Histoire d'une vie
Chapitre 26
Quelques mois avant la mort d’Agnon, je passai près de sa maison à Talpiot. Une fenêtre était ouverte, de la musique s’en échappait. Je sentis quelque chose d’inhabituel. Je passai et repassai devant la fenêtre sans oser frapper à la porte. Finalement je pris mon courage à deux mains et me lançai. Agnon ouvrit et se réjouit de me voir. Il s’avéra qu’il avait écouté les informations et s’était endormi dans son fauteuil. « Ce n’est pas bien de laisser la radio allumée. Je suis content que tu m’aies réveillé », s’excusa-t-il. Il alla aussitôt me préparer un café.
J’aimais l’écriture d’Agnon depuis que je l’avais découverte. Il fut mon guide au milieu de la grande confusion dans laquelle j’étais plongé au début de ma route. La rencontre avec l’écrivain fut plus complexe : un homme imprégné d’ironie, une ironie si fine qu’elle en devenait parfois imperceptible pour l’interlocuteur. Agnon était entouré d’une foule d’admirateurs, parmi lesquels bon nombre de professeurs et d’inconditionnels imbéciles. Rien d’étonnant à ce qu’il se protégeât par l’ironie. Le malheur est que cette rhétorique s’élabora chez lui au fil du temps au point de devenir une seconde nature. Il ne pouvait plus s’en passer.
Lorsque je commençai à écrire, dans les années cinquante, il était considéré comme le plus grand écrivain du pays. Tout le monde le couvrait de louanges. La critique se penchait sur les aspects les plus importants et les plus insignifiants de son œuvre. Puis, comme il arrive souvent, on cessa presque de le lire. Le savait-il ? En était-il conscient ? Difficile d’en juger. Il était empêtré en lui-même, ne parlait la plupart du temps que de lui, il avait toujours quelque récrimination envers ceux qui lui avaient barré la route, ne l’estimaient pas, le harcelaient de lettres, abondaient dans le sens de la rue ou disaient du mal de ses livres. Il y avait en lui, sans aucun doute, des vertus exceptionnelles, un grand discernement à l’égard des êtres et des situations, mais il les manifestait peu. L’égoïsme, lui, était bel et bien visible.
Ce soir-là j’avais en face de moi un Agnon différent, comme sorti de sa cachette. Contrairement à son habitude, il ne parla pas mais questionna, avec attention, comme s’il me rencontrait pour la première fois et tentait de résoudre une énigme. Je lui racontai ce qui m’était arrivé pendant la guerre, sans entrer dans les détails, car je savais que son attention serait de courte durée, mais ce soir-là il devait avoir envie d’en entendre plus, il me questionna sans relâche. Finalement il dit : « Tu as vu tant de choses dans ton enfance ; cela doit bien remplir trois livres. » Puis il dit quelque chose à quoi je ne m’attendais pas : « Moi, finalement, je n’ai pas poussé dans la fange de la vie, ni dans la poussière des routes. Toute ma vie j’ai pris la poussière entre les livres, ou j’ai écrit. Si j’avais été un forgeron dans son atelier, un paysan travaillant la terre ou un artisan relié aux objets et aux choses, j’aurais été un écrivain différent. » Je sentis qu’il parlait sincèrement. Cela fait des années que l’on parle du symbolisme dans l’écriture d’Agnon et il s’avère qu’Agnon lui-même, comme tout vrai écrivain, préférait le concret au symbolique.
À plusieurs reprises ce soir-là, il me demanda ce que j’avais fait seul dans les bois, ce que j’avais mangé, comment je m’étais couvert la nuit. Lorsque je lui parlai des Ukrainiens chez qui j’avais travaillé, il me demanda de lui répéter ce qu’ils me disaient, en reprenant leurs propres mots. De son côté il me parla longuement de sa ville natale, de ses érudits et de ses rabbins, et de Jacob Frank le maudit, qui avait infiltré son venin dans bien des âmes.
C’était Agnon débarrassé de lui-même. Ce soir-là il voulut me raconter ce que ne m’avaient pas dit mes parents, ce que je n’avais pu entendre à cause de la guerre, comme s’il me disait : « Tout écrivain doit avoir sa ville, son fleuve, ses rues. Tu as été exilé de ta ville et des villages de tes ancêtres ; au lieu de puiser un enseignement en eux, tu as puisé dans les forêts. » Il me révéla bon nombre de détails inconnus de moi sur ma ville, comme s’il souhaitait m’équiper pour longtemps. L’ironie avait disparu de sa voix, remplacée par la nostalgie. J’aimai cette voix, elle me rappelait celle d’À la fleur de l’âge.
Ce soir-là, se tenait devant moi un vieil homme accablé par sa vieillesse, qui savait que les honneurs et les belles paroles qu’on avait répandus sur lui n’étaient que des fétus de paille, et que ce qui survivrait au temps était cette même voix dénuée d’ambiguïté, de sophistication ou d’ironie, la voix qu’il avait héritée de ses pères, celle d’À la fleur de l’âge, Tehila et L’Hôte de passage. Cette voix était la vraie voix. Les déguisements, les élaborations savantes n’étaient rien d’autre, finalement, qu’un vêtement nécessaire peut-être au plaisir de l’oreille, mais ce n’était pas l’essentiel. Ce soir-là il me parla sur le ton mélodieux de ses pères, le même que celui de mes grands-parents, là-bas dans les Carpates, ou du moins ce qu’il m’en restait. Il me parlait simplement et me raconta que, dans sa jeunesse, il s’efforçait chaque matin de compulser un livre saint pour en faire surgir la mélodie et la sainteté. Il n’y réussissait pas toujours. Parfois les livres semaient le trouble en lui. Il me conseilla d’étudier les livres de Rabbi Nachman, et pas seulement ses histoires, qui étaient à la mode, mais le Likoutei Moharan, un livre rempli de secrets célestes et humains. Tandis qu’il me parlait, une lumière éclairait son front, et je vis qu’il ne s’agissait pas de l’Agnon d’hier ou d’avant-hier, mais d’un Agnon relié aux Carpates qu’avaient sillonnées le Baal Chem Tov et ses disciples, sa terre et ma terre, et il lui était important ce soir-là que je sache d’où je venais et où je devais aller.
Ensuite il me parla de son livre Des jours terribles auquel il avait travaillé de longues années afin que les Juifs puissent avoir entre les mains un livre pour la période de Rosh Hashanah à Kippour, mais malheureusement il n’avait plu ni aux critiques ni au public et était resté orphelin.
Il se faisait déjà tard et je fis mine de m’en aller. Agnon me retint et dit : « Assieds-toi, pourquoi se dépêcher ainsi ? » Je sentis que la solitude lui pesait et qu’il avait du mal dans ce face-à-face avec lui-même. Il me confia aussi qu’il pensait souvent ces derniers mois à son père et à sa mère. S’il en était encore capable, il parlerait d’eux à nouveau d’une façon totalement différente. Il y avait plusieurs défauts qu’il souhaitait corriger, mais cela nécessitait des forces qu’il n’avait plus désormais. Naguère il se tenait debout devant son pupitre et écrivait de longues heures, mais à présent l’écriture lui était devenue pénible. C’est ainsi que je me séparai de lui. Mon cœur me disait que je ne le verrais plus, et il disait juste.
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