Histoire d'une vie
Chapitre 7
J’ai rencontré des gens merveilleux durant les longues années de guerre. Dommage que le tumulte fut si grand et que je fusse un enfant. Pendant la guerre on ne tenait pas compte des enfants. Ils étaient le brin de paille que tout le monde piétinait, et pourtant il se trouva quelques personnes remarquables qui, dans la tourmente, adoptèrent pour un temps un enfant abandonné, lui donnèrent une tranche de pain et l’enveloppèrent dans un manteau.
En route vers l’Ukraine, j’ai vu dans une gare bondée de déportés une femme qui avait recueilli un enfant de quatre ans. L’enfant était échevelé, et la femme, assise sur son baluchon, le peignait avec des gestes lents, comme si elle ne se trouvait pas dans une gare de déportation mais dans un jardin public. Le visage pâle de l’enfant était rempli d’étonnement, il semblait comprendre qu’il s’agissait là d’une grâce à laquelle on avait droit une seule fois dans la vie.
Dans la soirée, un grand train de marchandises fit irruption en gare et ses portes s’ouvrirent. Les gendarmes ukrainiens faisaient siffler leurs fouets et il y eut une immense panique. La femme, qui savait apparemment ce qui nous attendait, implora l’enfant de s’enfuir et lui désigna un passage sous l’escalier, mais l’enfant était collé à ses jambes et suppliait : « Je ne veux pas. » Lorsqu’elle se mit à le tirer, il murmura : « J’ai peur.
— Il est interdit d’avoir peur, dit la femme en élevant la voix.
— J’ai peur, répéta l’enfant, comme s’il désirait faire pénétrer les mots dans le cœur de la femme.
— Il est interdit d’avoir peur », dit-elle d’une voix agressive.
Le corps de l’enfant se recroquevilla au son de sa voix.
« Je suis fâchée contre toi », dit la femme en arrachant de force les petites mains de l’enfant.
Mais l’enfant était agrippé à ses chevilles et ne bougeait pas.
« Si tu ne te sauves pas, je te frapperai », le menaça-t-elle.
La menace ne fit qu’amplifier la crispation de l’enfant autour de ses chevilles.
« Va-t’en, va ! » dit-elle en changeant de ton, comme si elle parlait à un chiot, et pas à un enfant.
L’enfant se recroquevilla plus encore.
« Je te frapperai », dit-elle en retirant une jambe.
Mais l’enfant s’agrippait avec beaucoup de force. Des gens bousculaient la femme de tout côté et elle cria désespérément : « Prenez-le. Je n’en peux plus. »
Personne ne faisait attention à elle ni à ses cris. La foule était poussée vers les ouvertures des wagons, qui semblaient trop étroites pour engloutir tout ce monde. Finalement quelqu’un marcha sur l’enfant, qui se détacha de ses jambes. Elle sembla soulagée, ramassa son ballot et fut aussitôt projetée vers l’ouverture. L’enfant disparut entre les jambes.
« Tina, fit soudain la voix d’un enfant, comme surnageant au-dessus des autres.
— Que me veux-tu ? dit la femme en élevant la voix afin qu’il l’entende.
— Tina », répéta l’enfant, dans une pure supplique.
La femme jeta son paquet et d’un mouvement brusque fit demi-tour, échappant à la pression de la foule pour revenir à l’endroit d’où elle avait été poussée.
« Où es-tu ? » appela-t-elle, en le cherchant au sol. Finalement elle le découvrit. Il était étendu par terre, ensanglanté. Elle se baissa et le traîna à l’écart des gendarmes. Elle se pencha vers lui, essuya son visage sanglant avec sa robe et dit dans un murmure : « Qu’as-tu fait ? » L’enfant ouvrit les yeux.
« Je suis obligée de partir. Qu’y puis-je ? Tu dois le comprendre. »
La cohue et le bruit s’intensifiaient et la femme cria ses dernières instructions : « Va tout droit vers le passage sous les escaliers. Il te permettra d’aller directement des quais aux champs. Ne révèle à personne que tu es juif. Tu entends ? Lève-toi, tu entends ? »
Il était manifeste que l’enfant comprenait, mais il n’avait pas la force de bouger.
« Sauve-toi », le pressa-t-elle.
Puis, comme l’enfant ne réagissait pas, elle l’attrapa vigoureusement, le souleva et, d’une voix qui n’était à l’évidence pas la sienne, hurla : « Écartez-vous, j’ai un enfant blessé. »
La tension régnait de toutes parts et nul ne lui prêtait attention, mais elle, mue par des forces qui la dépassaient, fut poussée directement vers l’entrée du wagon qui l’engloutit aussitôt.
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