Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 4 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 3

 

À l’été 1937, je pris un train de nuit avec ma mère pour rentrer à la maison. J’ignore pourquoi nous avions quitté notre lieu de villégiature avec une telle précipitation. Nous voyageâmes dans un wagon de première classe, propret et à moitié vide. Maman lisait un livre et je feuilletais un album d’images. Dans le wagon flottaient des odeurs de pâtisserie mêlées à celles du tabac, et il était agréable de lire tout en regardant autour de soi. Maman me demanda si j’étais fatigué et je répondis par la négative.

Ensuite les lumières baissèrent. Maman referma le livre et s’endormit. Je restai un long moment à suivre les bruissements dans le wagon. Soudain, une grande et robuste serveuse surgit de la partie du wagon qui m’était cachée, s’agenouilla, me regarda et me demanda mon prénom.

Je le lui dis.

« Et quel âge as-tu ? »

Sa question me fit rire pour une raison inconnue mais je lui répondis.

« Et où te rends-tu ainsi ?

— À la maison.

— Un beau garçon voyage vers une belle ville », dit-elle. Ses propos ne m’amusaient pas mais je ris pourtant. Elle me tendit ses deux grandes paumes et dit : « Pourquoi ne me donnerais-tu pas tes mains ? Ne voudrais-tu pas être mon ami ? »

Je posai mes mains sur ses paumes. Elle les embrassa et dit : « De belles mains. » Un plaisir inconnu traversa mon corps.

« Viens chez moi et je te donnerai quelque chose de bon », dit-elle en m’attrapant et en me soulevant. Ses seins étaient gros et chauds, mais la hauteur me donna le vertige.

Elle avait une cabine au bout du wagon. Dans la cabine il y avait un lit pliant, une commode et une armoire.

« Viens, on va te donner quelque chose de bon. Que veux-tu ? » demanda-t-elle en me faisant asseoir sur le lit pliant.

« De la halwa, dis-je curieusement.

— De la halwa ! s’étonna-t-elle. Mais seuls les fils de paysans en mangent. Les fils de la noblesse mangent des mets plus délicats.

— Quoi ?

— Je vais te montrer », répondit-elle, et elle attrapa mes deux jambes, ôta d’un geste mes chaussures et mes chaussettes, enfouit mes orteils dans sa bouche et dit : « C’est bon, très bon. » Le contact était agréable mais me faisait frissonner. « À présent nous allons donner à ce beau garçon quelque chose de très bon », dit-elle, et elle sortit de son aumônière une tablette de chocolat. C’était un chocolat connu sous le nom de « Sain et bon », un chocolat populaire enveloppé d’un papier quelconque qui représentait pour nous le comble de la vulgarité et du mauvais goût.

« Tu ne veux pas goûter ?

— Non, lui dis-je, et je ris.

— C’est délicieux, dit-elle en ôtant le papier et en montrant la tablette marron. Goûte. J’aime ce chocolat.

— Merci, refusai-je.

— Tu aimes quel chocolat, mon petit enfant gâté ?

— Suchard, lui révélai-je.

— Suchard. C’est un chocolat de riches, un chocolat qui n’a pas de goût. Le chocolat doit être épais et fourré aux noisettes. »

Elle me souleva à nouveau, me secoua et me pressa contre son grand corps. « Suchard est un chocolat de riches. Un chocolat qui se termine vite. Nous aimons le grand chocolat. Tu comprends ? » Je ne comprenais pas mais je hochai la tête en guise d’acquiescement.

« Quand le train s’arrête-t-il ? demandai-je à brûle-pourpoint.

— C’est un express. L’express ne s’arrête qu’à la dernière gare et c’est Czernowitz », dit-elle en découvrant ses dents carrées, et elle recommença à pétrir la plante de mes pieds. « C’est agréable ? demanda-t-elle.

— Très, ne pus-je m’empêcher d’avouer.

— Je vais m’occuper de toi jusqu’au petit jour », dit-elle en riant.

Et tandis qu’elle pétrissait mon corps, embrassait et pinçait, la porte de la cabine s’ouvrit sur ma mère.

« Que faites-vous ici ? fit-elle en ouvrant de grands yeux.

— Rien du tout, on joue. Erwin s’ennuyait et il a souhaité jouer.

— Erwin ne s’ennuie pas en général, corrigea ma mère.

— Vous dormiez et Erwin s’ennuyait. Il ne faut pas laisser un si beau garçon s’ennuyer, n’est-ce pas ? » répondit-elle en penchant son visage vers moi. Maman, inexplicablement, ne me quittait pas des yeux. Elle n’était pas fâchée, mais son sourire crispé exprimait la défiance.

« Tu es ici depuis longtemps ? » demanda-t-elle. Je devinais que quelque chose n’allait pas. « Partons », dit-elle en me tendant la main.

La serveuse tenta de gagner les bonnes grâces de ma mère :

« Erwin est un garçon très intelligent.

— Mais pas assez prudent, rétorqua Maman.

— Et intelligent, et prudent, j’vous l’jure », dit la serveuse en parlant comme une paysanne.

Maman ne réagit pas. Elle m’entraîna d’un geste ferme vers le couloir.

« Qu’avez-vous fait ? demanda-t-elle alors que nous approchions de nos sièges.

— Nous avons parlé.

— Tu dois être plus prudent.

— Pourquoi ?

— Parce que ces filles-là ne savent pas où s’arrêter. »

Le train avançait, et les premières lueurs du matin rosissaient sur les dernières nuées d’obscurité. Maman ne me parlait pas. Son visage se fermait de plus en plus. Je savais qu’elle était fâchée après moi.

« Maman.

— Oui ?

— Quand arriverons-nous à la maison ?

— Bientôt.

— Et Papa nous attendra à la gare ?

— Je suppose. »

Je voulus me réconcilier avec elle et dis : « Sept fois sept, quarante-neuf. »

À ces mots, elle me serra contre elle.

« Dans une semaine, je connaîtrai toutes les tables de multiplication, je le promets. » Personne ne me poussait à apprendre les tables mais il me semblait que cette promesse satisferait Maman.

« Mais tu dois être plus prudent », dit-elle en montrant qu’elle n’avait pas oublié ma faute.

Papa nous attendait à la gare. Je courus vers lui, il me souleva et m’embrassa sur les joues.

« Comment s’est passé le voyage ? demanda Papa avec douceur.

— Correctement, dit Maman d’une voix sèche.

— Y a-t-il eu des contretemps ?

— Non.

— Pourquoi demander plus ? » dit alors Papa du ton qui était devenu le sien ces derniers temps.

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