûlaient en moi, je savais que c’était le dernier été au village et que, à partir de là, la lumière baisserait et l’obscurité obstruerait les fenêtres.

Et en effet, Papa vint à la fin du shabbat et apporta avec lui les mauvaises nouvelles de la ville. Maman fit les valises précipitamment et Grand-mère sortit une caisse pleine de bocaux de confitures recouverts d’un linge blanc, une caisse de pommes rouges et deux bouteilles d’alcool de cerise qu’elle avait fait elle-même. La carriole était jolie mais il n’y avait pas de place pour tout cela, et le cocher entassa péniblement les précieux trésors sous les sièges. Grand-père se tenait debout près de la porte, comme arraché au monde auquel il appartenait. Une sorte d’étonnement triste coulait de ses yeux. Il serra Maman dans ses bras avec une immense douceur.

La carriole partit au galop afin d’attraper le dernier train.

Dans le wagon, les sanglots me secouèrent de nouveau. Les larmes jaillissaient et mouillaient ma chemise. Papa perdit patience et demanda pourquoi je pleurais. La tristesse me poignardait et la douleur était grande, mais je n’avais pas de mots pour l’exprimer. La colère de Papa s’amplifia, au point qu’il ne put se retenir et dit : « Si tu ne cesses pas de pleurer, je vais te donner une gifle. Tu as cinq ans, et un enfant de cinq ans ne pleure pas sans raison. » Papa, qui n’avait pas l’habitude de se fâcher et m’apportait des cadeaux à ses retours de voyage, était si effrayant cette fois que mes pleurs en furent figés ; mais Maman, qui comprenait ma douleur, m’embrassa et me serra sur son cœur. Je me blottis contre sa poitrine et m’endormis.

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