Histoire d'une vie

Aharon Appelfeld · Chapitre 17 sur 31

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Histoire d'une vie

Chapitre 16

 

J’ai rencontré bien des gens dévoués sur la longue route des plaines d’Ukraine aux rives de Haïfa. Sur le bateau, ou plus exactement sur le pont où étaient entassés des gens et des ballots, j’ai vu un homme plus tout jeune serrer contre lui une petite fille de cinq ans environ, joyeuse, ravissante, qui enchantait le regard. Elle était vêtue d’une jolie robe de laine et ne ressemblait pas à une rescapée. Elle parlait l’allemand à la manière des Juifs et chantait d’une voix agréable. Tandis que tous souffraient du mal de mer et de la nourriture en conserve, tétanisés par la fatigue, elle s’adressait aux uns et aux autres avec des gestes gracieux. L’homme qui la serrait contre lui n’était pas son père, mais la façon qu’il avait de s’occuper d’elle était plus dévouée que celle d’un père. Il la couvait d’un regard émerveillé et buvait chacune des paroles qui sortaient de sa bouche.

Le bateau faisait route sur une mer agitée, avec à son bord des centaines de passagers, parmi lesquels on remarquait des hommes au front puissant et de grandes femmes à l’air fébrile. La plupart étaient malades, vomissaient et criaient, et seule la petite Helga ne se plaignait pas. Au contraire : plus l’agitation grandissait sur le pont, plus son visage était serein, mais personne ne faisait attention à elle. Tous étaient accaparés par leur douleur, agacés, de mauvaise humeur. La scène faisait remonter droit au cœur le souvenir des gares où, peu de temps auparavant, des gens avaient été entassés dans des wagons.

Aussitôt après la tempête, le soleil s’éleva dans le ciel, la mer se calma, les passagers émergèrent des tas de ballots et s’accoudèrent au garde-fou. On découvrit que la jambe droite de Helga était coupée au-dessus du genou. L’amputation était sans doute récente : le moignon était encore bandé.

L’homme qui l’avait adoptée ôta le bandage, en fit un nouveau, et demanda : « Ça fait mal ?

— Non », sourit Helga, comme s’il s’agissait d’une blessure insignifiante.

Ensuite elle resta blottie contre lui. Les gens s’étaient massés autour d’eux et les contemplaient. L’homme raconta d’une voix monocorde qu’il l’avait trouvée un an auparavant, étendue sur une meule de foin. Elle avait souri en lui tendant les bras. « Que pouvais-je faire ? dit-il avec un petit sourire. Un ange, un ange véritable. On ne refuse rien aux anges, n’est-ce pas ?

— Et pourquoi lui a-t-on coupé la jambe ?

— La gangrène. Les médecins militaires ont dit quelle menaçait non seulement sa jambe, mais aussi sa vie.

— Et que faut-il faire à présent ? lui demandait-on de toutes parts.

— Rien de particulier. Le moignon guérit. Maintenant il a un bien meilleur aspect.

— Et la petite pourra marcher ?

— Je n’ai aucun doute, répondit l’homme. En Palestine, nous lui fabriquerons une prothèse. Helga a très envie de marcher.

— Qui étaient ses parents ?

— C’est un mystère qu’il me faudra percer dans les prochaines années, dit-il d’une voix sèche qui ne plut pas à l’assemblée.

— Et tu n’as aucun indice ?

— J’en ai un, mais il est ténu.

— Helga, ma chérie, tu ne te souviens de rien ? » demanda une grande femme en s’agenouillant, à la stupéfaction de tous.

Helga sourit et dit : « Je me souviens de la pluie.

— De quelle pluie parles-tu, ma chérie ? demanda la femme d’une voix douce.

— De la pluie qui tombait sans arrêt.

— Et que s’est-il passé alors ? questionna-t-elle encore.

— J’étais toute mouillée, dit la petite fille, comme si elle ne mentionnait pas un fait mais qu’elle s’en étonnait.

— Et tu n’avais pas froid ? continua la femme de sa voix douce.

— Non, dit Helga.

— Qui était avec toi ?

— La pluie, seulement la pluie.

— Personne n’était à côté de toi ?

— Peut-être qu’il y avait quelqu’un, mais je n’ai pas vu.

— C’est étrange », dit la femme.

Helga se passa la langue sur les lèvres et ne réagit pas.

« Combien de temps dura la pluie ?

— Tout le temps, dit Helga en relevant la tête.

— C’est étrange », répéta la femme.

Les gens étaient figés, comme s’ils assistaient à une conversation hors du commun.

« Et que s’est-il passé après la pluie ?

— Je ne m’en souviens pas, répondit Helga d’une voix claire.

— Et la pluie continuait de tomber, tout le temps ? s’étonna la femme.

— Les puits se remplissaient d’eau.

— Et toi, qu’as-tu fait ?

— Rien du tout, dit Helga, comme si elle était enfin parvenue à trouver les mots justes.

— La petite est très intelligente », intervint l’homme qui l’avait adoptée.

La grande femme se releva et cessa de poser des questions.

À présent, les gens étaient persuadés que la petite parlerait. Helga baissa la tête et aucun son ne sortit de sa bouche. L’éclat de son visage s’éteignit.

La grande femme revint à la charge :

« La pluie ne te manque pas ?

— Non, dit Helga d’une voix nette.

— Il ne faut pas la questionner, intervint un vieil homme.

— Pourquoi ? s’étonna la grande femme.

— Parce qu’il ne faut pas la troubler.

— Je ne fais que poser des questions, dit la grande femme en rougissant.

— Tes questions sont très troublantes. Laisse-la tranquille.

— Nous l’aimons, dit la grande femme.

— Pourquoi parles-tu au pluriel ? demanda l’homme d’un ton agressif.

— C’est ainsi que je le ressens.

— Que chacun parle pour soi. »

Cette dernière phrase provoqua silence et embarras. Les gens se dispersèrent, comme s’ils avaient été blâmés.

Helga était assise contre l’homme qui l’avait adoptée. La lumière était revenue sur son visage. Elle bougeait les lèvres et produisait un son qui ressemblait à un sourd murmure. L’homme prit sa petite main, l’approcha de sa bouche, l’embrassa et dit : « Bientôt nous arriverons en Palestine. En Palestine nous aurons une maison et un jardin. »

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