Histoire d'une vie
Chapitre 11
Ce n’est qu’en Italie, après la guerre, que j’ai entendu parler de l’enclos surnommé « Keffer ». Des réfugiés s’asseyaient par groupes et décrivaient des horreurs. Ils semblaient parfois rivaliser pour établir qui avait vu le plus de choses et qui avait souffert le plus. Nous, nous ne savions pas raconter. Nous restions assis et écoutions. Parfois on nous tourmentait avec des questions. Durant les années de guerre, nous avions appris à ne pas répondre.
Les gens parlaient et évoquaient des scènes, mais pas tout, s’avéra-t-il. Certaines abominations étaient au-delà des mots et demeuraient de sombres secrets. Par exemple, l’enclos « Keffer ». Chaque fois que quelqu’un prononçait ce mot, on le faisait taire. Une nuit j’entendis l’un des réfugiés dire : « Il y a des horreurs dont il est interdit de parler.
— Pourquoi ? s’étonna un autre réfugié.
— Je ne peux pas t’expliquer.
— Nous sommes obligés de tout raconter, afin que tout le monde sache ce que l’on nous a fait subir.
— Je ne vais pas me disputer avec toi.
— Si nous ne sommes pas témoins, qui témoignera ?
— De toute façon, on ne nous croira pas. »
Cette discussion, comme tant d’autres, n’éclaircit rien. Il y avait des horreurs qu’on détaillait et d’autres dont personne n’osait parler. Comme je l’ai déjà dit, j’ai entendu parler de l’enclos « Keffer » en Italie, bien que j’eusse saisi quelques détails troubles auparavant. Une nuit j’entendis de la bouche d’un rescapé du camp de Kaltchund des précisions sur l’enclos. C’était un petit homme solide et large d’épaules auquel la guerre n’avait rien ôté de sa robustesse. Son visage était rugueux comme celui d’un boxeur. Son attitude disait : Je suis prêt pour une autre guerre.
Il ignorait apparemment l’interdiction, décrétée par les réfugiés, de toute évocation de cette horreur. Ils tentèrent de l’arrêter au début mais il ne comprit pas, ou les ignora, et il s’entêta à raconter : « L’enclos “Keffer” était une partie indissociable du camp de Kaltchund, et de certains endroits on pouvait le voir presque entièrement. C’était l’enclos des chiens-loups utilisés pour monter la garde, pour la chasse, et principalement pour les chasses à l’homme. On faisait venir les chiens dressés d’Allemagne, ils étaient soignés par les gardiens et les officiers. Le soir on les sortait pour les chasses à l’homme, et tous voyaient alors combien ils étaient grands et fiers, et combien ils ressemblaient plus à des loups qu’à des chiens.
« Kaltchund était un camp de travail métallurgique où l’on fabriquait des munitions. Seuls des hommes forts y étaient amenés, et malgré les conditions difficiles ils tenaient le coup un an, parfois plus. Si des femmes faisaient partie du convoi, elles étaient frappées et renvoyées là d’où elles venaient. Une fois, quelques vieilles femmes furent amenées et aussitôt exécutées. Un jour arriva un convoi dans lequel se trouvaient des petits enfants. Le commandant du camp ordonna de les déshabiller et de les pousser dans l’enclos. Les enfants furent dévorés aussitôt, apparemment, car nous n’entendîmes pas de cris.
« Et cela devint une habitude. Chaque fois qu’arrivaient au camp des petits enfants (et il en arrivait quelques-uns chaque mois), ils étaient déshabillés et poussés dans l’enclos.
« Un jour il se passa une chose étonnante : les chiens dévorèrent leurs victimes à l’exception de deux d’entre elles, et plus encore : les enfants étaient debout et les caressaient. Les chiens semblaient contents, et les gardiens aussi. À partir de là, les gardiens prirent l’habitude de jeter des morceaux de viande aux chiens et des bouts de pain et de fromage aux enfants. Le commandant du camp faisait visiter l’enclos à ses invités.
« Mais l’enclos, en fin de compte, n’était pas un lieu sûr. Des chiens-loups sont des chiens-loups. Si on les affame, ils ne connaissent pas la pitié. Même des enfants qui étaient dans l’enclos depuis plusieurs semaines furent dévorés.
« S’il n’y avait eu l’enclos, le camp de Kaltchund aurait été considéré comme supportable, mais l’enclos faisait de ce camp de travail un camp de la mort. À Kaltchund, les gens n’étaient pas exécutés, mais la vision des enfants conduits vers leur mort était aussi notre défaite. Rien d’étonnant à ce que les suicides y fussent nombreux. »
Le rescapé poursuivit : « Une fois nous vîmes un enfant hors de l’enclos. Il rampait à quatre pattes près de la clôture et faisait des signes aux chiens. L’extérieur l’effrayait apparemment plus que les chiens à l’intérieur et il préférait retourner dans l’enclos.
« Une nuit, un enfant se sauva de l’enclos et arriva jusqu’à notre baraquement. Son apparence faisait peur. Son visage et son cou étaient violemment meurtris mais il ne se plaignait pas et ne pleurait pas. Les gens essayèrent en vain de faire sortir un son de sa bouche. Plus tard il laissa échapper quelques syllabes qui ressemblaient à des aboiements hachés.
« Le risque était grand mais nous étions prêts à le courir, et nous le cachâmes donc dans une caisse. La nuit nous ôtions le couvercle, nous lui donnions à boire et à manger. La pensée que nous avions un enfant dans le baraquement changea nos vies ce même automne. Il y avait une forte compétition entre nous, chacun se battait pour lui donner sa part.
« De temps a autre, il semblait qu’il se remettait et que ses blessures guérissaient. Au fil des jours nous améliorâmes la caisse et nous lui arrangeâmes un coin pour y mettre un petit bidon d’eau. Une nuit, en soulevant le couvercle, nous vîmes que l’enfant ne respirait plus. Nous avions peur de sortir et nous l’enterrâmes dans le baraquement. Dès lors, il fut encore plus présent parmi nous. Nous étions étrangement persuadés qu’une nuit il se lèverait pour nous parler.
« Ce fut ainsi jusqu’à l’arrivée des Russes. Lorsque l’armée rouge entra dans le camp, il y avait deux enfants dans l’enclos. On les fit sortir et on les emmena au bureau des enquêtes. Les enfants étaient ahuris, ils balbutièrent quelques syllabes hachées, haussèrent les épaules, et l’un d’eux trépigna, mais aucune phrase ne sortit de leur bouche. Les enquêteurs essayèrent de leur parler en yiddish et en polonais. Finalement, un vieil homme fut amené au baraquement et il essaya de les amadouer en hongrois. Tout cela en vain. Les enfants avaient été sauvés, mais leur langue avait été mutilée.
« Un rescapé fit irruption et raconta aux enquêteurs, en bégayant d’émotion, ce qu’avait été l’enclos et ce que les enfants avaient subi. L’un des enquêteurs refusa de le croire et demanda qu’on fasse venir un autre témoin. L’autre témoin, un homme grand et fort, confirma qu’il avait vu de ses propres yeux comment les chiens avaient dévoré les enfants, car il travaillait aux fours et de là-bas, et seulement de là-bas, on voyait l’enclos dans sa totalité. »
Le rescapé conclut sur un autre ton : « À Kaltchund, les survivants ne se dispersèrent pas immédiatement après la libération. Un infirmier militaire lava les deux enfants et les pansa. Un ahurissement effrayant régnait dans leurs yeux. Ils restaient assis sur leurs lits la majeure partie de la journée, figés dans le silence. Finalement, il leur arriva ce qui arrivait aux adultes rescapés : ils commencèrent à se battre, et il fallut les séparer. »
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