Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 22 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 21

 

Mon journal des années 1950-1952 – mes années de service militaire – est presque vide. Ces années-là, je n’avais pas de coin à moi et c’est ce que reflète le journal. À l’armée, particulièrement durant les longues heures d’attente, je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Je dis « je lisais », mais j’avalais plutôt, sans le moindre discernement, comme pour essayer de rattraper tout ce que j’avais manqué. Ma culture personnelle, insignifiante, me faisait souffrir au propre comme au figuré.

Cependant, je le redis, ce n’est pas dans les livres que j’ai puisé la connaissance et le sens, mais dans la vie même. Cette fois je me trouvais dans un cadre militaire rigide : les rassemblements du matin et ceux du soir, la rigueur apportée à l’habillement, les lits à mettre en ordre et le nettoyage de l’arme. J’avais connu la souffrance dans le ghetto et le camp ; à présent ce n’était plus la souffrance de la faim ou de la soif mais une pression psychologique. Là-bas, j’avais ressemblé à un animal qui tente de se faire petit, de se camoufler, de se dérober, de disparaître, et il y avait dans cette dérobade au-dessus du gouffre une joie enfouie de faible, et parfois une joie maligne. À présent j’avais dix-huit ans et j’étais étrangement lourd. L’uniforme, censé m’inspirer de la fierté, n’avait pas redressé ma stature. Au contraire, je me sentais assujetti et emprisonné. L’armée au début des années cinquante était très dure. Après des années de clandestinité, elle se voulait une armée comme les autres. Et comme toute révolution, celle-ci versa aussi dans les extrêmes. La discipline était assortie d’humiliations et de décisions arbitraires. Je souffrais de l’enfermement et de la domination, et pour surmonter ma détresse j’adoptai là aussi la ruse que je connaissais depuis mon enfance : la contemplation.

La contemplation possède plusieurs facettes : lorsqu’on est en position d’observateur, on se trouve à l’extérieur, légèrement surélevé et éloigné. La distanciation vous informe qu’untel qui vous crie dessus crie peut-être sur son père ou sa mère. Vous vous êtes trouvé seulement par hasard sur son chemin, et untel, qui ne crie pas, est parfois pire que celui qui crie. Pour fayoter auprès de ses supérieurs, il vous oblige à des marches nocturnes, vous ordonne de creuser des trous carrés, afin de prouver à ses commandants que sa compagnie ne lambine pas. Celui qui est obséquieux dès son jeune âge le demeure toujours, et ceux qui appartenaient à cette catégorie, à mon grand étonnement, en portaient les signes extérieurs : ils étaient lourds, et malgré leur jeunesse déjà rembourrés d’une honnête couche de graisse. La contemplation soulage quelque peu du malheur et de l’apitoiement sur soi ; plus on contemple, plus la douleur diminue.

Dans mon enfance déjà, j’aimais contempler. Je restais des heures près de la double fenêtre et regardais la neige tomber. L’été je m’installais dans le jardin et j’observais les fleurs et les animaux domestiques qui peuplaient la cour. La contemplation me procurait toujours du plaisir, le plaisir de me fondre avec ce qui surgissait sur mon chemin. Ce n’est que plus tard, vers six ou sept ans, que je commençai à remarquer les détails et les formes. Par exemple, le chat de notre voisine qui portait un ruban rose, et la voisine, une petite femme ronde vêtue d’une longue robe au décolleté profond, portant dans les cheveux un ruban qui rappelait celui noué autour du cou de son chat. Elle n’était pas mariée mais avait un amant officier dans l’armée roumaine, lequel venait chez elle chaque soir. Ses bottes étaient munies d’éperons, signe qu’il servait dans la cavalerie.

Notre maison était conçue pour deux familles ; notre chambre à coucher était mitoyenne avec la sienne, de même que notre salle de bains. Elle passait la majeure partie de ses journées à se pomponner dans son bain, en prévision de la venue de l’officier la nuit. Lorsqu’elle sortait sur le pas de la porte dans son peignoir rose, son ruban dans les cheveux, elle exhalait un parfum capiteux. Maman la considérait avec répugnance, et moi, a contrario, j’aimais la contempler. Telle une actrice, elle changeait de robe presque toutes les heures, gardant les plus éclatantes pour la nuit. Elle ressemblait à un animal mais j’ignorais lequel. Son amant avait la démarche d’un cheval, et lorsqu’il grimpait les escaliers je m’attendais à ce qu’il hennisse d’un instant à l’autre.

Notre voisine et son amant comptent parmi les visions les plus précises gravées dans ma mémoire. Son air douceâtre, les fauteuils et les canapés qu’elle couvrait de dizaines de coussins, les tapis épais, les bougies disposées dans des coupelles de porcelaine, les tableaux – des huiles accrochées tout au long des murs – sur lesquels apparaissaient une multitude d’anges. Notre maison, comparée à la sienne, semblait sombre et monacale, austère, et si ce n’étaient quelques gravures que Maman avait achetées avec beaucoup de soin, les murs de la maison eussent été presque nus.

Nous habitions ainsi côte à côte. Nous connaissions son emploi du temps et elle le nôtre. Parfois elle me demandait si je m’ennuyais. « Je ne m’ennuie jamais », lui avais-je répondu, ce qui l’avait étonnée. Lorsque nous fumes chassés de la maison vers le ghetto, elle resta sur le pas de sa porte, son chat dans les bras, nous regardant comme si nous avions perdu la raison, et non pas comme si on nous chassait vers la mort.

Ensuite vinrent les jours de la faim dans le ghetto, déjà sans Maman et seulement avec Papa, qui était aux travaux forcés la majeure partie de la journée. Nos voisins, le pharmacien Stein et le comptable Feingold, ne furent enrôlés pour aucun travail, et ils se ruaient partout où l’on distribuait de la nourriture. Ces honnêtes gens étaient méconnaissables. Papa était en colère après eux et leur métamorphose, mais moi je les observais. Le ghetto les avait effectivement changés. Leurs visages étroits s’étaient élargis et une certaine rougeur étrangère était apparue sur leurs joues. Ils étaient devenus des bêtes de ghetto et ne reculaient devant aucun moyen. Mon père penchait toujours vers le sentimentalisme, pour reprendre le terme employé par Schiller. Si quelque chose lui déplaisait, il le blâmait ou le considérait comme nul. Il haïssait le laid, le distordu, l’immoral. Il considérait qu’accorder un regard à ces choses valait acquiescement. Plus encore, l’observation était à ses yeux un plaisir suscité par la laideur, une absence de prise de position. Un homme est jugé sur ses actes, pas sur ses pensées, telle était la règle selon laquelle il vivait. Il refusait d’accepter la réalité sereinement. Il voulait toujours corriger, ou tout au moins améliorer.

J’avais, semble-t-il, hérité de ma mère le penchant pour l’observation. Je la surprenais fréquemment près de la fenêtre, en contemplation. Il était difficile de savoir si elle contemplait le paysage qui s’offrait à la fenêtre ou si elle était à l’écoute de ce qui s’élevait de son âme. Je ne l’ai jamais vue contempler des êtres. Elle avait une perception, souvent fine, de la morphologie d’untel ou de l’attitude d’untel, mais elle n’observait jamais directement les personnes. L’observation directe était pour elle une forme d’intervention et d’intrusion dans l’intimité.

Durant les jours de famine au ghetto, alors que j’étais déjà un enfant abandonné, je restais des heures dans les escaliers d’immeubles désertés, ou sur des places avec les vieux, ou près d’une flaque – assis et contemplatif. La contemplation me procurait le plaisir que l’on trouve dans la sensation d’être oublié de tous : un balcon triangulaire, un vieux qui agitait sa canne et frappait subitement un chien, ou une femme assise en train de jouer seule aux cartes. Un instant de contemplation ne vous offre pas la plupart du temps de nouvelles pensées mais vous remplit de couleurs, de sons et de rythmes. Il peut vous doter d’un réservoir de sensations qui vous accompagnent longtemps. Une vraie contemplation, comme la musique, est dénuée de contenu matériel.

Au temps du ghetto, j’avais huit ans et je ne pensais pas, et si j’avais des pensées, elles concernaient des besoins vitaux. Je passais des heures assis à contempler. Les visions s’écoulaient vers moi et m’emplissaient de joie. Dans mon sommeil, les visions de la journée devenaient surdimensionnées ou effrayantes. Un jour, vers la fin de l’existence du ghetto, j’étais assis sur une place et je regardais un groupe de vieux se réchauffer au soleil. Soudain l’un d’eux se leva, vint vers moi et me gifla. Je fus si stupéfait que je restai sans bouger. Le vieux, voyant que je ne bougeais pas, me gifla de nouveau et cria : « Maintenant tu ne regarderas plus. Maintenant tu sauras qu’on ne regarde pas. »

Ces gifles, qui m’avaient atteint sans que je m’y attende, sont les prémices de ma conscience. À présent je savais que la contemplation n’est pas qu’une affaire entre soi et soi, elle concerne les gens, et peut-être les blesse-t-elle. « Maintenant tu ne regarderas plus », ces mots résonnaient en moi. Comme si j’avais été pris en train de voler, ou de frauder. Jusqu’alors je n’étais pas conscient de mon aspiration à la clandestinité.

On n’anéantit pas un désir violent comme celui de la contemplation par une gifle, et pourtant, après ces gifles, je perdis la contemplation spontanée et empathique qui durait parfois des heures. Dès lors, elle devint furtive, volée. Pour surmonter la peur, j’usai d’une nouvelle ruse : je commençai à épier les bruits. En épiant, on devine le visage de celui qui parle, s’il est grand ou petit, possède des manières agréables ou est méchant. Si la contemplation avait été l’une des sources de ma joie, cette joie était à présent mêlée d’un sentiment de transgression.

La période de l’armée avait été une pénible épreuve. Je vivais depuis quatre ans en Israël et tout n’était encore que chaos. Les langues que j’avais apportées avec moi s’éteignaient, et l’hébreu, laborieusement acquis, n’était pas fluide dans ma bouche. Mais plus pénible que tout cela était la question de l’appartenance. Qui étais-je et qu’étais-je dans cette terre d’été, à côté des longues baraques de recrues de Tzrifin ? Certes, il y avait dans ma promotion un grand nombre d’immigrants, mais ces derniers me semblaient plus impliqués dans ce qui se passait à l’armée, et surtout plus forts. Les longues années de guerre m’habitaient encore et la vie à l’armée m’apparaissait comme la continuité de ces années-là, mais sous un autre visage : à la peur des arbres de la forêt ou du paysan ruthène qui pouvait soudain reconnaître l’enfant juif en moi se substituait une autre peur, celle du sergent qui s’acharnait sur moi jour et nuit.

J’avais survécu à la guerre non pas parce que j’étais fort ou que j’avais combattu pour ma survie. Je ressemblais plutôt à un petit animal qui aurait trouvé un refuge temporaire dans un abri d’infortune, se nourrissant de ce que l’instant lui proposait. Le danger avait fait de moi un enfant attentif à son entourage et à lui-même, mais pas un enfant robuste. Je restais des heures assis dans la forêt, à contempler la flore, ou près d’un ruisseau à suivre des yeux son cours. La contemplation me faisait oublier la faim et la peur, et des visions de la maison me revenaient. Ces heures étaient peut-être les plus plaisantes, s’il est permis d’utiliser cet adjectif lorsque l’on évoque le temps de la guerre. L’enfant sur le point d’être oublié dans cette solitude sauvage, ou d’être tué, redevenait le fils de son père et de sa mère, se promenant avec eux l’été dans les rues, un cornet de glace à la main, ou nageant avec eux dans le Pruth. Ces heures de grâce me protégèrent de l’anéantissement spirituel. Plus tard aussi, après la guerre et à la Alyat Hanoar, sur les routes, je m’asseyais et contemplais, m’entourant de visions et de sons, me reliant à ma vie antérieure, heureux de ne pas être un parmi des milliers, privé de visage.

À l’armée, cette expérience de la clandestinité me fut ôtée. Je n’avais pas une heure à moi. Pour surmonter cette détresse, j’appris à observer même lorsque je me trouvais dans une foule bruyante, non par une contemplation qui éveille l’âme, une contemplation joyeuse qui ouvre l’esprit, mais par une observation concrète : qui est bon ? qui est méchant ? qui est égoïste ? qui est généreux ?

À l’armée, je découvris combien l’expérience de mon enfance dans le ghetto et les camps était ancrée en moi. À la Alyat Hanoar, le slogan écrit et non écrit était : Oublie, prends racine, parle hébreu, améliore ton apparence, cultive ta virilité. Ces sentences valaient de manière explicite et implicite. Celui qui les avait intégrées, adoptées, et qui vivait en s’y conformant avait plus de facilités à l’armée. Mais que faire si, dans mon cas, c’est justement à l’armée que refaisaient surface les visions du ghetto et des camps ? Je me trouvais de nouveau enfermé et menacé. J’étais jaloux de mes camarades qui venaient comme moi des camps, mais chez qui la mémoire était comme anéantie. Eux, si l’on peut dire, étaient libérés du passé et ancrés dans cette nouvelle réalité, prenaient plaisir à la nourriture, au soleil, aux entraînements de jour et de nuit. Chez moi, comme un fait exprès, le temps du ghetto et des camps devint plus palpable et plus proche. Si, à l’époque de la Alyat Hanoar, il me semblait parfois que le passé avait sombré en moi et s’était perdu, le temps de l’armée fit émerger des profondeurs des images que je n’avais pas vues depuis des années. À ma stupéfaction elles étaient claires, comme si elles dataient de la veille.

L’armée ne m’affaiblit pas. Au contraire, c’est là-bas que prit corps en moi le vieux désir de contempler. Dans l’état de contemplation, on recule à l’intérieur de soi, on baigne dans une musique intérieure. On se construit un abri, ou parfois on s’élève pour observer de loin. Je ne savais pas alors que la contemplation me préparait en secret au rôle que le destin m’avait choisi.

À cette époque, j’appris qu’un homme ne voit jamais que ce qu’on lui a déjà montré. Dans le ghetto et les camps, j’avais vu des gens dans tout leur égoïsme, leur bassesse, mais aussi leur générosité. Il est vrai que la bassesse était fréquente et la générosité rare, mais ce qui avait été conservé dans la mémoire était justement les instants les plus clairs et humains, ou la victime sortait de son égoïsme étroit et se sacrifiait pour un ami. Ces instants rares ne faisaient pas qu’élever une lumière dans l’obscurité, ils ancraient en vous la foi en l’idée que l’homme n’est pas un insecte.

À l’armée, j’ai rencontré de nombreux soldats généreux qui m’ont tendu la main. J’avais perdu une gourde et devais être jugé pour perte de matériel : un soldat anonyme vint et m’en tendit une. Mon dernier sou était dépensé et je n’avais pas de quoi acheter un paquet de cigarettes : un autre m’avança un billet. À cette époque, je n’avais personne en Israël et ces justes cachés apparaissaient dans des moments où le désespoir était sur le point de me submerger.

J’ai réfléchi à cela. Chaque être qui a été sauvé pendant la guerre l’a été grâce à un homme qui, à l’heure d’un grand danger, lui a tendu la main. Nous n’avons pas vu Dieu dans les camps mais nous y avons vu des justes. La vieille légende juive qui dit que le monde repose sur une poignée de justes était vraie alors, comme elle l’est aujourd’hui.

Le temps passé à l’armée a compté pour moi, non parce qu’il m’a endurci ou inculqué de nouvelles valeurs, mais parce qu’il m’a mené aux sources de ma vie. Ma vie qui m’avait échappé pendant la guerre et dont le souvenir s’était de plus en plus dissous ressuscita précisément à l’armée. Là, il m’apparut clairement que le monde que j’avais laissé derrière moi – les parents, la maison, la rue et la ville – était vivant et présent en moi, et tout ce qui m’arrivait, ou m’arriverait à l’avenir, était relié au monde qui m’avait engendré. Dès lors que cela m’apparut, je n’étais plus un orphelin qui traînait sa condition mais un homme qui avait prise sur le monde.

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