Histoire d'une vie
Chapitre 24
Les érudits, comme les démons, grouillent en tous lieux. Lorsque j’ai commencé à écrire, on m’attendait au tournant. On me renvoyait les manuscrits que j’adressais aux journaux accompagnés de remarques venimeuses. Des éditeurs me faisaient venir au prétexte d’une conversation pour me démontrer d’un ton paternel que je n’avais aucun don, et m’enjoindre de cesser d’écrire. Ils mettaient un point d’honneur à me faire reconnaître mes limites, afin de me débarrasser à jamais de mes illusions.
Il était facile d’ébranler mon peu d’assurance. Certains allaient plus loin et prétendaient que j’écrivais sur un sujet interdit. Sur la Shoah, il faut témoigner et non pas écrire à partir de réflexions personnelles. Ils s’appuyaient sur l’opinion des « grands » et « bons » penseurs. Plus tard, lorsque mon écriture s’améliora un peu, ils affirmèrent : « Mais tu es influencé par Kafka et Agnon, tu n’as pas ton propre style. » Le plus sévère était mon ami D., fils du professeur D., un homme jeune à la culture étendue, d’une grande érudition littéraire et maîtrisant de nombreuses langues. Il me dépassait d’une tête, rien d’étonnant donc à ce qu’il me parlât de haut. Je voyais dans ce regard une marque d’arrogance, et je ne me trompais pas. Pourtant, je lui montrai mes premiers manuscrits. Je pensais naïvement qu’un homme doté d’une grande culture serait bienveillant à mon égard, pointerait des défauts que l’on pouvait corriger, et que peut-être il me montrerait la voie à suivre. Il avait quatre ans de plus que moi et était considéré à l’université comme un génie. Ses connaissances, la pureté de sa langue en fascinaient plus d’un, dont moi, semble-t-il. Il avait des idées très arrêtées dans le domaine des sciences humaines.
Bien que modérées, ses remarques sur mes nouvelles furent très douloureuses, puisqu’elles me signifiaient que je m’amusais d’un sujet dont il était interdit de s’amuser. Cela ne fut pas dit explicitement mais à mots couverts. Ce discours à peine murmuré attestait de nouveau ce que je ne cessais de pressentir : je ramais vers l’impossible. S’il avait dit les choses en quelques phrases, même négatives, cela m’eût été plus facile, or il énonça plutôt des considérations générales, des phrases inachevées, destinées à adoucir autant que possible la blessure qui m’était faite. Ses propos accentuaient ce que je ne cessais de penser : il y avait une inadéquation entre ce que je voulais dire et ce qui était dit. D., qui était connu pour la pureté de sa langue, s’adressait à moi la plupart du temps dans un phrasé inachevé, employant toutes sortes de mots hermétiques qui allaient mal avec son caractère décidé. J’avais remarqué que ses paroles étaient toujours accompagnées d’un petit sourire. Ce sourire était plus dur que ses paroles, il dévoilait ses pensées : Tu perds ton temps.
J’avais d’autres amis qui, durant ces années, ne demandaient qu’à m’écouter et à m’aider. Ils faisaient si peu de cas d’eux-mêmes que je ressentais à peine leur présence. Ils me murmuraient toujours le mot juste, fécond, le mot qui prenait racine et déclenchait la floraison. Lorsque j’étais au bord du gouffre, leur main se tendait vers moi et dans leur bouche il y avait un mot. Ils ne me jaugeaient jamais, n’essayaient pas de m’apprendre quoi que ce fut et ne me contredisaient pas. Ils connaissaient mes faiblesses – seul un aveugle serait passé à côté –, mais ils savaient également les nombreux efforts dont j’investissais l’écriture. Ils croyaient en moi et me faisaient confiance. Ces amis anonymes furent les maîtres qui me permirent de m’exprimer. Je n’ai pas toujours su apprendre d’eux, je n’ai pas toujours su qu’ils étaient mes maîtres. Plus d’une fois je les ai ignorés, car j’avais l’impression qu’ils ne me comprenaient pas. Comme un fait exprès, je me plaçais sous l’autorité des érudits, des prestidigitateurs de la langue. Ils me semblaient singulièrement plus importants que mes amis qui n’étudiaient pas à l’université. J’avais le sentiment que, si je me liais aux érudits, ils me conduiraient au Temple de la littérature. J’étais persuadé que, dans la mesure où je recevais leur approbation, mon chemin serait jonché de roses. Avec le temps j’appris qu’ils n’étaient pas capables d’être des amis. Ils étaient trop occupés d’eux-mêmes, de leur apparence, du polissage de leurs paroles, pour donner quelque chose à leur prochain. Ils s’appuieraient toujours sur les grands et les bons, et de cette hauteur imaginaire ils jetteraient toujours sur les autres un regard stérilisant.
À présent, alors que j’essaie de me souvenir de ce qu’avait dit D., rien ne me vient hormis un flux de murmures et de mots, rien que des abstractions, aucune image. Le destin des abstractions est de s’accrocher à vous un instant puis de disparaître. Seuls les mots qui sont des images demeurent. Le reste est un brin de paille. Pourtant il me fallut des années pour me libérer des érudits, de leur tutelle, de leur sourire supérieur, et revenir à mes amis fidèles qui savaient qu’un homme n’est rien d’autre qu’une pelote de faiblesses et de peurs. Il ne faut pas en rajouter. S’ils ont le mot juste, ils vous le tendent comme une tranche de pain en temps de guerre, et s’ils ne l’ont pas, ils restent assis près de vous et se taisent.
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