Histoire d'une vie
Chapitre 14
La guerre avait produit beaucoup d’enfants étranges, mais Chiko était unique en son genre. Sa mémoire, disait-on, était incomparable. Il pouvait répéter trente nombres comme s’il n’y en avait pas trente mais trois, sans être pris en défaut. Je le vis pour la première fois dans un camp de réfugiés en Italie, en route vers Israël. Il errait alors avec un groupe d’enfants artistes de sept ou huit ans. Il y avait parmi ces enfants des jongleurs, des cracheurs de feu et un garçon qui marchait sur une corde tendue entre deux arbres ; il y avait aussi une petite chanteuse, Amalia, qui possédait une voix d’oiseau. Elle ne chantait pas dans une langue connue mais dans sa langue à elle, qui était un mélange de mots dont elle se souvenait, de sons des prairies, de bruits de la forêt et de prières du couvent. Les gens l’écoutaient et pleuraient. Il était difficile de savoir de quoi parlaient ses chansons. Il semblait toujours qu’elle racontait une longue histoire pleine de mystérieux détails. Son ami de sept ans dansait à côté d’elle, et parfois seul. Amalia aimait le regarder danser, comme si elle avait été sa grande sœur. Elle avait son âge, ou peut-être un peu moins, mais son regard était adulte, empreint d’inquiétude et du désir de le protéger. Il y avait aussi un enfant qui jouait de tristes chansons russes à l’harmonica. Il avait six ans mais paraissait plus jeune. On avait adapté une caisse spécialement pour lui, sur laquelle il se tenait et jouait.
Ces petites troupes s’étaient formées sur les routes. Elles allaient d’un camp à l’autre et, la nuit, elles divertissaient les gens fatigués par la guerre et fatigués d’eux-mêmes. Nul ne savait, à ce moment-là, que faire de sa vie sauve. Il n’y avait pas de mots, et les mots qui subsistaient du passé semblaient fades. De temps à autre surgissait un émissaire ou un homme dont les mots s’écoulaient facilement. Il utilisait des mots d’avant-guerre qui résonnaient comme un rabâchage fastidieux. C’est seulement chez les petits enfants que demeurait une certaine fraîcheur dans la parole. J’entends par là les tout-petits, car ceux de douze-treize ans étaient déjà corrompus ; ils trafiquaient, changeaient de la monnaie, volaient et pillaient, comme les adultes. Mais contrairement aux adultes ils étaient agiles. Les années dans la forêt leur avaient appris à sauter, grimper et courir tout en restant courbés. Ils avaient longuement contemplé les animaux et en avaient tiré un enseignement.
Nous ne savions pas alors que la langue des enfants était une nouvelle langue. Elle s’exprimait dans toutes leurs attitudes, dans la façon qu’ils avaient de se tenir debout ou assis, de chanter ou de parler. Leur langue était directe, sans aucune feinte.
Chiko avait sept ans et sa mémoire ébahissait ses spectateurs. Il avait commencé par répéter une multitude de nombres sans se tromper. Puis son imprésario lui apprit à raconter des histoires, et il s’exécuta. L’imprésario, un homme rusé, comprit rapidement que Chiko était une mine d’or et il agit en conséquence. Il lui apprit quelques passages des psaumes, le El Malé Rahamim et le kaddish des orphelins. Il lui apprenait à prier à l’ancienne car lui, l’imprésario, était fils de chantre. En peu de temps, Chiko connut les passages par cœur. Il y avait dans la troupe de Chiko un enfant acrobate, un joueur d’harmonica, Amalia et son ami, mais il les éclipsait tous car il apparaissait toujours à la fin et captait toute l’attention. La prière de Chiko, il faut le reconnaître, était différente de tout ce qu’on avait pu entendre jusque-là. Ce n’était pas une prière larmoyante ni suppliante, mais une prière simple, sans effets de mélodie ni trilles, une prière directe, connue des seuls Patriarches.
Tous les regards étaient tournés vers Chiko. Il apportait aux gens ce dont ils avaient besoin à cette époque : un peu de foi perdue, et un lien avec leurs chers disparus. Il n’était pas sûr que Chiko comprenait ce qui sortait de sa bouche. Sa prière était si limpide et spontanée que les gens pleuraient comme des enfants.
Comme il avait beaucoup de succès, ses camarades de troupe cessèrent de se produire et Chiko remplit les soirées tout seul. « C’est un descendant de hassid, disait-on, c’est un enfant prodige, une réincarnation. Avez-vous déjà vu un enfant de sept ans qui connaît le livre de prières par cœur ? »
Son imprésario amassait une fortune et trimballait sa petite troupe d’un endroit à l’autre. Chiko se produisait chaque soir, et parfois en matinée. L’imprésario prenait soin de le nourrir et de lui donner à boire, et si Chiko refusait de manger, il le grondait et le forçait. Chiko mangeait et grossissait. Mais voyez le prodige : malgré la prise de poids et les nombreux spectacles, la voix de Chiko resta claire. Elle devenait plus pure de semaine en semaine. Ceux qui l’avaient entendu une fois étaient fascinés. Ce fut ainsi tout l’été. Durant l’hiver, l’imprésario retapa une cabane abandonnée, y disposa des bancs et posta un garde à l’entrée. Il était persuadé que ses gains allaient augmenter.
Mais la cabane si prometteuse n’apporta pas la chance. Le soir de l’inauguration, Chiko s’enrhuma et resta au lit, brûlant de fièvre. Il fut fiévreux deux semaines, et lorsqu’il se releva enfin de sa maladie, il avait oublié toutes les prières. L’imprésario tenta vainement de les lui apprendre à nouveau, en y consacrant tous ses efforts. Une sorte de stupeur bleutée régnait dans les yeux de Chiko, comme s’il ne comprenait pas ce qu’on lui disait. « Chiko, Chiko ! » le secouait l’imprésario. Mais il ne redevint pas celui qu’il avait été.
En désespoir de cause, l’imprésario fit monter sur scène Amalia et son ami, ainsi que le joueur d’harmonica. Ils étaient excellents et se surpassaient, mais ils ne pouvaient concurrencer Chiko. « Où est Chiko ? » rugissait le public avec une colère contenue. L’imprésario n’eut d’autre choix que de le faire monter sur scène afin que tous voient qu’il était bel et bien vivant, et Chiko, qui un mois auparavant se dépêchait de monter sur scène et entonnait aussitôt une prière, resta pétrifié sur l’estrade. De ses yeux bleus émanait une stupéfaction effrayante.
Ainsi s’éteignit son étoile. Amalia, son ami et les membres de la troupe déployaient tous leurs efforts mais les gens refusaient désormais de dépenser de fortes sommes pour assister au spectacle. La nuit, l’imprésario blâmait la paresse de Chiko et son absence de volonté. Finalement il menaça de l’envoyer en Palestine, où la chaleur était écrasante et où les gens travaillaient du matin au soir. Il était difficile de savoir ce que Chiko pensait de tout cela. Les paroles de l’imprésario semblaient lui faire mal, car sa bouche se contractait et son épaule droite bougeait dans un mouvement involontaire. La troupe souffrait à cause de l’imprésario mais ses membres ne le quittèrent pas. « Fuyez », les encourageaient les gens, mais manifestement ils étaient habitués à l’imprésario et à ses folies.
À la fin de l’hiver, quelques personnes se jetèrent sur l’imprésario et le frappèrent. Ce dernier ne se déclara pas facilement vaincu. Il gémissait et criait : « Les enfants sont à moi, rien qu’à moi, je les ai élevés depuis la fin de la guerre et je suis leur père spirituel. » Les suppliques ne lui furent d’aucun secours. Tandis qu’il gisait à terre et se vidait de son sang, on fit monter les enfants dans une camionnette qui les emmena au rivage où mouillait un bateau.
La troupe se produisit sur le pont soir après soir, de Naples à Haïfa, et parfois même dans la journée. Chiko ne retrouva pas la mémoire mais il chantait le El Malé Rahamim avec beaucoup d’émotion. Son visage avait mûri, il avait l’air d’avoir neuf ans. Une grande femme, originaire de Transylvanie, l’enveloppa dans son pull et ne le quitta pas de tout le voyage.
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